Le 28 juin 1914, un fait divers à Sarajevo va provoquer en quelques semaines ce que nous appelons, aujourd’hui, la Première guerre mondiale. Ne jouons pas les naïfs, ce n’est pas l’attentat d’un prince héritier, l’archiduc François-Ferdinand de Habsbourg, qui à lui-seul va plonger l’Europe dans une boucherie étonnante et imprévisible. En fait, le crime politique des Balkans n’est qu’un déclencheur, un détonateur, le petite goutte qui fait déborder le vase empli de haine et ressentiment depuis des années comme celui des Français qui voulaient reprendre l’Alsace et la Moselle aux Allemands… 
Tout cela, c’était il y a presqu’un siècle, et l’approche du centenaire assez horrible provoque, du moins c’est l’impression que j’ai, une avalanche d’ouvrages sur la question en particulier en bande dessinée. Je vais donc profiter de cet article pour en présenter quelques-uns parmi ceux que j’ai lus ces dernières semaines. Pour moi, il ne s’agira pas de s’enfermer dans les évènements militaires ou politiques, mais plutôt de voir comment certains aspects de cette guerre ont permis et permettent encore de raconter des histoires… 
En bande dessinée, aborder la question de la première guerre mondiale c’est obligatoirement ouvrir l’œuvre d’un certain Jacques Tardi. Il a définitivement mis sa marque, son talent, dans un certain regard sur 14/18, sur la guerre en général. Tout a commencé, pour lui, avec de longues discussions avec son grand père qui avait fait les tranchées. De tout cela il nous a fait une série, Adèle Blanc Sec, qui se déroule avant et après la guerre, une façon de montrer quelques personnages hantés par l’horreur de la boucherie ; puis un album extraordinaire, C’était la guerre des tranchées, sorte de recueil de nouvelles qui illustrent la vie quotidienne des soldats dans cet enfer ; enfin, quelques adaptations de romans comme Le voyage au bout de la nuit de Céline et Le der des ders de Daeninckx… Dans tous ces livres, un regard centré sur l’homme, celui qui subit, pas celui qui provoque mais l’être humain avec ses grandeurs et ses ombres… 
Mais si la guerre de 14/18 est bien décrite et abordée entre autres avec les ouvrages de Jacques Tardi, force est de constater qu’elle n’est pas souvent regardée du bout de cet Empire colonial français qui pourtant a envoyé de très nombreux poilus qui ne sont pas tous revenus, loin s’en faut ! Pour cela, je vous propose deux histoires très bien écrites et dessinées. Tout d’abord, antériorité de parution, celle de Lax (scénario) et Blier (dessin), Amère Patrie.
Il s’agit de deux très beaux albums qui retracent la participation aux combats d’Ousmane Dioum, le chasseur sénégalais, et de Jean Gadoix, le braconnier de Haute-Loire. Mais en ces temps barbares on pouvait être rejeté par racisme et fusillé injustement sur fausse dénonciation ou pour l’exemple… Cette histoire qui n’a pas vocation à décrire tous les destins humains de cette période fait un focus d’une profondeur humaine terrible à partir d’une vérité que l’on souhaiterait trop souvent oublier… 
Autre regard sur l’Empire dans cette période troublée, Didier Quella-Guyot (scénario) et Sébastien Morice (dessin) font revivre Tahiti en 1914, en particulier au moment de l’attaque de l’île par deux bâtiments de la marine allemande. Oui, on ne le sait pas assez mais les terres lointaines du Pacifique ont été terriblement bombardées en 1914 ! Les auteurs, eux, en profitent pour nous raconter une double histoire policière parfaitement bien huilée par un scénariste qui vient de s’entrainer avec l’experte du crime en adaptant deux enquêtes d’Hercule Poirot (La maison du péril, Les vacances d’Hercule Poirot)…
Papeete 1914 est donc une très bonne histoire sur un fond historique peu connu avec un dessin de Sébastien Morice qui flirte en permanence avec l’animation contemporaine. Un livre réellement plaisant à lire avec un peu d’humour ce qui ne gâche rien quand on aborde cette guerre mondiale… 
Dans un genre très différent, mais avec aussi une bonne dose d’humour, Régis Hautière et Vincent Hardoc ouvrent une belle série où la guerre sera vécue par des enfants, des orphelins qui se retrouvent en quelque sorte abandonnés à leur propre sort. Ces enfants français, par une heureuse manipulation du scénariste vont même se retrouver dans le camp allemand…
