La femme bleue de Claude Donnay

La femme bleue de Claude Donnay

Catégorie(s) : LittĂ©rature => Francophone , Théùtre et PoĂ©sie => PoĂ©sie

Critiqué par DĂ©bĂ©zed, le 1 juin 2023 (Besançon, Inscrit le 10 fĂ©vrier 2008, 79 ans)
Critiqué par DĂ©bĂ©zed, le 1 juin 2023 (Besançon, Inscrit le 10 fĂ©vrier 2008, 79 ans)
La note : 8 étoiles
Moyenne des notes : 8 Ă©toiles (basée sur 2 avis)
Cote pondérée : 5 Ă©toiles (26 379ème position).
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Le chant des migrants

Quand deux Ă©diteurs particuliĂšrement exigeants se rencontrent que font-ils ? Ils doivent sans doute se raconter des histoires en vers. En l’occurrence quand Claude Donnay, Ă©diteur chez Bleu d’encre, croise la route de Marie Tafforeau, Ă©ditrice chez Le chat polaire, il lui raconte une histoire de femme bleue qu’elle apprĂ©cie et qu’elle dĂ©cide d’imprimer. Ainsi aurait pu naĂźtre ce trĂšs joli recueil dont je ne connais absolument pas l’histoire mais que j’ai lu et beaucoup aimĂ©. Claude y raconte le destin d’une femme bleue rĂ©sidant dans un pays ensoleillĂ© trĂšs lointain qu’un pauvre tĂ©nĂ©breux attend avec impatience dans des terre beaucoup moins chaudes. « Deux terres. Deux ĂȘtres. / L’un debout dans le gris, l’autre baignant dans le bleu. / Entre eux une fracture de ciel et de mer. / Un gouffre oĂč rampent des rĂȘves en fusion » . Peut-ĂȘtre que cette femme n’existe que dans l’imagination du pauvre exilĂ© ? Ou dans celle du poĂšte ?

Alors, suivons le TĂ©nĂ©breux et le poĂšte dans leur quĂȘte de la Femme bleue « 
 // Il est le TĂ©nĂ©breux, le Veuf, l’inconsolĂ©. // Il rĂȘve Ă  la femme aux ailes blessĂ©es, prĂȘte Ă  traverser / l’Atlantique pour nourrir ses petits ». Claude a dĂ©jĂ  Ă©crit un roman dans lequel il Ă©voque la douleur de la migration, du dĂ©part vers un ailleurs inconnu. Il semble ĂȘtre particuliĂšrement sensible Ă  la douleur de ceux qui partent parce qu’ils ne peuvent pas rester. La Femme bleue est tout aussi dĂ©terminĂ©e que le TĂ©nĂ©breux, elle est animĂ©e de la mĂȘme foi : « Elle veut (re)naĂźtre plus bleue que sa robe. / Et que le tĂ©nĂ©breux l’emporte dans ses turbulences », « Personne ne remarquera qu’elle remplit l’assiette de l’absent ».

Claude a su choisir les mots pour dire le gris pays du TĂ©nĂ©breux, ce pays qui n’est pas le sien, comme il a su choisir les mots tout en couleur pour faire briller le pays de la Femme bleue. Des mots pleins de dĂ©licate sensualitĂ© et d’un Ă©rotisme empli d’amour et de douceur, loin de la vulgaritĂ© et de la trivialitĂ©, proche de la puretĂ© sentimentale qui semble relier ces deux ĂȘtres. Les poĂšmes de Claude sont Ă  l’image de ceux de la femme bleue : « Personne ne peut comprendre les poĂšmes / qu’elle enfante dans la douleur pour les confier au vent / 
 ».

