Préhistoires de Jean Rouaud

Préhistoires de Jean Rouaud

Catégorie(s) : LittĂ©rature => Francophone , Sciences humaines et exactes => Divers , Arts, loisir, vie pratique => Arts (peinture, sculpture, etc...)

Critiqué par Eric EliĂšs, le 29 avril 2023 (Inscrit le 22 dĂ©cembre 2011, 52 ans)
Critiqué par Eric EliĂšs, le 29 avril 2023 (Inscrit le 22 dĂ©cembre 2011, 52 ans)
La note : 9 étoiles
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Une interrogation, pleine d'humour et d'émerveillement, sur les prémices de l'humanité

Ce petit livre inclassable, d’une centaine de pages Ă  peine, est une merveille de science lĂ©gĂšre, pleine d’amour pour son sujet (nos ancĂȘtres homo sapiens et nĂ©andertal) et d’ironie sur notre Ă©poque, qui donne autant Ă  sourire qu’à rĂ©flĂ©chir. En trois textes courts, qui se lisent aisĂ©ment et sont accessibles Ă  tout public, mĂȘme jeune adolescent, Jean Rouaud Ă©voque le rapport au monde des premiers hommes et le mystĂšre de leurs reprĂ©sentations symboliques qui ont survĂ©cu jusqu’à nous, depuis l’art pariĂ©tal aux champs de pierres dressĂ©es, et nous interrogent aujourd’hui. GrĂące Ă  une Ă©criture pleine de verve et d’humour, qui multiplie les digressions et les clins d’Ɠil, mais avec aussi beaucoup de finesse et d’empathie, le livre dĂ©borde de vie et donne Ă  ressentir les prĂ©mices de la pensĂ©e abstraite et ouvre des perspectives sur les liens qui nous unissent Ă  nos lointains ancĂȘtres ("qui en savaient autant que nous sur la meilleure part de nous-mĂȘmes"), Ă  leur rapport Ă  la nature, au temps et Ă  la mort, avec d’étranges rĂ©sonances qui touchent des angoisses et des interrogations profondĂ©ment enracinĂ©es dans la condition humaine.

Dans le premier texte (qui est aussi le plus long), le ton est parfois familier, presque oral, comme si Rouaud nous racontait l’histoire d’une bande de potes, un peu violents, un peu frustres mais profondĂ©ment attachants. On sent la volontĂ© de l’auteur, qui connaĂźt bien son sujet, d’éviter le piĂšge du didactisme pesant. Il en fait parfois un peu trop mais la lecture est trĂšs agrĂ©able, et j’ai souvent souri des digressions ou comparaisons entre les Ă©poques. NĂ©anmoins, l’essentiel n’est pas lĂ  : il rĂ©side dans l’évocation d’une naissance possible de l’art, dans la reprĂ©sentation des choses et des ĂȘtres par la parole et par le dessin. Rouaud imagine une sorte de rivalitĂ© dans des clans dominĂ©s par les meilleurs chasseurs, et des hommes plus faibles qui auraient rĂ©ussi Ă  affirmer leur place au sein du groupe en faisant valoir d’autres qualitĂ©s que la force et la ruse. Rouaud dĂ©crit ainsi les peintures rupestres presque comme un art libertaire et facĂ©tieux, en imaginant deux ĂȘtres, plus chĂ©tifs que les "cadors" partis Ă  la chasse, presque des avortons, cachĂ©s dans une caverne, Ă  l’abri des regards, pour donner libre cours Ă  leur imagination, multipliant les innovations techniques et se vengeant (gentiment) de la domination des hommes les plus forts de la tribu (par exemple le chef Ă©ventrĂ© par un bison !). Mais l’art pariĂ©tal est aussi – et surtout - une manifestation du lien entre les hommes et les animaux, qui symbolisent des facultĂ©s, une force, une puissance (notamment l’ours, le bison, le cheval et le taureau) que les hommes ont sans doute rĂȘvĂ© de s’approprier en mĂȘme temps qu’ils se vĂȘtaient de leurs peaux
 L’écriture de Rouaud sait se faire poĂ©tique pour ressusciter le souffle crĂ©ateur qui anima les premiers artistes :

Ces traits mĂ©morisĂ©s Ă  la va-vite lui permettent, de retour au camp, de se lancer dans des compositions plus ambitieuses sur la roche. Qu’il incise d’abord sur le modĂšle du doigt dans le sable, ou piquette quand la pierre est moins tendre. Mais c’est un travail lent et pĂ©nible, qui n’a pas cette fulgurance des premiers tracĂ©s sur le sol qu’on effaçait du plat de la main. Les lignes se font plus hĂ©sitantes, concĂšdent parfois Ă  la roche un contour imprĂ©vu. Les mauvais coups ne pardonnent pas. De plus il faut attendre que les rayons du soleil frĂŽlent la paroi pour bien juger du rĂ©sultat. Bien sĂ»r on identifie immĂ©diatement l’animal reprĂ©sentĂ©, mais, comment dire ? (
) une question depuis quelque temps tarabuste le graffiteur dĂ©butant devant ces figures creuses qui jouent Ă  la vie comme les enfants Ă  la chasse : serait-ce possible d’y croire ? d’y croire au point de n’y voir que du feu ?

