Il y avait des riviĂšres infranchissables de Marc Villemain

Il y avait des riviĂšres infranchissables de Marc Villemain

Catégorie(s) : LittĂ©rature => Francophone , LittĂ©rature => Nouvelles

Critiqué par Gregory mion, le 21 juillet 2018 (Inscrit le 15 janvier 2011, 43 ans)
Critiqué par Gregory mion, le 21 juillet 2018 (Inscrit le 15 janvier 2011, 43 ans)
La note : 10 étoiles
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L'amour Ă  la racine.

Une expression de Jacques RanciĂšre a Ă©tĂ© abondamment reprise et commentĂ©e : « le partage du sensible » (pour rĂ©flĂ©chir Ă  la proportion de monde qui nous appartient en propre et Ă  celle qui nous appartient collectivement). Le nouveau recueil de nouvelles de Marc Villemain se situe en amont de ce partage car ce dernier ne concerne que des grandes personnes qui ont fait leurs gammes dans le mĂ©tier de vivre. En effet, aprĂšs les belles impudences de Et que morts s’ensuivent voilĂ  presque une dĂ©cennie, Marc Villemain, cette fois, s’aventure sur le continent bĂ©gayant des premiers dĂ©sirs amoureux et nous propose ainsi un partage de la sensibilitĂ© trĂšs dĂ©pouillĂ©, trĂšs espiĂšgle, en somme un apprentissage spontanĂ© de l’autre, une sorte d’introduction Ă  la vie qui s’étend puisque l’amour novice induit une addition au-delĂ  de soi-mĂȘme, un aperçu, si l’on veut, de ce que c’est qu’ĂȘtre le sujet d’une participation qui dĂ©passe le pĂ©rimĂštre de nos habitudes ou de nos prĂ©s carrĂ©s. On suppose alors que les commotions amoureuses de l’enfance prĂ©parent une participation plus Ă©vidente qui se prĂ©cisera aprĂšs le mĂ»rissement de la jeunesse : quand on aura passĂ© le cap d’un baiser langoureux et qu’on aura gravi un corps en premier de cordĂ©e qui n’a pas tout son matĂ©riel d’escalade, on sera prĂȘt, mettons, Ă  participer socialement Ă  la vie parce que la sensibilitĂ© qui se partage secrĂštement, ab initio, est la meilleure Ă©cole pour comprendre que le monde se partage aussi publiquement, ad finem. En un sens radical, Alain Badiou dit que la vie de couple est une « scĂšne du Deux » qui va toujours au-delĂ  de son binĂŽme dans la multiplicitĂ© des situations politiques. Pourquoi pas. Avec Marc Villemain, point d’engagement de soi en dehors de l’immĂ©diate prĂ©sence de l’autre que j’aime, point non plus de rĂ©alitĂ©s pesantes qui dĂ©ferlent d’une radio ou d’une tĂ©lĂ©vision pour nous initier Ă  la vulgaritĂ© de l’information de masse. Ce ne sont pas des amours nationales ou internationales que Marc Villemain raconte – ce sont des amours inactuelles, des entractes au milieu de la cohue des affairĂ©s, des sensations archaĂŻques qui nous libĂšrent des engourdissements contemporains. Toutes ces amours sont aussi des rappels nĂ©cessaires : avant la jobardise d’un certain hĂ©donisme, il y avait, et il y a toujours pour ceux qui vivent amoureusement en prĂ©-Histoire (donc dans la sensibilitĂ© dĂ©contractĂ©e plutĂŽt que dans le sensible parfois trop rationalisĂ©), une vĂ©ritĂ© de sensation que la maturitĂ© a souvent Ă©puisĂ©e sous l’autoritĂ© de quelques normes. Au reste, les amours premiĂšres ne connaissent pas l’usure de la vie domestique. Et comment ! L’on a tant Ă  faire du corps et du cerveau de l’autre qu’il est purement inconcevable de vouloir s’extĂ©nuer dans la terrible myopathie d’un mĂ©nage. Suivons le cƓur des enfants que nous fĂ»mes, et, si l’on est littĂ©raire, souvenons-nous du Louis Lambert de Balzac – la figure du crĂ©ateur tombĂ© en ruine, surmenĂ© par les concessions du mariage.

