L'identité malheureuse de Alain Finkielkraut

L'identité malheureuse de Alain Finkielkraut

Catégorie(s) : Sciences humaines et exactes => Essais , Sciences humaines et exactes => Economie, politique, sociologie et actualités , Sciences humaines et exactes => Philosophie

Critiqué par Gnome, le 15 novembre 2013 (Paris, Inscrit le 4 décembre 2010, 51 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 4 avis)
Cote pondérée : 6 étoiles (11 738ème position).
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Identité nationale 2.0

Philosophe français, fils d'immigrés polonais, Alain Finkielkraut traite ici avec une grande force le sujet de l’identité nationale. J’ai particulièrement retenu trois des grands thèmes développés dans ce livre et qui constituent, selon Finkielkraut, les racines des maux identitaires dont souffrent nombre de nos concitoyens. Maux qui amènent l’auteur à parler d’un "vertige de la désidentification".

IMMIGRATION.
Alain Finkielkraut pointe les excès de célébration de l’Autre au détriment du français de souche, frappé lui-même d’irréalité. Il remet en question le bien fondé de l’immigration de peuplement qui a supplanté l’immigration de travail et qui fait le lit d’une société multiculturelle où toujours plus d’individus se côtoient en ayant toujours moins en commun.
La substitution inéluctable d’un peuple par un autre est de plus en plus vécue par l'accueillant comme un trouble profond. Or, nul ne saurait s’interroger sur le bien fondé de ces bouleversements sans être désormais instantanément taxé des pires intentions. Finkielkraut parle de ces français désorientés en écrivant : « Ils n’ont pas bougé mais tout a changé autour d’eux. Ont-ils peur de l’étranger ? Se ferment-ils à l’Autre ? Non, ils se sentent devenir étrangers sur leur propre sol. Ils incarnaient la norme, ils se retrouvent à la marge. »

« L’enracinement des uns est tenu pour suspect et leur orgueil généalogique pour "nauséabond", tandis que les autres sont invités à célébrer leur provenance et leur altérité […] Ce qui distingue le dedans du dehors est déconstruit. Ce qui distingue le dehors du dedans est applaudi. Sous le prisme du romantisme pour autrui, la nouvelle norme sociale de la diversité dessine une France où l’origine n’a droit de cité qu’à la condition d’être exotique et où une seule identité est frappée d’irréalité : l’identité nationale […] D’où le fait que dans nos sociétés, le vivre ensemble soit le contraire d’un vivre ensemble. Ce n’est pas un vivre à l’unisson mais un vivre à distance, chacun selon ses convictions, ses envies, ses habitudes, libre des autres et en paix avec eux. »

Ce changement démographique est désormais célébré comme une finalité, et l'accueillant est en quelque sorte sommé de fêter son déracinement. Finkielkraut va même jusqu'à écrire « Pour la première fois dans l’histoire de l’immigration, l’accueilli refuse à l’accueillant, quel qu’il soit, la faculté d’incarner le pays d’accueil. » L’auteur en veut pour preuve ces revendications sans cesse plus nombreuses issues de diverses communautés, telle celle lancée en 2012 par le Collectif contre l’islamophobie qui scande "la nation, c’est nous !". « Conclusion : le changement démographique n’affecte pas l’identité de la nation, car celle-ci n’a d’autre identité que ce changement perpétuel. »

RESPECT.
Un des secrets de la réussite du vivre ensemble serait selon Finkielkraut d’envisager le respect des autres selon le sens défini par Kant de "restriction de l’estime de soi", et non, comme le dénonçait Hobbes de "volonté manifestée par chacun d’être évalué par son voisin au prix qu’il s’évalue lui-même". L’auteur reconnaît les ravages causés par la génération Mai 68 (dont il fut l’une des figures), très notamment dans l’enseignement où l'estime de soi de l'élève est devenu l'objectif premier, au détriment de la transmission d'un savoir. Le résultat est amer : toujours plus inculte, l'élève est de surcroît nanti d'une fierté arrogante qu'il pense être son plus précieux bagage culturel.
« Ironie de l’histoire : les mêmes qui ont cru pouvoir opposer aux contraintes de la civilité les joies de la spontanéité, et qui se flatte toujours d’être assez cool pour se passer des codes, observent avec effroi les progrès de la nocence*. » L’auteur voit en effet l’école moderne comme la grande responsable de cette distorsion du respect, où tout au moins de sa conception unilatérale, dans notre société. Il l’accuse d’accueillir précisément ses élèves « comme des jeunes, c’est à dire non comme des êtres inachevés mais comme des sujets souverains, et en choisissant, par respect pour eux, de faire une place sans cesse croissante à leurs exigences, à leurs préférences et à leurs impatiences. Ce n’est plus aux élèves désormais d’en rabattre de leurs prétentions et de prêter l’oreille, c’est aux maîtres. »

*Concept développé par Renaud Camus mettant en exergue la liberté qui est en certaines personnes de nuire, de déranger, d’importuner, d’attenter à la liberté de tous les autres. D’où sa proposition de pacte d’in-nocence selon lequel ses signataires s’engageraient à renoncer à leur nocence individuelle.