Ces peuples du vent n’ont pas accĂšs aux rĂ©seaux sociaux, ils sont Ă©pargnĂ©s des calamitĂ©s qu’ils diffusent Ă  foison, mais ils ont les mots, les vers, la poĂ©sie, 
, l’amour et la foi en eux : « Non elle n’est pas idiote. Elle sait dans son cƓur, elle sait entre ses cuisses. Les paroles naissent de son ventre. Elle les Ă©crira demain dans son cahier d’écoliĂšre
 ». Leurs sentiments n’ont rien de virtuels, ils sont bien rĂ©els et elle sait que demain sera un autre jour et que le TĂ©nĂ©breux reviendra ce dont l’auteur n’a jamais doutĂ© !

« Le dĂ©sespoir n’existe, se dit-elle que si l’on refuse de croire aux possibles ».

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Les éditions

La femme bleue
de Donnay, Claude
Le chat polaire
ISBN : 9782931028247 ; 10/03/2023 ; 82 p. Carré
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La petite musique de l'absence et du rĂȘve

8 étoiles

Critique de Kinbote (Jumet, Inscrit le 18 mars 2001, 67 ans) - 6 août 2023

"Deux terres. Deux ĂȘtres"
 que tout sĂ©pare sinon le besoin intime de l’autre, d’une « communion virtuelle », d’une renaissance via un amour charnel, d’une peau oĂč poser, les mains, les faire courir


"Elle rĂȘve d’une paume oĂč nicher sa joue, de pĂ©piements de doigts sur sa peau."

Car
 "la peau sait. La peau retient.

Absorbe la nuit et le rĂȘve avortĂ©.

L’un debout dans le gris, l’autre baignant dans le bleu."

« La femme bleue » prend le train des travailleurs au lever du jour tandis que « le tĂ©nĂ©breux », proche par ailleurs de la terre, des arbres et d’un fleuve, quand il ne marche pas par les nuits sans lune, s’enracine, s’arrime plutĂŽt, Ă  son bureau, pour Ă©crire.

Mais "la terre est sĂšche. Nulle chair entre les pierres".

Il Ă©crit pour investir le corps de l’absente,

nicher dans sa chevelure tel un moineau incessant."

Quant Ă  la femme bleue, "Ă  l’aube du soir, elle dĂ©compte les heures.
Rien de ce qui l’attache Ă  la vie ne rĂ©siste Ă  la musique de l’absence".

MĂȘme s’il emprunte un canevas narratif, c’est ici en poĂšte que Claude Donnay, par ailleurs romancier et nouvelliste, nous raconte cette histoire de deux solitudes tendant vers l’une vers l’autre oĂč le rĂȘve, la songerie, l’attente, l’emportent sur la rĂ©alitĂ© des faits, des actes posĂ©s en vue de ce rapprochement.

Pour raconter l’histoire de la femme bleue, le poĂšte noue des images sans fin au fil de l’intrigue, C’est une prose qui fait feu de poĂ©sie, dont les flammes vives sont des mĂ©taphores Ă©clairantes, saisissantes.

À diffĂ©rents indices ou (fausses ?) pistes, on peut se demander, si ces deux ĂȘtres ne cohabitent pas dans le mĂȘme espace et cherchent comment se (re)trouver Ă  l’intĂ©rieur de celui-ci, si leur sĂ©paration n’est pas que mentale, si l’un n’a pas inventĂ© l’autre


Cette indĂ©cision sur ce qui lie ou a liĂ© les protagonistes, s’ils se sont dĂ©jĂ  vus, rencontrĂ©s ou sont vouĂ©s Ă  le faire donne au texte sa polysĂ©mie, invitant Ă  plusieurs lectures.

Ce recueil pose par ailleurs tout du long la question : "Que penser des corps tenus Ă  distance ?"

Donnay dit l’espoir fou d’une rencontre qui aurait raison de toutes les attentes, de tous les Ă©checs ; il dit les affres et les bonheurs du dĂ©sir endurĂ©, sans cesse remis sur le mĂ©tier du coeur.

Seul le poĂšte qui tient la plume peut se situer Ă  mi-chemin de la rencontre et de l’espoir, maintenant, le temps d’écrire ce rĂ©cit, les amants Ă  distance de leurs rĂȘves les plus chers.

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