On pourrait affirmer que Marc Villemain nous gratifie d’une espĂšce de pastorale avec ces nouvelles qui, en autant de miroirs d’une vĂ©ritĂ© qu’on a eu tendance Ă  perdre de vue, rĂ©flĂ©chissent Ă  l’amour inconditionnel de ceux qui n’ont strictement que de l’amour Ă  partager. L’enfant ou les jeunes gens ne sont ni propriĂ©taires, ni carriĂ©ristes, ni affublĂ©s de titres honorifiques – ce sont des Ă©lectrons libres qui vĂ©rifient allĂšgrement la thĂ©orie ancienne des atomes crochus telle qu’elle a Ă©tĂ© pensĂ©e par DĂ©mocrite. Pourquoi s’aime-t-on ? Parce qu’un certain mouvement de la matiĂšre nous a rapprochĂ©s. Il n’existe pas de « pourquoi » dans cette dĂ©marche : on a une forme qui correspond mystĂ©rieusement Ă  la forme d’une autre personne et c’est dĂ©jĂ  beaucoup dire. L’Ɠil humain ne peut de toute façon pĂ©nĂ©trer la rĂ©alitĂ© insaisissable de l’atome. Il spĂ©cule Ă  bon compte et il donne le change en se montant le bourrichon quand l’amour se met Ă  durer. Mais sitĂŽt qu’un « pourquoi » est donnĂ©, c’en est terminĂ© de l’amour – il cesse de se vivre dans la mesure oĂč nous l’avons assujetti Ă  une problĂ©matisation. Ce n’est en outre pas un hasard si Angelus Silesius voyait dans l’épanouissement de la rose un « sans pourquoi » (« elle fleurit parce qu’elle fleurit », comme l’amour surgit parce qu’il surgit).

Par consĂ©quent Marc Villemain ne s’alourdit pas de remarques psychologiques superflues ou de dĂ©monstrations tue-l’amour. Il suit le rythme intrinsĂšque des initiations imprĂ©visibles et des initiatives complĂ©mentaires. Il le fait assez rĂ©guliĂšrement avec la prĂ©sence d’un juke-box vintage : on repĂšre dans ses textes, explicitement ou en sourdine, le refrain de plusieurs chansons populaires qui escortent les Ăąmes de nos argonautes de l’amour. Ainsi l’aigle chantant Barbara dĂ©ploie ses ailes pour accompagner le dĂ©ploiement d’un flirt dĂ©cisif : une fois que le garçon aura connu la valse-hĂ©sitation du cerveau excitĂ© et de la verge cotonneuse, « il [marchera] le regard fier », devenu homme mĂȘme dans la dĂ©bandade, virilisĂ© d’avoir Ă©tĂ© Ă  demi-consistant, et, surtout, grandi d’avoir Ă©tĂ© le complice d’une chair fĂ©minine qui n’en demandait peut-ĂȘtre pas tant. Il s’agit lĂ  du texte d’ouverture, le plus sexuel frontalement, auquel rĂ©pondra le tout dernier, le plus chaste, placĂ© sous l’égide de Jacques Brel et de sa Chanson des vieux amants. On ne le formulera par ailleurs que trĂšs subrepticement, mais le texte de clĂŽture instruit une cohĂ©rence romanesque dans ce recueil de nouvelles. Il Ă©voque Ă©galement un terminus Ă  la fois douloureux et magnifique, le pressentiment d’un acte qui fait Ă©cho au choix d’AndrĂ© Gorz et de sa femme.

