Secrets tahitiens (journal d'un popaa farani) 1934-1963 de Noël Ilari
Catégorie(s) : LittĂ©rature => Biographies, chroniques et correspondances , Sciences humaines et exactes => Economie, politique, sociologie et actualitĂ©s , Sciences humaines et exactes => Histoire
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Histoire de la Polynésie française, et des combats politiques menés au tournant des décolonisations
Jâai lu ce livre en 1991 quand jâavais 17 ans, en PolynĂ©sie, oĂč jâai eu la chance de passer mes annĂ©es dâadolescence. Le livre avait Ă©tĂ© offert Ă mon pĂšre par la fille de Noel Ilari, lors d'un passage Ă TubuaĂŻ dans le cadre de son travail (mon pĂšre Ă©tait technicien - civil - pour le ministĂšre de la dĂ©fense). Mon pĂšre (qui nâest pas un grand lecteur) me lâavait donnĂ© Ă son retour Ă la maison : je lâavais ouvert par curiositĂ© puis dĂ©vorĂ©, dĂ©couvrant tout un pan dâhistoire ignorĂ©, non seulement du territoire oĂč je vivais (j'ai vĂ©cu Ă Tahiti de 1989 Ă 1992, pendant mes annĂ©es de lycĂ©e) mais aussi dâhistoire de France, dont les territoires dits dâoutre-mer sont l'hĂ©ritage dâune histoire coloniale pleine de zones dâombre et trĂšs mal enseignĂ©e⊠Je me souviens que ce livre m'avait aussi fascinĂ© par ce qu'il dĂ©voile de la fragilitĂ© des cultures transformĂ©es ou dĂ©truites par la modernitĂ© occidentale et de la complexitĂ© des hommes, emportĂ©s par la tourmente des annĂ©es de guerre. Ce fut la premiĂšre fois que je fis la recension dâun ouvrage pour en garder mĂ©moire, et je lâai soigneusement conservĂ©e : la recension Ă©tant assez longue et manuscrite (dans les annĂ©es 90, personne nâavait dâordinateur Ă la maison !), je nâavais fait jamais lâeffort de la rĂ©sumer pour CL âŠmais jâai pris de bonnes rĂ©solutions pour cette annĂ©e ! :D
Le sous-titre « journal dâun popaa farani » signifie littĂ©ralement « journal dâun blanc français », mais il nây a pas de connotation pĂ©jorative dans lâappellation « popaa », qui est le terme tahitien pour dĂ©signer les blancs depuis la dĂ©couverte par les EuropĂ©ens de la PolynĂ©sie, au 18Ăšme siĂšcle (par Cook, Wallis et Bougainville). Le livre de Noel Ilari, qui fut prĂ©sident de lâAssemblĂ©e Territoriale de 1953 Ă 1955, se prĂ©sente comme un ouvrage portĂ© par une double ambition, Ă la fois autobiographique et historique. Je prĂ©senterai donc lâouvrage en distinguant bien, pour plus de clartĂ©, ces deux dimensions. Il importe toutefois de noter que lâouvrage est datĂ© car il a Ă©tĂ© Ă©crit avant la construction du centre dâessais nuclĂ©aires de Mururoa, qui a considĂ©rablement modifiĂ© les relations entre la PolynĂ©sie et la France mĂ©tropolitaine. Il est aussi profondĂ©ment autobiographique, et donc subjectif : lâauteur assume dâavoir Ă©tĂ© fidĂšle Ă Vichy pendant la seconde guerre mondiale et les propos que je rapporte sont les siens, retranscrits le plus fidĂšlement possible. Il nây a aucun relent antisĂ©mite ou collaborationniste ; en revanche, sa mĂ©fiance envers les Anglais et sa dĂ©testation de la franc-maçonnerie sont trĂšs perceptibles.
