Il y avait des riviĂšres infranchissables de Marc Villemain
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L'amour Ă la racine.
Une expression de Jacques RanciĂšre a Ă©tĂ© abondamment reprise et commentĂ©e : « le partage du sensible » (pour rĂ©flĂ©chir Ă la proportion de monde qui nous appartient en propre et Ă celle qui nous appartient collectivement). Le nouveau recueil de nouvelles de Marc Villemain se situe en amont de ce partage car ce dernier ne concerne que des grandes personnes qui ont fait leurs gammes dans le mĂ©tier de vivre. En effet, aprĂšs les belles impudences de Et que morts sâensuivent voilĂ presque une dĂ©cennie, Marc Villemain, cette fois, sâaventure sur le continent bĂ©gayant des premiers dĂ©sirs amoureux et nous propose ainsi un partage de la sensibilitĂ© trĂšs dĂ©pouillĂ©, trĂšs espiĂšgle, en somme un apprentissage spontanĂ© de lâautre, une sorte dâintroduction Ă la vie qui sâĂ©tend puisque lâamour novice induit une addition au-delĂ de soi-mĂȘme, un aperçu, si lâon veut, de ce que câest quâĂȘtre le sujet dâune participation qui dĂ©passe le pĂ©rimĂštre de nos habitudes ou de nos prĂ©s carrĂ©s. On suppose alors que les commotions amoureuses de lâenfance prĂ©parent une participation plus Ă©vidente qui se prĂ©cisera aprĂšs le mĂ»rissement de la jeunesse : quand on aura passĂ© le cap dâun baiser langoureux et quâon aura gravi un corps en premier de cordĂ©e qui nâa pas tout son matĂ©riel dâescalade, on sera prĂȘt, mettons, Ă participer socialement Ă la vie parce que la sensibilitĂ© qui se partage secrĂštement, ab initio, est la meilleure Ă©cole pour comprendre que le monde se partage aussi publiquement, ad finem. En un sens radical, Alain Badiou dit que la vie de couple est une « scĂšne du Deux » qui va toujours au-delĂ de son binĂŽme dans la multiplicitĂ© des situations politiques. Pourquoi pas. Avec Marc Villemain, point dâengagement de soi en dehors de lâimmĂ©diate prĂ©sence de lâautre que jâaime, point non plus de rĂ©alitĂ©s pesantes qui dĂ©ferlent dâune radio ou dâune tĂ©lĂ©vision pour nous initier Ă la vulgaritĂ© de lâinformation de masse. Ce ne sont pas des amours nationales ou internationales que Marc Villemain raconte â ce sont des amours inactuelles, des entractes au milieu de la cohue des affairĂ©s, des sensations archaĂŻques qui nous libĂšrent des engourdissements contemporains. Toutes ces amours sont aussi des rappels nĂ©cessaires : avant la jobardise dâun certain hĂ©donisme, il y avait, et il y a toujours pour ceux qui vivent amoureusement en prĂ©-Histoire (donc dans la sensibilitĂ© dĂ©contractĂ©e plutĂŽt que dans le sensible parfois trop rationalisĂ©), une vĂ©ritĂ© de sensation que la maturitĂ© a souvent Ă©puisĂ©e sous lâautoritĂ© de quelques normes. Au reste, les amours premiĂšres ne connaissent pas lâusure de la vie domestique. Et comment ! Lâon a tant Ă faire du corps et du cerveau de lâautre quâil est purement inconcevable de vouloir sâextĂ©nuer dans la terrible myopathie dâun mĂ©nage. Suivons le cĆur des enfants que nous fĂ»mes, et, si lâon est littĂ©raire, souvenons-nous du Louis Lambert de Balzac â la figure du crĂ©ateur tombĂ© en ruine, surmenĂ© par les concessions du mariage.
On pourrait affirmer que Marc Villemain nous gratifie dâune espĂšce de pastorale avec ces nouvelles qui, en autant de miroirs dâune vĂ©ritĂ© quâon a eu tendance Ă perdre de vue, rĂ©flĂ©chissent Ă lâamour inconditionnel de ceux qui nâont strictement que de lâamour Ă partager. Lâenfant ou les jeunes gens ne sont ni propriĂ©taires, ni carriĂ©ristes, ni affublĂ©s de titres honorifiques â ce sont des Ă©lectrons libres qui vĂ©rifient allĂšgrement la thĂ©orie ancienne des atomes crochus telle quâelle a Ă©tĂ© pensĂ©e par DĂ©mocrite. Pourquoi sâaime-t-on ? Parce quâun certain mouvement de la matiĂšre nous a rapprochĂ©s. Il nâexiste pas de « pourquoi » dans cette dĂ©marche : on a une forme qui correspond mystĂ©rieusement Ă la forme dâune autre personne et câest dĂ©jĂ beaucoup dire. LâĆil humain ne peut de toute façon pĂ©nĂ©trer la rĂ©alitĂ© insaisissable de lâatome. Il spĂ©cule Ă bon compte et il donne le change en se montant le bourrichon quand lâamour se met Ă durer. Mais sitĂŽt quâun « pourquoi » est donnĂ©, câen est terminĂ© de lâamour â il cesse de se vivre dans la mesure oĂč nous lâavons assujetti Ă une problĂ©matisation. Ce nâest en outre pas un hasard si Angelus Silesius voyait dans lâĂ©panouissement de la rose un « sans pourquoi » (« elle fleurit parce quâelle fleurit », comme lâamour surgit parce quâil surgit).
