Préhistoires de Jean Rouaud
Catégorie(s) : LittĂ©rature => Francophone , Sciences humaines et exactes => Divers , Arts, loisir, vie pratique => Arts (peinture, sculpture, etc...)
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Une interrogation, pleine d'humour et d'émerveillement, sur les prémices de l'humanité
Ce petit livre inclassable, dâune centaine de pages Ă peine, est une merveille de science lĂ©gĂšre, pleine dâamour pour son sujet (nos ancĂȘtres homo sapiens et nĂ©andertal) et dâironie sur notre Ă©poque, qui donne autant Ă sourire quâĂ rĂ©flĂ©chir. En trois textes courts, qui se lisent aisĂ©ment et sont accessibles Ă tout public, mĂȘme jeune adolescent, Jean Rouaud Ă©voque le rapport au monde des premiers hommes et le mystĂšre de leurs reprĂ©sentations symboliques qui ont survĂ©cu jusquâĂ nous, depuis lâart pariĂ©tal aux champs de pierres dressĂ©es, et nous interrogent aujourdâhui. GrĂące Ă une Ă©criture pleine de verve et dâhumour, qui multiplie les digressions et les clins dâĆil, mais avec aussi beaucoup de finesse et dâempathie, le livre dĂ©borde de vie et donne Ă ressentir les prĂ©mices de la pensĂ©e abstraite et ouvre des perspectives sur les liens qui nous unissent Ă nos lointains ancĂȘtres ("qui en savaient autant que nous sur la meilleure part de nous-mĂȘmes"), Ă leur rapport Ă la nature, au temps et Ă la mort, avec dâĂ©tranges rĂ©sonances qui touchent des angoisses et des interrogations profondĂ©ment enracinĂ©es dans la condition humaine.
Dans le premier texte (qui est aussi le plus long), le ton est parfois familier, presque oral, comme si Rouaud nous racontait lâhistoire dâune bande de potes, un peu violents, un peu frustres mais profondĂ©ment attachants. On sent la volontĂ© de lâauteur, qui connaĂźt bien son sujet, dâĂ©viter le piĂšge du didactisme pesant. Il en fait parfois un peu trop mais la lecture est trĂšs agrĂ©able, et jâai souvent souri des digressions ou comparaisons entre les Ă©poques. NĂ©anmoins, lâessentiel nâest pas lĂ : il rĂ©side dans lâĂ©vocation dâune naissance possible de lâart, dans la reprĂ©sentation des choses et des ĂȘtres par la parole et par le dessin. Rouaud imagine une sorte de rivalitĂ© dans des clans dominĂ©s par les meilleurs chasseurs, et des hommes plus faibles qui auraient rĂ©ussi Ă affirmer leur place au sein du groupe en faisant valoir dâautres qualitĂ©s que la force et la ruse. Rouaud dĂ©crit ainsi les peintures rupestres presque comme un art libertaire et facĂ©tieux, en imaginant deux ĂȘtres, plus chĂ©tifs que les "cadors" partis Ă la chasse, presque des avortons, cachĂ©s dans une caverne, Ă lâabri des regards, pour donner libre cours Ă leur imagination, multipliant les innovations techniques et se vengeant (gentiment) de la domination des hommes les plus forts de la tribu (par exemple le chef Ă©ventrĂ© par un bison !). Mais lâart pariĂ©tal est aussi â et surtout - une manifestation du lien entre les hommes et les animaux, qui symbolisent des facultĂ©s, une force, une puissance (notamment lâours, le bison, le cheval et le taureau) que les hommes ont sans doute rĂȘvĂ© de sâapproprier en mĂȘme temps quâils se vĂȘtaient de leurs peaux⊠LâĂ©criture de Rouaud sait se faire poĂ©tique pour ressusciter le souffle crĂ©ateur qui anima les premiers artistes :
Ces traits mĂ©morisĂ©s Ă la va-vite lui permettent, de retour au camp, de se lancer dans des compositions plus ambitieuses sur la roche. Quâil incise dâabord sur le modĂšle du doigt dans le sable, ou piquette quand la pierre est moins tendre. Mais câest un travail lent et pĂ©nible, qui nâa pas cette fulgurance des premiers tracĂ©s sur le sol quâon effaçait du plat de la main. Les lignes se font plus hĂ©sitantes, concĂšdent parfois Ă la roche un contour imprĂ©vu. Les mauvais coups ne pardonnent pas. De plus il faut attendre que les rayons du soleil frĂŽlent la paroi pour bien juger du rĂ©sultat. Bien sĂ»r on identifie immĂ©diatement lâanimal reprĂ©sentĂ©, mais, comment dire ? (âŠ) une question depuis quelque temps tarabuste le graffiteur dĂ©butant devant ces figures creuses qui jouent Ă la vie comme les enfants Ă la chasse : serait-ce possible dây croire ? dây croire au point de nây voir que du feu ?