Tiens, le feu justement, qui nous a dĂ©jĂ  tant apportĂ© – ces ombres gĂ©antes qu’il projette sur le fond de l’abri, est-ce qu’il n’en dĂ©tiendrait pas le secret de fabrication ? L’autre soir, alors que quelqu’un mouchait une torche, c’est-Ă -dire la frottait pour l’empĂȘcher de fumer, notre dompteur de crĂ©atures a pensĂ© que cette balafre noirĂątre laissĂ©e sur la paroi pourrait lui Ă©viter le fastidieux travail de gravure, les burins de silex, outre leur maniement incommode et un manque certain de prĂ©cision, lui mettant les doigts en sang. Il s’est saisi d’un tison Ă©teint, puis, de sa dĂ©marche bringuebalante, s’est approchĂ© d’un panneau de pierre. Et lĂ , devant la petite troupe stupĂ©faite qui Ă©coutait un niĂšme rĂ©cit de chasse miraculeuse, le geste grandiloquent du conteur qui tailladait l’air de sa main, et observait le manĂšge de son rival par-dessus leurs tĂȘtes, est restĂ© en suspens. Comme sa parole. Tous se sont alors retournĂ©s vers l’ombre dĂ©coupĂ©e d’un petit cheval au ventre rond contre la paroi, comme s’il paissait Ă  cĂŽtĂ© d’eux, nullement dĂ©rangĂ© par leur prĂ©sence, au lieu que d’habitude il part au grand galop dĂšs qu’il dĂ©tecte dans un souffle de vent l’odeur de ces drĂŽles de crĂ©atures qui lancent sur eux une partie de leur bras, comme on lance de mauvais sort.

Le deuxiĂšme texte Ă©voque le rapport Ă  la nature et au temps, et Ă  la mort. Le ton est plus grave que dans le premier texte, avec moins d’humour mais avec un vrai Ă©merveillement devant l’éveil d’une pensĂ©e qui, se heurtant Ă  la mort, s’ouvre Ă  l’espoir d’une rĂ©surrection incarnĂ©e par le cycle des saisons et la renaissance des fleurs au printemps, quand la nature explose de beautĂ© et de vitalitĂ© aprĂšs la rigueur de l’hiver. Ce regard plein d'espoir portĂ© sur le mystĂšre de la mort n’est pas l’apanage de sapiens : l’homme de NĂ©andertal, qu’on a longtemps mĂ©prisĂ© comme un sous-humain mal dĂ©grossi, a, le premier, et bien avant sapiens, enterrĂ© ses morts en les couvrant de fleurs, comme si le cadavre mis en terre portait lui aussi la promesse d'un printemps
.

Le troisiĂšme texte est consacrĂ© au site de Carnac. Rouaud Ă©voque avec beaucoup humour la dĂ©ception de Flaubert qui, lors de son voyage en Bretagne, fit son PĂ©cuchet et n’y vit que de grosses pierres mais Rouaud prend le temps de s’immerger dans les alignements de pierres, rangĂ©es avec mĂ©thode et soin par taille croissante selon des lignes qui suivent la course du soleil d’est en ouest. Etait-ce une sorte de calendrier ? Rouaud rĂ©fute avec ironie toutes les thĂšses supposant que les hommes prĂ©historiques avaient, outre le calendrier, Ă©galement inventĂ© la montgolfiĂšre pour connaĂźtre la date du jour mais il cĂ©lĂšbre l’éveil d’une pensĂ©e dĂ©sireuse de marquer sa prĂ©sence au monde et sa permanence, malgrĂ© le temps qui passe, comme si les pierres tĂ©moignaient d’un peuple se mettant en rang pour passer du jour Ă  la nuit, et en triompher


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Les éditions

Préhistoires [Texte imprimé] Jean Rouaud
de Rouaud, Jean
Gallimard
ISBN : 9782070783618 ; 3,62 € ; 01/03/2007 ; 104 p. BrochĂ©
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