Par consĂ©quent Marc Villemain ne sâalourdit pas de remarques psychologiques superflues ou de dĂ©monstrations tue-lâamour. Il suit le rythme intrinsĂšque des initiations imprĂ©visibles et des initiatives complĂ©mentaires. Il le fait assez rĂ©guliĂšrement avec la prĂ©sence dâun juke-box vintage : on repĂšre dans ses textes, explicitement ou en sourdine, le refrain de plusieurs chansons populaires qui escortent les Ăąmes de nos argonautes de lâamour. Ainsi lâaigle chantant Barbara dĂ©ploie ses ailes pour accompagner le dĂ©ploiement dâun flirt dĂ©cisif : une fois que le garçon aura connu la valse-hĂ©sitation du cerveau excitĂ© et de la verge cotonneuse, « il [marchera] le regard fier », devenu homme mĂȘme dans la dĂ©bandade, virilisĂ© dâavoir Ă©tĂ© Ă demi-consistant, et, surtout, grandi dâavoir Ă©tĂ© le complice dâune chair fĂ©minine qui nâen demandait peut-ĂȘtre pas tant. Il sâagit lĂ du texte dâouverture, le plus sexuel frontalement, auquel rĂ©pondra le tout dernier, le plus chaste, placĂ© sous lâĂ©gide de Jacques Brel et de sa Chanson des vieux amants. On ne le formulera par ailleurs que trĂšs subrepticement, mais le texte de clĂŽture instruit une cohĂ©rence romanesque dans ce recueil de nouvelles. Il Ă©voque Ă©galement un terminus Ă la fois douloureux et magnifique, le pressentiment dâun acte qui fait Ă©cho au choix dâAndrĂ© Gorz et de sa femme.
Parmi les circonstances exaltantes de ces amours sincĂšres, nous avons retenu le motif de lâexclusivitĂ© fragile car le temps de lâenfance ou de lâadolescence est un infini qui se finitise rapidement dans les frayeurs des responsabilitĂ©s adultes. La haute saison nâest jamais sans arriĂšre-saison, et aux amours vivaces succĂšdent les amours lasses. De temps en temps aussi, fatalement, lâamour se retire dans la tragĂ©die, tel que câest le cas pour ce jeune tandem qui se rĂ©vĂšle dans le non-verbal faute de parler la mĂȘme langue (une petite Hollandaise et un petit Français), enfants attendrissants qui vivent lâinsouciance des palpations Ă©thĂ©rĂ©es, lâinsouciance encore dâun Ăąge oĂč la mort nâest pas toujours un concept ou une chose connue, jusquâĂ ce quâelle sâinvite, hideuse et pourtant magistrale dans sa maniĂšre de mettre les scellĂ©s Ă cette union, dans la foudre dâune hydrocution. Bien sĂ»r, cette mort aquatique amplifie la signification des « riviĂšres infranchissables » du titre du recueil (en rĂ©sonance dâune chanson de Michel Jonasz) : si la dĂ©claration amoureuse est Ă©minemment difficile quand on en dĂ©couvre le chemin scabreux, si elle est un impitoyable Rubicon Ă franchir, elle est Ă©galement infranchissable Ă©tant donnĂ© quâelle suggĂšre quelquefois la noyade littĂ©rale (lâamour qui emporte les amants dans des rapides plus vifs que ce que nâimporte quel cĆur humain est capable de supporter). On ne le sait que trop : lâamour est souvent une tachycardie, une jouissance qui trouve Ă se prolonger, et le cas Ă©chĂ©ant le cĆur Ă©clate, succombe dâaffection, dans une Ă©pectase qui nâa pas tout le temps le monopole dâune pompe funĂšbre.
Enfin, pour traverser ces riviĂšres plus ou moins tumultueuses, bien souvent, il nây a pas de langage appropriĂ©, pas de mots qui valent plus que dâautres mots. Marc Villemain nous le dĂ©crit joliment lorsquâil mentionne les « chuintements des organismes », ces gargouillements qui trahissent les prĂ©sences gĂȘnĂ©es et fondent la rĂ©alitĂ© des Ă©motifs universels. Aux vaines logomachies romantiques oĂč les pistolets menacent de brĂ»ler des cervelles, nous prĂ©fĂ©rons considĂ©rer les symphonies du corps, les ventres couineurs qui retiennent des pets ou des quantitĂ©s fĂ©cales, les bouches qui cherchent de la salive ou qui dĂ©glutissent tapageusement, les pieds qui se dandinent dans des chaussures subitement devenues trop petites, etc. Parler, quoi quâil en soit, ce serait rompre la grammaire sentimentale et nĂ©cessairement a-prĂ©dicative du moment amoureux en train de se constituer â ce serait briser la ligne de crĂȘte du kairos gestuel oĂč lâun des deux visages, lĂ , va bientĂŽt se pencher crucialement pour attraper une bouche. Parler, au fond, ce serait perdre le temps qui nâa ni commencement ni fin, ce temps long des amours naissantes oĂč une main qui en prend une autre pourrait tout Ă fait envisager un Ă©ternel retour main dans la main, sans autre forme de procĂšs que ce soit. Une main, une bouche, un regard, lâinfini y tient volontiers, et câest Ă ce temps long que Marc Villemain a consacrĂ© ses histoires courtes, car tout ce qui est contractĂ© en espace, dans la relativitĂ©, confirme une dilatation temporelle. Il fallait fondamentalement des nouvelles pour exprimer l'infinitĂ© temporelle des amours dĂ©butantes.
Les éditions
Il y avait des riviÚres infranchissables [Texte imprimé], nouvelles Marc Villemain
de Villemain, MarcISBN : 9782072732355 ; EUR 14,50 ; 12/10/2017 ; 152 p. Broché
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