Mais n’en révélons pas trop, vous allez avoir le plaisir de découvrir tout cela. Les Lulus vont donc connaître une guerre qui n’aura probablement rien à voir avec celle des poilus. En effet, ces jeunes ont été frappés par le malheur avant la Grande Guerre car ce sont quatre orphelins, Lucien, Lucas, Luigi et Ludwig, il ne peut donc plus leur arriver pire ! Ils sont unis comme les cinq doigts de la main (d’ailleurs, tout laisse à penser qu’il faudra bien trouver un cinquième doigt, non ?) et devront se soutenir pour traverser cette période cruelle… il n’y a pour le moment qu’un tome de paru pour cette Guerre des Lulus et il porte une double sous-titre : La maison des enfants trouvés, 1914… 
Enfin, pour clore ma liste non exhaustive, je voudrais faire escale en compagnie d’une bande pas toujours très fréquentable dont l’histoire se déroule près de Mérandac durant l’été 1929… Une bande ? Pas des gangsters, seulement des jeunes qui suivent une formation agricole pas très orthodoxe à la discipline de fer, à proximité d’une belle propriété où la belle Jeanne nous fait comme une petite crise d’adolescence tardive…
1929 ? Mais quel rapport avec la guerre ? Nous sommes à la veille, ou presque, de l’inauguration du monument aux morts du village et le surveillant général de l’établissement est une gueule cassée… Enfin, Le droit chemin, titre de cette histoire en deux albums, est aussi au carrefour d’histoires secrètes d’amour, de filiation et d’honneur, tout ce qu’il faut pour plonger le lecteur dans un drame inextricable au lendemain de la première guerre mondiale. Le scénario de Wilfrid Lupano est parfait mais on sent qu’il a dû mettre trop d’informations dans les dernières pages. Peut-être aurait-il fallu un troisième album, qui sait ? J’ai beaucoup apprécié le dessin de Morgann Tanco et j’espère le retrouver rapidement aux commandes graphiques d’une nouvelle série… 
C’était la guerre des tranchées, Jacques Tardi, Casterman
Amère Patrie, Lax et Blier, Dupuis
Papeete 1914, Didier Quella-Guyot et Sébastien Morice, Emmanuel Proust
La guerre des Lulus, Hautière et Hardoc, Casterman
Le droit chemin, Lupiano et tanco, Delcourt



Restait à trouver des noms pour écrire les préfaces ? Trois écrivains s’y sont collés avec, à mon avis, des résultats de qualité différente. Je commencerai par citer Eric-Emmanuel Schmitt qui a placé, tout de suite la barre très haut avec Mademoiselle de la Ferté. J’adore sa préface, en particulier le début, à tel point que je ne peux pas résister de vous en citer quelques lignes :
Le second à poser ses mots non loin de ceux de pierre benoît fut Frédéric Vitoux. Ce que j’ai aimé chez lui c’est qu’il se pose la question qui m’habite depuis que quelque lectrice amie d’un site de critique est venue susurrer à mon oreille cette question surprenante : et si tu reprenais le temps de te plonger dans un roman de Pierre Benoît ? Comme le dis très bien Vitoux, pourquoi rouvrir ces romans qui ne sont pas les mieux écrits du vingtième siècle et qui, pourtant, nous ont enchantés dans notre adolescence ? N’y a-t-il pas le risque d’être déçu ? La conclusion est à la hauteur de ce que je pense :
Reste la troisième préface, celle qui m’a le moins touché, celle d’Amélie Nothomb. Pourtant, aucun a priori contre elle de ma part, non, juste de la déception. Mais je n’insisterai pas car c’est tout simplement parce qu’elle n’a pas eu la chance de bercer son adolescence avec ces romans de Pierre benoît. C’est un peu comme si elle avait lu La Châtelaine du Liban comme un archéologue découvre une pièce rare tandis que nous la lisons comme un homme qui retrouve sa boite à secrets dans un grenier… La première trouve une belle œuvre qui a survécu au temps – « Je souhaite aux autres vivants d’avoir un jour d’aussi belles rides » – tandis que nous nous revoyions dans notre force de l’âge en train de fantasmer sur une certaine Athelstane…
Ensuite, il y eut un peu de regard biographique avec Gérard de Cortanze, auteur d’une importante biographie de Pierre Benoît, Le romancier paradoxal. On a pu ainsi comprendre le rôle de la maman, l’envie de Pierre de toujours écrire et mettre en scène sa vie, les erreurs qui ont été faite sur ses idées parce que l’on ne prenait pas le temps de remettre le personnage dans son époque, enfin, une bonne explication de ce que fut pour lui les semaines passées en prison lors de l’épuration, moment que Pierre Benoît supporta comme la plus grosse injustice qui pouvait lui être faite.

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