Poèmes de Albertine Sarrazin

Poèmes de Albertine Sarrazin

Catégorie(s) : Littérature => Francophone , Théâtre et Poésie => Poésie

Critiqué par Eric Eliès, le 29 mars 2020 (Inscrit le 22 décembre 2011, 47 ans)
La note : 9 étoiles
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Une poésie vivante et rebelle, incandescente à l'éclat d'étoile filante

Il est impossible de lire Albertine Sarrazin, morte en 1967 à 29 ans après une adolescence marquée par la fugue, la prostitution, la délinquance (allant jusqu'à tentative de braquage avec une arme volée à son père adoptif, médecin militaire) et la prison pour mineurs sans songer au livre (que j’avoue n’avoir pas lu mais le titre est éloquent) de Gilbert Cesbron intitulé « C’est Mozart qu’on assassine » sur les enfances saccagées (Albertine Sarrazin, abandonnée à sa naissance, fut adoptée et a subi un viol quand elle avait une dizaine d'années). Les poèmes étant le dernier ouvrage d'Albertine Sarrazin non référencé sur CL, je comble cette lacune regrettable en présentant la mince plaquette d’une cinquantaine de poèmes qui constitue son œuvre poétique complète (et contient des poèmes qu'elle aurait sans doute reniés car elle préparait, au moment de sa mort accidentelle, un choix pour une édition à paraître) et confirme, s’il en était besoin, la sensibilité à fleur de peau, le féroce appétit de vivre et le talent d’écriture d’une jeune femme qui a vécu en rebelle et brillé avec l’éclat d’un météore.

Les poèmes peuvent être lus et appréciés sans rien connaître de la vie singulière et trouble de l’auteure. Néanmoins, même si on a coutume de dire que « je » est un autre, les poèmes bruissent des échos de la vie vécue et leur lecture s’enrichit considérablement de comprendre la vérité de parole d’Albertine Sarrazin qui ne joue pas quand elle évoque les menottes cadenassant les poignets, la passe de la prostituée et les peines d'emprisonnement :

Piétinez ce corps dont vous fûtes les rois / Puisqu'il vous fut livré mais laissez-moi capable / D'opposer cœur de haine et visage de bois / Je me confine en mes poisons au goût aimable

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(…) Mais tu reprends en silence / La houle des pavés où tu navigues / Comme une belle voile mouillée / Vers ces bras où tu te laisses / Le moment permis vingt minutes et les nerfs / Adieu oui oui ou adieu peut-être / Réticente et tentante / Tu ne nageras jamais plus loin / Que ce haut de couloir / Où tu rentres le coeur sur les bas / Sommeil enfin les jambes serrées (…)

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A travers la muraille où jaillissent les piques / J'embrassai le cher ennui / Qui regardait s'enfuir les ciels géométriques / En sanglotant dans la nuit (...)

La plupart des poèmes sont datés et renvoient à des séjours en prison (Fresnes, Dollens, etc.) Néanmoins, ils ne sont pas narratifs et ne racontent pas (ce qui permet leur lecture même qui par ne connaitrait pas Albertine Sarrazin) une vie de truande ou de taularde. Dans ces poèmes, à l’écriture précise et d'une grande minutie, l’auteure cristallise des sentiments, des espoirs et des doutes qui peuvent parler à tous. Le plus émouvant est sans aucun doute l’expression d’une sensibilité à vif et d'une sorte d’élan de liberté et d’amour sauvage, qui emporte tout (corps, coeur et âme) et se décline, avec parfois des hommages à quelques couples d’amants emblématiques (Roméo et Juliette dans « Verona lovers », Henry et Gaby D’Estrées dans « La belle Gabrielle »), d’une religiosité floue (Jésus étant parfois évoqué à demi-mot) à l’éloge de l’amour physique, avec l’amie ou l’amant.

Tu étais mon amant tu demeures mon maître
Et cette certitude est chère infiniment
Savoir que n’importe où et n’importe comment
Nos yeux sauront un jour enfin se reconnaître

Oui nous étions cruels et soucieux de l’être
Au répit que la vie accorda un moment
Et notre long exil se baigne maintenant
A cet amour blessé avant même de naître

Délivré à jamais des sombres violences
Mon corps émerveillé rêve sous les silences
En écoutant jaillir et chantonner mon cœur

Car je sais qu’à la joie est une étroite porte
Qu’il faut pour mériter la tranquille douceur
Aux privilégiés une épreuve plus forte

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(...) Bel amour qui saintement / Pour que la nuit reste belle / Au cœur de chaque tourment / Jette une étoile rebelle / Et l'éveille talisman

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Sourire sans raison amer
Dans ton sein délicate conque
Ton âme n'est qu'ombre quelconque
Où dort-il le sel de la mer

Inouï petit cœur bavard
Tête fragile enrubannée
De l'étincelle jamais née
Comme miroite ton regard

Avec toi ce n'est que chansons
Qui veut danser en fraude
Enivre-nous chaude nigaude
Allons allons allons allons


Le recueil contient également plusieurs poèmes en vers libres mais le sentiment qui domine est celui d’un attachement, peut-être excessif, aux formes classiques de la poésie française, qui n’empêche pas une grande liberté de ton comme dans « Là l’orgasme du jazz est comme une agonie » où Albertine évoque (en vers libres où émerge parfois un alexandrin) une nuit d’errance et d'alcool de boîte en boîte avec son amie. En fait, et presque paradoxalement, la poésie de cette jeune femme éprise de liberté s’épanouit dans les formes contraintes de l’alexandrin et de la rime, jusqu’au sonnet. Ce mélange de truanderie et de poésie formelle impeccablement ciselée fait irrésistiblement songer à la poésie de Jean Genet mais c’est Rimbaud (évoqué dans le poème « Charleville ») qui inspire la poésie d’Albertine Sarrazin, où se retrouvent disséminés quelques éclats de « Soleil et Chair », dans la possibilité d’une fusion charnelle entre le corps et l’être du monde, et d’échos, voire de réminiscences, de poèmes tels que « L’éternité » ou « O saisons o châteaux ».

Immobile aux rouges midis
Le corps bienheureux sous les hâles
Je reçus dans les tamaris
Le baiser des hautes cigales

Toute fraîche à l’intérieur
La vague me lava la tête
Et j’eus le goût de sa chaleur
Quand m’aima la mer violette

Je m’anéantis simplement
Aux doigts lumineux de l’archange
Et le cruel rayonnement
M’offrit la joie en cet échange

Mordant sous la trêve des soirs
La terre flottante ô belle île
Je criai vers les vieux espoirs
Egarés par moi dans la ville

Mais les pâles faiseurs de bruits
Les truands les fous les altesses
Vinrent revendiquer mes nuits
Et je reconnus leurs tristesses

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