1. Histoire de la Polynésie
DĂ©couverte en 1767 par les Anglais et en 1768 par les Français, la PolynĂ©sie devient trĂšs vite lâobjet de rivalitĂ©s entre puissances europĂ©ennes. Tandis que lâAngleterre envoie des missionnaires rĂ©pandre (et imposer) le protestantisme, la France oblige la reine Pomare IV Ă reconnaĂźtre le protectorat français. En 1888, les possessions françaises deviennent les Etablissements français de lâOcĂ©anie, dirigĂ©s par un gouverneur nommĂ© par la mĂ©tropole et gĂ©rĂ©s, comme toutes les colonies, en fonction des intĂ©rĂȘts commerciaux dâhommes, financiers et politiques, qui n'ont jamais visitĂ© ces terres lointaines et exploitent les populations autochtones en les empĂȘchant de dĂ©velopper une industrie locale qui pourrait sâavĂ©rer concurrente. Les indigĂšnes, bien que français, Ă©taient des citoyens de second rang soumis Ă l'administration coloniale, reprĂ©sentĂ©e sur le territoire par des fonctionnaires de passage, souvent imbus dâeux-mĂȘmes et ignorant les particularitĂ©s locales. Enfin, la franc-maçonnerie Ă©tait solidement implantĂ©e, achevant de fausser le fonctionnement des institutions en instaurant une hiĂ©rarchie parallĂšle permettant aux grands capitalistes dâinfiltrer et influencer davantage les milieux politiques.
Au dĂ©but du 20Ăšme siĂšcle, la PolynĂ©sie, pays sauvage, pauvre et difficile dâaccĂšs, est dĂ©laissĂ©e par la mĂ©tropole et ce sont des commerçants chinois qui assurent le fonctionnement Ă©conomique, notamment dans les Ăźles. Les PolynĂ©siens, qui ignorent la valeur de lâargent parce que leur Ă©conomie traditionnelle est fondĂ©e sur le troc, sont tous endettĂ©s auprĂšs des Chinois, qui vendent trĂšs chers leurs marchandises, dont certains produits indispensables de subsistance, et achĂštent Ă bas prix les rĂ©coltes (principalement de coprah), quâils revendent aux exportateurs mĂ©tropolitains installĂ©s Ă Papeete. Lâadministration, qui taxe lourdement les Chinois, profite pleinement de la situation du territoire, dĂ©sastreuse pour les PolynĂ©siens. Le principal exploitant, la Compagnie Française de Tahiti, ne se soucie pas des conditions de vie sur les Ăźles, oĂč les gens vivent sous la tutelle dâun reprĂ©sentant de lâadministration, le plus souvent un simple gendarme, et des missionnaires, partout prĂ©sents. Le seul contact entre les Ăźles et Papeete est assurĂ© par les bateaux marchands et les rares patrouilles de la marine nationale, toujours bien accueillies (nota : câest lâauteur qui le dit, pas moi ! :D). Quelques mĂ©tropolitains, sĂ©duits par la simplicitĂ© et lâauthenticitĂ© de lieux sauvages encore vierges de civilisation, viennent y finir leur vie (comme Gauguin et Gerbault), dans lâindiffĂ©rence des populations locales et lâincomprĂ©hension des coloniaux. AprĂšs la dĂ©faite de 40, alors que la France est occupĂ©e par lâAllemagne, un comitĂ© « de Gaulle » renverse, avec lâaide de francs-maçons et de communistes, le gouverneur reprĂ©sentant la France. AprĂšs avoir arrĂȘtĂ© les fidĂšles Ă Vichy, le comitĂ© lĂ©gitime son action par rĂ©fĂ©rendum (5564 oui / 18 non) puis prend le pouvoir, sous la protection de lâAngleterre. Un bataillon du Pacifique, composĂ© de combattants volontaires, part pour la mĂ©tropole et sâillustrera Ă Bir-Hakeim. Il ne comporte aucun mĂ©tropolitain, car ceux-ci sont trop occupĂ©s Ă faire fructifier leurs affaires sous couvert dâactivitĂ©s patriotiques.
