D'arrache-pied, d'arrache-coeur de Catherine Baptiste, Sophie Verbeek (Dessin)

D'arrache-pied, d'arrache-coeur de Catherine Baptiste, Sophie Verbeek (Dessin)

Catégorie(s) : Littérature => Francophone , Théâtre et Poésie => Poésie

Critiqué par Débézed, le 22 janvier 2021 (Besançon, Inscrit le 10 février 2008, 74 ans)
La note : 7 étoiles
Moyenne des notes : 8 étoiles (basée sur 2 avis)
Cote pondérée : 5 étoiles (35 861ème position).
Visites : 506 

La ballade des migrants

En des vers très libres, courts, concentrés, condensés, en quelques mots seulement Catherine Baptiste dit, crie plutôt, « Non, je n’ai pas trouvé mieux qu’écrire des poèmes » pour raconter la balade des migrants, ceux qui ont laissé leur cœur sur leur sol natal, ceux qui ont usé leur pieds sur les routes d’un ailleurs meilleur.

« D’arrache-pied, d’arrache-cœur / quitter / mon pays premier / avec pour lambeaux / pour chaire / / un cri poignard / à tous vents »

Il y a un mot, un mot très lourd, trop lourd, dur, trop dur, pour dire ce périple périlleux, cette épopée improbable, ce voyage au maigre espoir mais il est trop violent pour qu’elle l’écrive, alors elle le confie à Sophie Verbeek, l’illustratrice, pour qu’elle le suggère dans sa délicate calligraphie.

« Il y a un mot pour dire cela / Ce périple / d’un point à un autre / d’un inconnu à un autre /d’un devenu inconnu d’où tu pars / vers l’inconnu devenu ton point de chute »

Ecrire des poèmes pour dire que chacun a droit au bonheur dans un monde paisible dont tous pourraient rêver. Ecrire des poèmes pour dire son envie de dévorer la vie, de se défouler pour déverser l’énergie débordante, de partager son empathie qui semble immense.

« et vivre encore / à merveille en chacun de vous / toutes les salves / de la très brûlante poésie des cœurs »

Bouffer la vie, la dévorer, trouver sa raison d’être au bout du chemin mais le bout du chemin n’est pas celui dont ils ont rêvé. Ils trouvent souvent une autre misère.

« des caves, des greniers, des puits en clair-obscur / des cages / des chambres closes, des tentes tentées / des jungles, des ghettos, des charniers non vidés »

Mais le tableau est peut-être plus sombre encore car la poétesse n’a pas pu tout dire, les mots sont trop cruels, il y aura un après et encore un autre après, et des autochtones qui ne verront rien, ne voudront rien voir ou hélas verront trop bien ce qu’il ne faudrait pas qu’ils voient.

« Je n’ai pas dit / tout ce que je vais taire / à toi qui répète en si grand / ce que j’ai vécu en tout petit »

En utilisant avec délicatesse et finesse, allitérations et assonances,

« je le côte, je le côtoie, / je l’os, je l’océan, je le frôle / il m’absorbe, ma joie ne meure »

Catherine conclura cette misérable balade en une ballade, comme une prière, que nous chanterons avec elle à tous ceux qui n’ont rien vu pour avoir la bonne conscience de ne rien faire :

« Et là, que l’humanité se rappelle de moi ? Qu’elle se rappelle de toi et moi / Qu’elle se rappelle à toi et moi / longtemps / souvent ».

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Ce que peut la poésie

8 étoiles

Critique de Kinbote (Jumet, Inscrit le 18 mars 2001, 62 ans) - 30 mars 2021

"Non, je n’ai pas trouvé mieux qu’écrire des poèmes


Qu’être en butte à la lumière

dans la vie de nos ailleurs

et à contre-courant aussi

dans la vie d’ici


jusqu’à la clarté de l’âme"

D’emblée, Catherine BAPTISTE se pose la question de ce que peut la poésie et de son rapport à l’être – l’humain et ce qui l’anime ; ce qui l’éclaire et le guide.

L’être est poème, écrit-elle ensuite en substance.

Le ton et le thème ainsi posés, le recueil peut se développer entre arrachement et élan, en interrogeant l’Autre en nous de même que celui qui nous est extérieur – celui qui vient d’ailleurs.

Les poèmes naviguent entre ces deux entités constituantes de l’étrangeté. Ils s’adressent aussi bien au Migrant imaginaire, et non moins réel, tout autant qu’à la partie de nous-même qui ne demande qu’à se déporter de sa trajectoire, à s’excentrer.

Dans la présentation de l’auteure, on nous apprend que Catherine Baptiste "vit à Poitiers où elle est art-thérapeute, à quelques maisons de celle de la Solidarité où] elle croise souvent le regard de jeunes migrants."

Elle questionne dans ce recueil l’humain, sa capacité d’accueil, d’appréhension, son besoin de s’arracher à soi, à son chez soi, par nécessité matérielle ou ontologique. Comme toujours, Catherine Baptiste le fait dans une langue belle et enlevée qui multiplie les sens et les possibilités d’échange. Il s’agit d’une « brûlante poésie du cœur » mais exigeante aussi, qui se livre sans s’exhiber, qui donne à penser à et (ré)agir.

Baptiste questionne les valeurs de la démocratie (française) mises à l’épreuve par cette problématique du migrant : l’égalité, la « liberté toute », mais emploie ce néologisme plus adéquat que fraternité pour dire « ce qui nous rassemble » : mêmeté.

"Oui, que l’œil inquisiteur

se pose à nos pieds

et sache enfin

l’égalité des liens de sang, de sève et de salive

qu’il sache enfin

l’étrangeté

de toute poésie, de tout fraternel

et de leur beauté d’herbes vivantes frémissant sous nos pieds"

Quel rapport on entretient avec ces valeurs quand on est exposé à l’autre qui nous déporte, quel œil d’occidental porter.

"D’où tu viens

c’est là que je ne verrais rien

non qu’il n’y aurait rien à voir

mais parce que je serais myope en mon pays

affublée de lunettes à paillettes

abusée de filtres déformants

comme autant de mirages déformants"

Elle raconte en vers éclairants, limpides, les périples de la traversée, les ombres « au tableau de la joie », les roches qui l’altèrent, l’horizon qui s’assombrit…

Catherine Baptiste est servie dans son propos par les belles calligraphies de Sophie VERBEEK qui (em)portent ses mots vers le lecteur.

Au bout du voyage verbal, faisant écho à la traversée migratoire, le poème apparaît comme un phare, indispensable, pour « être tenaces / dans la fraîche espérance / de la dignité renouvelée » et pour éclairer nos routes à venir.

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