Bien fait pour moi de Luc Dellisse

Bien fait pour moi de Luc Dellisse

Catégorie(s) : LittĂ©rature => Francophone , LittĂ©rature => Nouvelles

Critiqué par MICHEL.ANDRE, le 24 fĂ©vrier 2025 (Inscrit le 21 fĂ©vrier 2023, 71 ans)
Critiqué par MICHEL.ANDRE, le 24 fĂ©vrier 2025 (Inscrit le 21 fĂ©vrier 2023, 71 ans)
La note : 10 étoiles
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Vies parallĂšles

La clĂ© de lecture du dernier recueil de nouvelles de Luc Dellisse se trouve au centre du livre, dans le onziĂšme texte sur un total de vingt, qui est aussi le plus court. Sous l’intitulĂ© un peu mystĂ©rieux « Ligne de flottaison », on y lit notamment ceci : « Au fond de ma puĂ©rilitĂ©, de mon enfance inachevĂ©e, il y a un goĂ»t rĂ©solu de l’imaginaire. Je mĂšne en permanence une existence parallĂšle Ă  la mienne, oĂč tout en accomplissant sans trop d’affres les actes nĂ©cessaires, les accommodements avec la santĂ©, le travail et le reste, je rĂȘve ma vie, mes vies successives. Je consacre Ă  ces rĂȘves Ă©veillĂ©s plus de temps qu’à mon existence vĂ©ritable ». Et, quelques lignes plus bas, cette prĂ©cision Ă©clairante : « Toutes ces vies que j’ai menĂ©es en esprit viennent soutenir le rĂ©cit souterrain que je tire de moi et que j’essaye de conduire Ă  bon port, Ă  l’aide de papier, d’encre, d’écrans, de souvenirs, et du regret d’une vie que je n’ai pas connue et que j’ai pourtant mordue Ă  pleines dents. »

Les textes rassemblĂ©s dans cette collection sont autant d’échantillons de telles vies parallĂšles, Ă  demi-imaginaires, liĂ©es, soupçonne-t-on, Ă  ce qu’a pu ĂȘtre l’existence rĂ©elle de celui qui les raconte, mais dont Ă©mane cette impression d’inquiĂ©tante Ă©trangetĂ© ou d’étrange familiaritĂ© que Freud appelait Unheimlichkeit. Elle se manifeste de diffĂ©rentes façons, autour de quelques thĂšmes rĂ©currents qui, comme toujours chez Luc Dellisse, en mĂȘme temps qu’une atmosphĂšre Ă©motionnelle commune, unissent toutes les histoires.

Le premier, un thĂšme classique de la littĂ©rature fantastique, est celui du double et du simulacre. Dans une des nouvelles, un Ă©crivain peu connu, afin de pouvoir se livrer Ă  la seule activitĂ© qui le passionne, aprĂšs avoir essayĂ© de passer aux yeux de sa femme pour un agent immobilier, prĂ©tend ĂȘtre le ghostwriter d’un auteur cĂ©lĂšbre. On le devine, l’imposture ne durera pas longtemps. Dans un autre rĂ©cit, aussi inquiĂ©tant que le prĂ©cĂ©dent est drĂŽle, le narrateur, suite Ă  ce qu’il interprĂšte comme une Ă©tonnante confusion de personnes, en arrive Ă  la conclusion qu’il possĂšde un sosie : « Je voyais surtout qu’on me prenait pour un autre et je me demandais Ă  quoi pouvait ressembler quelqu’un qu’on prenait pour moi ». Mais toutes ses tentatives pour identifier celui-ci se rĂ©vĂšlent vaines - les suspects sont invariablement peu ressemblants - et l’affaire se transforme rapidement en une sorte de cauchemar. Dans la nouvelle intitulĂ©e « Sahib », le protagoniste est pris pour un dangereux truand et placĂ© en Ă©tat d’arrestation. Le malentendu sera vite dissipĂ©, mais il aura eu trĂšs chaud. Les personnages de plusieurs autres histoires se caractĂ©risent par une identitĂ© trouble et incertaine, qui les rend trĂšs peu rassurants.