POLITIQUEMENT CORRECT.
En faisant référence à Tocqueville, l’auteur défini le politiquement correct comme « le conformisme idéologique de notre temps. La démocratie, en effet, c'est-à-dire le droit de tous à la parole, produit du conformisme. »
Initialement fervent défenseur du « plus jamais ça ! » (essence même, selon lui, du politiquement correct actuel), Finkielkraut dénonce toutefois le moutonnisme engendré par cet ersatz de pensée qui s’auto suffit : « Affranchi de la tradition et de la transcendance, l’homme démocratique pense comme tout le monde en croyant penser par lui-même. Il ne se contente pas d’adhérer au jugement du public, il l’épouse jusqu’à ne plus pouvoir le discerner du sien propre. » Partant du constat d’une baisse de la culture générale et donc de la capacité de réflexion de ses concitoyens, l’auteur résume le terrorisme de la bienpensance qui affuble ses contrevenants d’ "ismes" et autres "phobes" par « C’est la hantise de tous qui fait aujourd’hui pression sur l’intelligence de chacun ».

Tout est-il joué pour ceux qui, comme Finkielkraut, redoutent le pire quant à ce douloureux mal identitaire ? Ce n’est malheureusement pas le dernier petit paragraphe de ce livre brillantissime qui permettra au lecteur d’entrevoir une issue positive. Si vous éprouvez le besoin de réfléchir sur le thème de l’identité nationale, c’est que vous n’êtes sans doute pas encore définitivement perdu et ce livre vous apportera un précieux éclairage.

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Crise du vivre-ensemble

9 étoiles

Critique de Vince92 (Zürich, Inscrit le 20 octobre 2008, 45 ans) - 30 décembre 2016

Le vivre-ensemble....Derrière cette expression légèrement galvaudée, se dissimule une réalité, des concepts qu’on a du mal à nommer dans l’espace public, et dans les media en particulier, sous peine de se voir stigmatiser, voire ostraciser. Ces concepts, que l’on peut réunir sous l’idiome générique de « problèmes identitaires », sont de plus en plus prégnants et depuis la sortie de ce livre, en 2013, ils se sont faits encore plus pressants, car entre les attentats islamistes, la crise des migrants et les différentes affaires comme celle du « burkini », le débat est loin d’être achevé et sera sans doute la pierre angulaire des élections de 2017 en France comme partout ailleurs en Europe.
La lecture du livre d’Alain Finkielkraut est intéressante à plus d’un titre, il est tout d’abord significatif que ce soit le fils d’un immigré juif (tout comme Eric Zemmour, l’autre intellectuel réactionnaire qui aborde ces questions publiquement). On peut penser que ce statut lui permet de se dédouaner d’accusations racistes, comme celles qui frappent Renaud Camus par exemple, ce qui montre la place qu’occupe ces questions fondamentales dans le débat public. Finkielkraut d’ailleurs dénonce dans cet ouvrage le fait d’assimiler (cf. le chapitre La leçon de Claude Levi-Strauss) systématiquement l’individu amoureux de sa patrie et de sa propre culture au raciste. Plus loin, il dénonce le relativisme culturel et revendique le droit à regretter que le quartier dans lequel il a grandi ne soit plus reconnaissable ; il relève également le paradoxe de l’intelligentsia actuelle qui promeut la différence de l’Autre tout en déniant à l’indigène d’affirmer la sienne. Un épisode symptomatique de cet état de fait, est le pseudo débat sur l’identité lancé en 2007 par le gouvernement Sarkozy... malgré les précautions d’usage, l‘initiative avait tourné court, démontrant le poids significatif et hors de proportion des forces « progressistes » (si on considère que le progressisme consiste à abandonner en rase campagne no spécificité culturelles et identitaires) dans notre pays.
Par ailleurs, cet ouvrage examine et pose les questions de l’intégration de l’immigration et des nouvelles mœurs qu’elle implique dans la société française. Le cas emblématique du voile islamique dans l’espace public est particulièrement développé. Loin de poser un quelconque problème dans d’autres pays occidentaux, on pense notamment à l’Angleterre, le voile cristallise les crispations du public dans la mesure où la singularité de la culture française accorde à la femme une place prépondérante dans l’espace public. Le voile islamique tend à effacer ce rôle fondamental de la femme et ainsi on voit des quartiers entiers vidés de présence féminine... quand elles ne sont pas effacées par cet hideux voile, les femmes sont reléguées simplement aux espaces privés.
Enfin, l’auteur met en exergue la crise de l’école et plus largement la crise de la transmission des savoirs et des valeurs comme ayant joué un rôle prépondérant dans cette crise identitaire. Alors que les jeunes générations sont confrontées à l’emprise de la technologie et parallèlement à la désaffection de la fréquentation des livres, outil indispensable à une élaboration de la réflexion et de la constitution d’un héritage culturel, l’école du fait du changement radical de l’attitude du public auquel elle est censé apporter la connaissance ne joue plus son rôle traditionnel. Tâchant de combler les vides éducatifs de ces jeunes trublions qui se réfugient qui dans la délinquance, qui dans un extrémisme musulman identitaire, qui, pour la plupart, dans la médiocrité culturelle et sociale qui en découle , elle ne parvient pas non plus à corriger les individus pour en faire de bon citoyens. Outrepassant son rôle, l’école en abandonnant l’excellence des savoirs qu’elle transmettait a donc doublement échoué.
L’ouvrage est très riche, Finkielkraut parvenant à mettre en ordre (mais c’est son métier) les arguments montrant que les problèmes identitaires ne sont pas qu’une marotte d’une poignée d’intellectuels réactionnaires. Encore, une fois, ils seront dans les années qui viennent une composante incontournable du débat politique. Ce livre, à lire et à relire afin de maîtriser les arguments parfois ardus à maîtriser pour le lecteur peu familier des concepts philosophiques, permet d’avoir du grain à moudre face aux tenants du mondialisme béat et autres « citoyens du monde ».

