Mon pĂšre et autres textes de Orhan Pamuk

Mon pĂšre et autres textes de Orhan Pamuk
(Babam ; Pencereden Bakmak ; Babamin Bavulu)

Catégorie(s) : LittĂ©rature => Moyen Orient , LittĂ©rature => Biographies, chroniques et correspondances

Critiqué par Septularisen, le 30 janvier 2025 (Luxembourg, Inscrit le 7 aoĂ»t 2004, 0 ans)
Critiqué par Septularisen, le 30 janvier 2025 (Luxembourg, Inscrit le 7 aoĂ»t 2004, 0 ans)
La note : 8 étoiles
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«La mort de chaque homme commence avec celle de son pÚre.»

Le livre «Mon pĂšre» de l’auteur turc Ohran PAMUK (*1952) est composĂ© de trois textes trĂšs courts (dĂ©jĂ  parus par ailleurs
), basĂ©s sur la figure du et en hommage au pĂšre.

«Mon pĂšre», le premier texte est une longue remĂ©moration de la jeunesse de l’écrivain, doublĂ©e d’une longue liste de souvenirs de son pĂšre quand il s’occupait de lui. Ce sont les souvenirs d’un jeune enfant dans les annĂ©es 60 Ă  Istanbul, les souvenirs d’instants trĂšs prĂ©cieux et trĂšs rares, passĂ©s avec un pĂšre beaucoup trop souvent absent. C’est presque de la poĂ©sie en prose, d’une beautĂ© et d’une simplicitĂ© Ă  couper le souffle, c’est d’autant plus intime et captivant quand on sait que cela a Ă©tĂ© composĂ© juste aprĂšs la mort du pĂšre de l’auteur


Un extrait :
«J'aimais qu'il m'emmĂšne au cinĂ©ma, j'aimais l'entendre parler Ă  un tiers du film que nous avions vu ; j'aimais sa façon de se moquer des imbĂ©ciles, des gens creux et teigneux, comme j'aimais l'entendre parler d'une nouvelle variĂ©tĂ© de fruit, d'une ville qu'il avait visitĂ©e, d'un livre ou des derniĂšres nouvelles, mais je voulais surtout qu'il me cajole et m'aime encore plus» 

«Regarder par la fenĂȘtre», le deuxiĂšme texte se dĂ©roule Ă  Istanbul en 1960. Ce sont les souvenirs d’un enfant qui n’est autre que l’auteur lui-mĂȘme. On dĂ©couvre par la mĂȘme occasion sa famille, ses oncles, ses tantes, ses grand-mĂšres et aussi bien entendu sa mĂšre. Le mode de vie, les habitations, les magasins, les cafĂ©s, les marchands de journaux, les parcs de la ville, les tramways
 Rien n’échappe Ă  l’Ɠil avide de ce jeune garçon qui nous fait partager sa vie quotidienne, l’amour de sa mĂšre, les disputes avec son grand frĂšre, les visites chez ses grand-mĂšres, les conversations avec son pĂšre


Un extrait :
«Nous Ă©tions arrivĂ©s en face de notre immeuble. Avant de pouvoir traverser la rue, nous laissĂąmes passer le tramway venant de Maçka. Puis un camion, un autobus de Besiktas pĂ©taradant lĂąchant des gros nuages de gaz d’échappement et, dans l’autre sens, une De Soto violette. C’est alors que j’aperçus mon oncle qui regardait par la fenĂȘtre. Il ne nous avait pas vus ; il contemplait les voitures qui passaient dans un sens et dans l’autre.
Je l’observai pendant un long moment.
La voie Ă©tait libre depuis longtemps. Ne comprenant pas pourquoi ma mĂšre nous tenait par la main sans nous faire traverser, je me tournai vers elle, et je vis qu’elle pleurait en silence.»

«La valise de mon papa», le troisiĂšme texte, n’est autre que le discours de rĂ©ception du Prix Nobel de LittĂ©rature (prononcĂ© le 7 dĂ©cembre 2006) (1). Comme de coutume, ce discours permet au lecteur de dĂ©couvrir la vie, la pensĂ©e et l’Ɠuvre de son auteur. Dans son discours de rĂ©ception, Orhan PAMUK nous parle de sa vocation d’écrivain, de la solitude de l’écrivain, de la nature, du processus et de l’acte d’écrire, de la lente, trĂšs lente «maturation» de l’écriture