Un second thĂšme est celui du voyage. Une grande partie des histoires se dĂ©roulent Ă  l’étranger, le plus souvent en Italie, Ă  deux reprises en Pologne. Les hĂŽtels, auxquels un des textes est explicitement consacrĂ©, y jouent un rĂŽle considĂ©rable. Mais « voyage » y est aussi presque toujours synonyme de « danger ». Selon les cas un dĂ©raillement, la guerre, la maladie, l’accident, l’absence de ressources financiĂšres suite Ă  l’interruption de l’envoi d’argent, ou des propositions criminelles assorties de menaces. Dans un hĂŽtel dĂ©sert du Tessin, le narrateur rencontre un homme qui le frappe par « son Ă©lĂ©gance, son arrogance, et quelque chose de vif et de rusĂ© dans le regard ». Apparemment immobilisĂ© Ă  cet endroit, il lui demande s’il pourrait lui rendre un service : « Il s’agissait d’un paquet qui devait franchir la frontiĂšre. Pas un gros paquet, il entrerait dans mon sac de voyage, quitte Ă  abandonner quelques livres [
], il saurait rĂ©compenser mes services [
] Il y avait une promesse dans sa voix, mais aussi une menace. Lui ou un autre, on avait inspectĂ© ma chambre et on y avait vu les livres que je trimballais. On avait pu voir aussi mes papiers, on connaissait mon adresse. On savait oĂč me trouver [
] Je le sentais dangereux, vraiment dangereux ». Comme souvent dans les rĂ©cits de Luc Dellisse, le salut sera dans la fuite.

Et puis, il y a les femmes. Un certain type de femmes, plus particuliĂšrement : intelligentes, indĂ©pendantes, intrĂ©pides, souvent d’une grande beautĂ© et ce qu’on appelle des femmes fortes. Affirmant prĂ©fĂ©rer « les aventuriĂšres qui ont lu Stevenson », le narrateur en croise plusieurs au fil des histoires. L’une d’entre elles porte en permanence sur elle, « dans un fourreau, soit Ă  l’épaule, soit Ă  la cheville », un couteau de combat dont elle sait visiblement se servir. « Y avait-il un danger qui planait sur elle ? Avait-elle une [...] raison de craindre et de se protĂ©ger ? C’est possible. Elle Ă©tait drĂŽle. Elle Ă©tait dure. Elle Ă©tait bandĂ©e comme un ressort ». Une des personnes qui arrĂȘte le narrateur dans « Sahib » est « un fauve de la jungle, criniĂšre de cheveux dressĂ©s, joues creuses [
], air triomphant et impitoyable [
] une lionne humaine de trente-quatre ans et d’un mĂštre quatre-vingt-huit, belle, Ă©lĂ©gante, fortunĂ©e ».

Enfin, il y a la mort, qui plane sur plusieurs histoires sous la forme de la maladie grave ou du suicide, comme un rappel supplĂ©mentaire de la prĂ©caritĂ© et de la fragilitĂ© de la vie dans un recueil largement placĂ© sous le signe du risque et du danger, qu’il vienne des hommes, de la nature ou des dieux malveillants. Il y a toutefois une exception. Au milieu d’une suite d’histoires qui ont souvent la structure d’un cauchemar auquel on n’échappe qu’en se rĂ©veillant, une nouvelle, la seule Ă  ĂȘtre Ă©crite Ă  la troisiĂšme personne, se prĂ©sente explicitement comme un conte de fĂ©e. Elle raconte un Ă©pisode de la vie d’une belle jeune femme « qui avait peur de passer Ă  cĂŽtĂ© de la vie [
] abordait chaque journĂ©e avec courage », et, malgrĂ© de nombreuses dĂ©ceptions, « n’avait renoncĂ© Ă  rien ». De passage Ă  Notre-Dame de Paris, elle dĂ©pose en guise d’offrande un objet auquel elle Ă©tait sentimentalement attachĂ©e et fait un double vƓu, trĂšs raisonnable : « Au sens le plus fort, il n’y a jamais de miracle. Mais d’un point de vue romanesque, on peut noter que l’offrande a Ă©tĂ© acceptĂ©e et que le double vƓu a Ă©tĂ© exaucĂ© ». Ce moment de grĂące inattendu au cƓur du livre illumine l’ensemble et met en perspective ce que certains des autres rĂ©cits peuvent sembler contenir d’assez sombre. Le mot-clĂ© est Ă©videmment « romanesque ».

https://lherbequitremble.fr/livres/…

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Les éditions

Bien fait pour moi
de Dellisse, Luc
Editions L'herbe qui tremble
ISBN : 9782491462963 ; 16,00 € ; 01/03/2025 ; 134 p. BrochĂ©
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