Nostalgique et visionnaire

9 étoiles

Critique de Pierre Ier de Serbie (, Inscrit le 9 janvier 2014, 48 ans) - 9 janvier 2014

Alain Finkelkraut a été un des rares penseurs venus de la gauche qui a eu le courage d'identifier avant les autres les maux dont souffre la société française.

La thèse centrale du livre pourrait se résumer à "La France aime toutes les identités SAUF la sienne". La haine de soi-même ne permet pas d'assimiler les populations étrangères trop nombreuses qui sont au contraire renforcées dans leur désir de suivre d'autres valeurs loin de la laïcité ou du féminisme.

Le livre reprend donc avec brio un certain nombre des thèmes sur l'immigration et l'islam qu'il défend sur la plateaux de télévision. Finkelkraut a de la cohérence et de la suite dans les idées. La crise identitaire engendrée par une immigration massive, le refus de l'assimilation des nouveaux arrivés, le choc des valeurs mais aussi la fin de la culture. On pense à d'autres livres plus polémiques comme "le Grand remplacement" de Renaud Camus.

Il y a au fond une grande nostalgie dans ce livre. Peut-être celle d'un homme qui ne reconnait plus le pays où il habite. L'étrange impression d'être un étranger dans les rues de son propre pays. Un mauvais rêve. Certains parleront d'un vieil homme aigri regrettant les instituteurs de la troisième république, le Paris de Doisneau, une France qui est morte. Je ne crois pas. Alain Finkelkraut se sent suffisamment libre pour nous dire sa vérité et nous faire part de ses inquiétudes. La vraie question est bien de savoir si cette nouvelle France est plus pacifiée, plus prospère, plus rassurante. Nous sommes obligés de constater avec Alain Finkelkraut que si nous avons changé ce n'est pas en mieux.

Finalement, on ressort un peu triste de cette lecture. La France apparait en nation profondément malade doutant d'elle-même, de son projet national, de son avenir. Une juxtaposition déstructurée d'ethnies en concurrence pour des subsides de l'état nourricier. un Liban européen à l'identité décomposée. En se promenant dans les rues, en prenant le métro, on est assez d'accord sur le "C'était mieux avant" mais on se dit comme Lénine Que faire ?

Là dessus personne ne semble avoir de réponse. Il nous reste à écouter du Trenet...

Douce France, cher pays de mon enfance...

Pessimisme argumenté

6 étoiles

Critique de Falgo (Lentilly, Inscrit le 30 mai 2008, 83 ans) - 8 décembre 2013

Gnome a donné un bon compte rendu de ce livre, dont il a privilégié trois thèmes: immigration, respect et politiquement correct. Ce faisant, il a négligé plusieurs thèmes longuement traités par Finkielkraut: laïcité, interdiction du voile dans l'espace public, notion de race, autorité, transmission du savoir et des valeurs, recul de la lecture et quelques autres.
C'est donc à un livre riche que nous avons à faire. Par contre, j'ai ressenti un certain malaise à sa lecture dont la thèse ne m'a pas convaincu. Celle-ci comporte un constat, avec lequel je suis largement d'accord, selon lequel la France pâtit d'un recul de ses valeurs traditionnelles et de la montée de valeurs étrangères importées par l'immigration. Les raisons qui en sont données dans l'ouvrage paraissent cependant peu exhaustives. Les séquelles du passé colonial de la France et de la guerre d'Algérie, l'affaiblissement de l'éducation par les parents, les conséquences des ruptures de couples sur l'éducation des enfants et d'autres raisons ne sont pratiquement pas mentionnés. Si, à la manière des professeurs de philosophie, Finkielkraut appuie ses constats sur un nombre incalculable de citations (de Barrès à Levi-Strauss en passant par Hume, Voltaire, Hobbes, Péguy et d'autres), il ne se préoccupe à aucun moment de tracer des pistes de solutions.
Du coup, je ne suis pas sûr que le pessimisme de l'auteur soit totalement justifié. Le caractère partiel du constat et l'absence complète de solutions apportent à l'ouvrage une faiblesse certaine qui ne me permet pas de rejoindre l'enthousiasme de Gnome.

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