AprĂšs la guerre, la population locale, guidĂ©e par dâanciens combattants, rĂ©clame la mise en Ćuvre des promesses de De Gaulle sur lâautonomie des territoires. A la suite de divers incidents, les dirigeants du mouvement autonomiste sont arrĂȘtĂ©s, mis au secret puis rapidement relĂąchĂ©s car les accusations de complot contre lâEtat sont trop peu Ă©tayĂ©es. PouvanĂ©a, leader charismatique de la population tahitienne (mais en rĂ©alitĂ© manipulĂ© par CĂ©ran-JĂ©rusalĂ©my, tahitien venu Ă la politique aprĂšs lâassassinat de son oncle dans des circonstances non Ă©lucidĂ©es) crĂ©e alors le RDPT (Rassemblement DĂ©mocratique des Populations Tahitiennes), qui devient rapidement le principal parti politique du territoire et emporte 18 siĂšges sur 25 aux Ă©lections territoriales. A la stupeur de lâadministration coloniale, PouvanĂ©a est Ă©lu dĂ©putĂ© tandis que CĂ©ran-JĂ©rusalĂ©my devient prĂ©sident de lâAssemblĂ©e mais, en raison de son autoritarisme qui va provoquer la scission du RDPT, CĂ©ran-JĂ©rusalemy est mis en minoritĂ© aprĂšs quâil a demandĂ© la dĂ©partementalisation du territoire. Le discours se radicalise, au point que PouvanĂ©a demande lâexpulsion des mĂ©tropolitains et la fin de leurs privilĂšges. Il est arrĂȘtĂ© sous prĂ©texte dâincitation Ă la rĂ©bellion mais les luttes de clan ne sont pas apaisĂ©es, compliquĂ©es par lâimbrication du politique, de la religion, et de la franc-maçonnerie, et aussi par la rancĆur des PolynĂ©siens, qui jalousent les privilĂšges des fonctionnaires venus de mĂ©tropole mais nâont pas toujours les qualitĂ©s pour les remplacer. NĂ©anmoins, de nombreuses rĂ©alisations sociales amĂ©liorent la vie en PolynĂ©sie, qui sâoccidentalise rapidement. En 1961, lâaĂ©roport de Faaâa ouvre la PolynĂ©sie sur le monde et fait du tourisme de luxe la premiĂšre activitĂ© Ă©conomique du territoire.
2. Vie de Noel Ilari
Noel Ilari, qui mĂšne une vie de bourgeois parisien, entend parler de la PolynĂ©sie pour la premiĂšre fois en 1934, au cours dâune soirĂ©e mondaine organisĂ©e par des amis qui ont effectuĂ© un tour du monde. DĂ©sireux de quitter la mĂ©tropole, il parvient Ă ĂȘtre mandatĂ© pour une mission de reconnaissance au profit de la Compagnie Française de Tahiti. AprĂšs un voyage Ă©prouvant de plus de 40 jours, ponctuĂ© dâescales qui le déçoivent, il arrive Ă Tahiti oĂč il dĂ©couvre une micro-sociĂ©tĂ© profondĂ©ment inĂ©galitaire, qui le rĂ©vulse. Son inexpĂ©rience politique et son caractĂšre impĂ©tueux le brouillent rapidement avec le gouverneur MontagnĂ©, qui oblige la Cie Française de Tahiti, qui se dĂ©sintĂ©resse complĂštement des problĂ©matiques sociales, Ă se sĂ©parer dâIlari. Celui-ci dĂ©cide nĂ©anmoins de sâinstaller en PolynĂ©sie et de se lancer dans le commerce. DĂ©barquant Ă TubuaĂŻ un peu par hasard, parce qu'il a entendu qu'on y cultivait du cafĂ©, il dĂ©voile son projet de politique sociale (qui me semble prĂ©figurer ce qu'on appellera plus tard le commerce Ă©quitable) et, comme la rĂ©colte de cafĂ© est depuis longtemps terminĂ©e, il dĂ©clare, au grand dam des commerçants chinois et du gendarme reprĂ©sentant lâadministration, vouloir payer la rĂ©colte de coprah en liquide et fournir lâĂźle en biens de consommation courante avec une marge trĂšs infĂ©rieure Ă celle alors pratiquĂ©e. MalgrĂ© tous les efforts de lâadministration coloniale pour le dĂ©courager, Ilari obtient le soutien du chef de lâĂźle de TubuaĂŻ et Ă©tend son projet aux Australes. Il achĂšte ensuite une goĂ©lette et des terres Ă Tahiti pour exploiter et exporter lui-mĂȘme ses rĂ©coltes. MalgrĂ© les tentatives des coloniaux pour saborder son entreprise et un dĂ©but de gangrĂšne qui lâoblige Ă retourner en France, il revient trĂšs vite en PolynĂ©sie oĂč lâattend son Ă©pouse, une mĂ©tisse polynĂ©sienne-europĂ©enne-asiatique.