Il m’est malheureusement impossible de parler de façon explicite de toutes les idĂ©es dĂ©veloppĂ©es dans ce texte, dans ma si courte recension sur ce livre, mais voici la rĂ©ponse Ă  la traditionnelle question : Pourquoi Ă©crivez-vous?
«J’écris parce que j’en ai envie. J’écris parce que je ne peux pas faire comme les autres un travail normal. J’écris pour que des livres comme les miens soient Ă©crits et que je les lise. J’écris parce que je suis trĂšs fĂąchĂ© contre vous tous, contre tout le monde. J’écris parce qu’il me plaĂźt de rester enfermĂ© dans une chambre, Ă  longueur de journĂ©e. J’écris parce que je ne peux supporter la rĂ©alitĂ© qu’en la modifiant. J’écris pour que le monde entier sache quel genre de vie nous avons vĂ©cue, nous vivons, moi, les autres, nous tous, Ă  Istanbul, en Turquie. J’écris parce que j’aime l’odeur du papier et de l’encre. J’écris parce que je crois par-dessus tout Ă  la littĂ©rature, Ă  l’art du roman. J’écris parce que j’ai peur d’ĂȘtre oubliĂ©. J’écris parce que je suis sensible Ă  la cĂ©lĂ©britĂ© et Ă  l’intĂ©rĂȘt que cela m’apporte. J’écris pour ĂȘtre seul. J’écris dans l’espoir de comprendre pourquoi je suis Ă  ce point fĂąchĂ© avec vous tous, avec tout le monde. J’écris parce qu’il me plaĂźt d’ĂȘtre lu. J’écris en me disant qu’il faut que je finisse ce roman, cette page que j’ai commencĂ©e. J’écris en me disant que c’est ce que tout le monde attend de moi. J’écris parce que je crois comme un enfant Ă  l’immortalitĂ© des bibliothĂšques et Ă  la place qu’y tiendront mes livres. J’écris parce que la vie, le monde, tout est incroyablement beau et Ă©tonnant. J’écris parce qu’il est plaisant de traduire en mots toute cette beautĂ© et la richesse de la vie. J’écris non pas pour raconter des histoires, mais pour construire des histoires. J’écris pour Ă©chapper au sentiment que je ne peux atteindre tel lieu auquel j’aspire, comme dans les rĂȘves. J’écris parce que je n’arrive pas Ă  ĂȘtre heureux quoi que je fasse. J’écris pour ĂȘtre heureux.»

Que dire de plus sur ce livre? Ce sont des considĂ©rations somme toute «ordinaires», mais qui nous sont vraiment prĂ©sentĂ©es de façon «extraordinaire», sublimĂ©es par le grand talent de l’écrivain. On pourrait dire qu’il nous rend la banalitĂ© de tous les jours un peu moins banale! C’est pourtant une Ă©criture trĂšs simple, trĂšs fine, dans un petit livre d’une centaine de pages, qui se lit en quelques heures
 Ce sont d’ailleurs et avant tout les souvenirs intimes de l’enfance de l’auteur, qu’il arrive vraiment Ă  nous restituer avec ses yeux d’enfant, notamment dans la trĂšs belle nouvelle «Regarder par la fenĂȘtre».

Est-ce que je vous conseille la lecture de ce livre. Oui, bien entendu! Ce n’est pas le meilleur livre de l’auteur, et ce n’est certainement pas reprĂ©sentatif de l’immense talent de cet Ă©crivain
 Mais, c’est certainement une trĂšs bonne introduction Ă  l’Ɠuvre de l’écrivain turc, et surtout c’est un trĂšs bel hommage Ă  la figure du pĂšre et Ă  son rĂŽle dans la famille
 Je ne peux donc qu’en recommander la lecture au plus grand nombre d’entre vous


P.S. : Faut-il rappeler que M. Ohran PAMUK a Ă©tĂ© le laurĂ©at du Prix Nobel de LittĂ©rature en 2006. Il est au moment oĂč j’écris ces lignes, le seul Ă©crivain turc laurĂ©at de cette rĂ©compense littĂ©raire.

(1). : Tous les ans, au cours de la premiĂšre semaine du mois de dĂ©cembre, le laurĂ©at est invitĂ© Ă  Ă©crire et prononcer un discours Ă  cette occasion. Ces discours, (connus sous le nom de «confĂ©rences Nobel»), souvent des textes originaux, inspirĂ©s, puissants, sont souvent des rĂ©flexions sur la crĂ©ation littĂ©raire, l’acte d’écrire et de publier. Voici p.ex. celui du nigĂ©rian Wole SOYNKA (*1934, Prix Nobel de LittĂ©rature 1986) ici sur CL : http://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit/59723 et celui de la polonaise Olga TOKARCZUK (*1962, Prix Nobel de LittĂ©rature 2018), ici sur CL: https://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit/59596

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Les éditions

Mon pĂšre et autres textes
de Pamuk, Orhan Gay-Aksoy, Valérie (Traducteur) Authier, Gilles (Traducteur)
Folio
ISBN : 9782073092038 ; 3,00 € ; 21/11/2024 ; 96 p. Poche
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