Parmi les circonstances exaltantes de ces amours sincĂšres, nous avons retenu le motif de l’exclusivitĂ© fragile car le temps de l’enfance ou de l’adolescence est un infini qui se finitise rapidement dans les frayeurs des responsabilitĂ©s adultes. La haute saison n’est jamais sans arriĂšre-saison, et aux amours vivaces succĂšdent les amours lasses. De temps en temps aussi, fatalement, l’amour se retire dans la tragĂ©die, tel que c’est le cas pour ce jeune tandem qui se rĂ©vĂšle dans le non-verbal faute de parler la mĂȘme langue (une petite Hollandaise et un petit Français), enfants attendrissants qui vivent l’insouciance des palpations Ă©thĂ©rĂ©es, l’insouciance encore d’un Ăąge oĂč la mort n’est pas toujours un concept ou une chose connue, jusqu’à ce qu’elle s’invite, hideuse et pourtant magistrale dans sa maniĂšre de mettre les scellĂ©s Ă  cette union, dans la foudre d’une hydrocution. Bien sĂ»r, cette mort aquatique amplifie la signification des « riviĂšres infranchissables » du titre du recueil (en rĂ©sonance d’une chanson de Michel Jonasz) : si la dĂ©claration amoureuse est Ă©minemment difficile quand on en dĂ©couvre le chemin scabreux, si elle est un impitoyable Rubicon Ă  franchir, elle est Ă©galement infranchissable Ă©tant donnĂ© qu’elle suggĂšre quelquefois la noyade littĂ©rale (l’amour qui emporte les amants dans des rapides plus vifs que ce que n’importe quel cƓur humain est capable de supporter). On ne le sait que trop : l’amour est souvent une tachycardie, une jouissance qui trouve Ă  se prolonger, et le cas Ă©chĂ©ant le cƓur Ă©clate, succombe d’affection, dans une Ă©pectase qui n’a pas tout le temps le monopole d’une pompe funĂšbre.

Enfin, pour traverser ces riviĂšres plus ou moins tumultueuses, bien souvent, il n’y a pas de langage appropriĂ©, pas de mots qui valent plus que d’autres mots. Marc Villemain nous le dĂ©crit joliment lorsqu’il mentionne les « chuintements des organismes », ces gargouillements qui trahissent les prĂ©sences gĂȘnĂ©es et fondent la rĂ©alitĂ© des Ă©motifs universels. Aux vaines logomachies romantiques oĂč les pistolets menacent de brĂ»ler des cervelles, nous prĂ©fĂ©rons considĂ©rer les symphonies du corps, les ventres couineurs qui retiennent des pets ou des quantitĂ©s fĂ©cales, les bouches qui cherchent de la salive ou qui dĂ©glutissent tapageusement, les pieds qui se dandinent dans des chaussures subitement devenues trop petites, etc. Parler, quoi qu’il en soit, ce serait rompre la grammaire sentimentale et nĂ©cessairement a-prĂ©dicative du moment amoureux en train de se constituer – ce serait briser la ligne de crĂȘte du kairos gestuel oĂč l’un des deux visages, lĂ , va bientĂŽt se pencher crucialement pour attraper une bouche. Parler, au fond, ce serait perdre le temps qui n’a ni commencement ni fin, ce temps long des amours naissantes oĂč une main qui en prend une autre pourrait tout Ă  fait envisager un Ă©ternel retour main dans la main, sans autre forme de procĂšs que ce soit. Une main, une bouche, un regard, l’infini y tient volontiers, et c’est Ă  ce temps long que Marc Villemain a consacrĂ© ses histoires courtes, car tout ce qui est contractĂ© en espace, dans la relativitĂ©, confirme une dilatation temporelle. Il fallait fondamentalement des nouvelles pour exprimer l'infinitĂ© temporelle des amours dĂ©butantes.

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Les éditions

Il y avait des riviÚres infranchissables [Texte imprimé], nouvelles Marc Villemain
de Villemain, Marc
Joëlle Losfeld / Collection dirigée par Joëlle Losfeld (2017)
ISBN : 9782072732355 ; EUR 14,50 ; 12/10/2017 ; 152 p. Broché
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