A la dĂ©claration de guerre en 1939, Ilari (qui est officier de rĂ©serve et a combattu pendant la 1Ăšre GM, notamment Ă Verdun) est le seul sur le territoire Ă demander sa mobilisation, qui lui est tout dâabord refusĂ©e. Les PolynĂ©siens ne sont animĂ©s dâaucun sentiment patriotique pour sauver la France et les coloniaux sont trĂšs heureux dâĂȘtre loin de lâEurope⊠Ilari rentre Ă ses frais Ă Paris, oĂč on lui confie le commandement dâun rĂ©giment dâartillerie, qui se bat avec acharnement (notamment dans la dĂ©fense de Beaugency) jusquâĂ lâarmistice du 24 juin 1940. Lâarmistice lui laisse un goĂ»t amer : le sacrifice de ses hommes a Ă©tĂ© vain et la dĂ©fense de la Loire, seul obstacle naturel capable dâenrayer lâavancĂ©e allemande, nâa pas Ă©tĂ© menĂ©e Ă bien ; nĂ©anmoins, par mĂ©fiance de l'Angleterre qu'il suspecte de manipuler De Gaulle, il dĂ©cide de rester fidĂšle Ă Vichy et accepte un poste de chargĂ© de mission au ministĂšre de la Jeunesse et des Sports, dirigĂ© par Jean Borotra, qui lui demande de rentrer en PolynĂ©sie. Ilari se rend aux Antilles puis Ă San Francisco, oĂč il apprend que le nouveau gouverneur lui refuse lâaccĂšs au territoire, a mis sa famille sous surveillance et a bloquĂ© lâargent quâil avait obtenu pour dĂ©velopper lâagriculture dans les Ăźles. Ilari se rend alors en Indochine, oĂč la situation est dĂ©sastreuse. Outre la menace japonaise, il dĂ©couvre un territoire soumis Ă une administration coloniale qui se rĂ©serve tous les postes, au dĂ©triment de la population locale qui est dâautant plus mĂ©contente quâelle est souvent cultivĂ©e et diplĂŽmĂ©e. Ilari dĂ©nonce la situation du pays, attaquant les francs-maçons et les partisans de De Gaulle de vive voix ou dans des articles qui lui valent quelques ennuis et des sĂ©jours en prison. Finalement, Ilari parvient Ă retourner en PolynĂ©sie, Ă la suite du bataillon du Pacifique, mais ses droits ne sont pas reconnus. Robert Charron, conseiller du gouverneur, tente de faire Ă©purer Ilari mais celui-ci est sauvĂ© par une grande manifestation organisĂ©e par ses amis polynĂ©siens, dont des anciens combattants du bataillon. Soutenu par PouvanĂ©a, Ilari est acquittĂ© Ă lâissue dâun procĂšs conduit dans une ambiance tendue par une forte agitation sociale, oĂč le RDPT est infiltrĂ© par des agents provocateurs qui tentent de lâentraĂźner vers lâillĂ©galitĂ© afin de justifier son interdiction.
Ilari retourne s'installer Ă TubuaĂŻ, et devient instituteur et conseiller pour la population. A la mort de son fils, puis de sa femme, il veut rentrer en mĂ©tropole mais nâayant plus les moyens de payer son voyage et de se rĂ©installer, il se rĂ©sout Ă terminer sa vie Ă TubuaĂŻ, oĂč il est rapidement Ă©lu conseiller de TubuaĂŻ et de Rapa sur la liste du RDPT. Lorsque lâattitude de Ceran-JĂ©rusalemy provoque la scission du RDPT, Ilari prend la tĂȘte dâune fraction dissidente puis devient prĂ©sident de lâAssemblĂ©e Territoriale, Ă Tahiti. Il sâefforce alors de mettre en valeur les Ăźles afin de les dĂ©senclaver, mais la radicalisation du discours de PouvanĂ©a, ainsi que le manque de compĂ©tences de ses adjoints dans la gestion des affaires publiques, freinent son projet politique, Ă la fois agricole et social. Lorsque CĂ©ran-JĂ©rusalemy reprend le pouvoir, Ilari, Ă©coeurĂ© par la vie politique, se retire dĂ©finitivement Ă TubuaĂŻ. Il jouit toujours de lâestime des PolynĂ©siens mais a nĂ©anmoins le sentiment dâavoir Ă©tĂ© utilisĂ© dans des luttes de pouvoir, puis abandonnĂ© et oubliĂ©. Le constat est amer, mettant en exergue lâhypocrisie des hommes et la vanitĂ© des valeurs sur lesquelles il a tentĂ© de construire sa vieâŠ
Les éditions
Secrets tahitiens (journal d'un popaa farani) 1934-1963
de Ilari, NoëlISBN : SANS000068081 ; 01/01/1965 ; 320 p.
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