Tiens, le feu justement, qui nous a dĂ©jĂ tant apportĂ© â ces ombres gĂ©antes quâil projette sur le fond de lâabri, est-ce quâil nâen dĂ©tiendrait pas le secret de fabrication ? Lâautre soir, alors que quelquâun mouchait une torche, câest-Ă -dire la frottait pour lâempĂȘcher de fumer, notre dompteur de crĂ©atures a pensĂ© que cette balafre noirĂątre laissĂ©e sur la paroi pourrait lui Ă©viter le fastidieux travail de gravure, les burins de silex, outre leur maniement incommode et un manque certain de prĂ©cision, lui mettant les doigts en sang. Il sâest saisi dâun tison Ă©teint, puis, de sa dĂ©marche bringuebalante, sâest approchĂ© dâun panneau de pierre. Et lĂ , devant la petite troupe stupĂ©faite qui Ă©coutait un niĂšme rĂ©cit de chasse miraculeuse, le geste grandiloquent du conteur qui tailladait lâair de sa main, et observait le manĂšge de son rival par-dessus leurs tĂȘtes, est restĂ© en suspens. Comme sa parole. Tous se sont alors retournĂ©s vers lâombre dĂ©coupĂ©e dâun petit cheval au ventre rond contre la paroi, comme sâil paissait Ă cĂŽtĂ© dâeux, nullement dĂ©rangĂ© par leur prĂ©sence, au lieu que dâhabitude il part au grand galop dĂšs quâil dĂ©tecte dans un souffle de vent lâodeur de ces drĂŽles de crĂ©atures qui lancent sur eux une partie de leur bras, comme on lance de mauvais sort.
Le deuxiĂšme texte Ă©voque le rapport Ă la nature et au temps, et Ă la mort. Le ton est plus grave que dans le premier texte, avec moins dâhumour mais avec un vrai Ă©merveillement devant lâĂ©veil dâune pensĂ©e qui, se heurtant Ă la mort, sâouvre Ă lâespoir dâune rĂ©surrection incarnĂ©e par le cycle des saisons et la renaissance des fleurs au printemps, quand la nature explose de beautĂ© et de vitalitĂ© aprĂšs la rigueur de lâhiver. Ce regard plein d'espoir portĂ© sur le mystĂšre de la mort nâest pas lâapanage de sapiens : lâhomme de NĂ©andertal, quâon a longtemps mĂ©prisĂ© comme un sous-humain mal dĂ©grossi, a, le premier, et bien avant sapiens, enterrĂ© ses morts en les couvrant de fleurs, comme si le cadavre mis en terre portait lui aussi la promesse d'un printempsâŠ.
Le troisiĂšme texte est consacrĂ© au site de Carnac. Rouaud Ă©voque avec beaucoup humour la dĂ©ception de Flaubert qui, lors de son voyage en Bretagne, fit son PĂ©cuchet et nây vit que de grosses pierres mais Rouaud prend le temps de sâimmerger dans les alignements de pierres, rangĂ©es avec mĂ©thode et soin par taille croissante selon des lignes qui suivent la course du soleil dâest en ouest. Etait-ce une sorte de calendrier ? Rouaud rĂ©fute avec ironie toutes les thĂšses supposant que les hommes prĂ©historiques avaient, outre le calendrier, Ă©galement inventĂ© la montgolfiĂšre pour connaĂźtre la date du jour mais il cĂ©lĂšbre lâĂ©veil dâune pensĂ©e dĂ©sireuse de marquer sa prĂ©sence au monde et sa permanence, malgrĂ© le temps qui passe, comme si les pierres tĂ©moignaient dâun peuple se mettant en rang pour passer du jour Ă la nuit, et en triompherâŠ
Les éditions
Préhistoires [Texte imprimé] Jean Rouaud
de Rouaud, JeanISBN : 9782070783618 ; 3,62 ⏠; 01/03/2007 ; 104 p. Broché
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