Petit traité de la décroissance sereine de Serge Latouche

Petit traité de la décroissance sereine de Serge Latouche

Catégorie(s) : Sciences humaines et exactes => Economie, politique, sociologie et actualités

Critiqué par Saule, le 2 janvier 2008 (Bruxelles, Inscrit le 13 avril 2001, 52 ans)
La note : 9 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 3 avis)
Cote pondérée : 7 étoiles (2 715ème position).
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Je rêvais d'un autre monde.

La décroissance est une de ces idées qui font partie de la mouvance alter-mondialiste, une idée qui a gagné une certaine légitimité (on commence à en parler), surtout grâce à la prise de conscience du risque écologique qui menace la planète.

Il faut comprendre que la décroissance est avant tout une critique de la société actuelle : c'est presque enfoncer une porte ouverte que de dire que les ressources naturelles étant limitées on ne peut pas tabler sur une croissance infinie de la consommation et de la production. Mais notre système est basé sur une économie de croissance (dont le moteur est la recherche du profit) et il n'y a rien de pire qu'une société de croissance dans laquelle la croissance n'est pas au rendez-vous (chômage, anxiété,...). La conclusion s'impose : pour diminuer la consommation il faut changer de société, passer d'une société de croissance à une société de décroissance. C'est dire que l'auteur nous invite à une véritable révolution culturelle, un changement structurel de la société est nécessaire. Oubliez au passage le concept du "développement durable", véritable arnaque nous explique l'auteur, la technique avérée du capitalisme pour récupérer ses ennemis et s'en nourrir.

Je ne vais pas revenir longuement sur la litanie funeste des méfaits de notre société de croissance : consumérisme maladif, gaspillage, publicité, crédit, travaillisme et productivisme,... l'auteur s'en charge très bien et c'est parfois savoureux (mais consternant et inquiétant, ainsi les crevettes danoises qu'on envoie se faire décortiquer au Maroc avant de les rapatrier pour les commercialiser partout en Europe. Ou encore, question gaspillage, saviez-vous que 150 millions d'ordinateurs sont transportés chaque année dans les déchèteries du tiers-monde ?). Bref il est clair que notre société actuelle est basée sur un consumérisme maladif, une hyper-consommation qui a pour corollaire le gaspillage et la destruction des ressources naturelles. Cette consommation effrénée repose sur une ronde diabolique : la publicité, l'obsolescence programmée des produits (les pièces sont programmées pour casser après un temps de vie déterminé) et le crédit.

La société de décroissance est une utopie concrète : c'est le rêve d'un monde meilleur mais réalisable, les conditions de sa réalisation sont spécifiées. L'auteur synthétise le mécanisme au moyen de huit concepts en 'R' qu'il détaille rapidement : Réévaluer, reconceptualiser, restructurer, redistribuer, relocaliser, réduire, réutiliser, recycler. Ces huit objectifs permettraient d'enclencher un "cercle vertueux" de décroissance, en se renforçant. Il y aurait bien sûr des implications concrètes sur notre mode de vie, par exemple le tourisme de masse ne serait plus possible et on vivrait en quelque sorte à l'horizon de son clocher. De même notre alimentation serait affectée (moins de viande, uniquement des produits saisonniers,..), on consommerait moins ("réduire") mais tout dans tout on vivrait mieux. A propos de la réduction, il faut rappeler que notre désir de luxe est lié principalement à une fonction de prestige social, c'est à dire qu'on cherche à consommer autant que celui qui se trouve juste au-dessus de nous dans l'échelle sociale. Sachant cela il n'est pas difficile de comprendre comment une prise de conscience pourrait enclencher une spirale vertueuse vers le bas de la consommation ! L'auteur insiste beaucoup sur le concept de relocalisation. Il faut signaler également une analyse pertinente du problème du développement au Sud (promotion d'une société économe et autonome), beaucoup plus pertinente me semble-t-il que celle des tenant de l’ultra-libéralisme.

On comprend bien que cela n'est possible qu'à condition d'un changement de mentalité et je trouve que l'auteur fait tout à fait mouche ici. Notre société actuelle promeut (via l'enseignement et la publicité notamment) une valeur unique : l'argent (Exemple : le pitoyable "Travailler plus pour gagner plus" d'un certain président). Pour vaincre le capitalisme c'est clair qu'il faut parvenir à imposer d'autres valeurs, il faut "décoloniser notre imaginaire". Cela rejoint ce qui reste pour moi la meilleure critique du capitalisme, celle de Arnsperger dans sa critique de l'existence capitaliste ( http://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit/10868 ). Arnsperger montrait comment le capitalisme pervertit les gens en leur faisant refuser leurs finitudes existentielles, l'auteur ici nous montre qu'en plus le système actuel nous pousse à devenir des criminels : gaspillage, destruction de la planète, exploitation du Sud, mais aussi promotion d'une mégalomanie égoïste et individualiste. Autre point sur lequel l'auteur fait entièrement mouche c'est notre frénésie travailliste (vous vous souvenez le "Travailler plus pour gagner plus" ? C'est tellement bête que je le répète !). Il prône une réduction complète et une réorganisation totale du temps de travail mais aussi il revisite la notion même de travail (au passage j'ai appris que cette frénésie du travail était assez récente, savez-vous qu'à l'époque néolithique les hommes avaient besoin de 3 à 4 heures de "travail" pour nourrir la tribu ?). Je cite pour la beauté de l'intention : "Une reconquête du temps personnel. Un temps qualitatif. Un temps qui cultive la lenteur et la contemplation, en étant libéré de la pensée du produit".

La dernière partie du traité traite des considérations politiques, proposant des mesures concrètes. Il considère aussi le problème aigu du plein-emploi (on a accusé les pro-décroissance de gosses de riches égoïstes car ils mettaient en cause le sacro-saint concept de plein emploi) : il prône clairement une sortie de notre société travailliste. Ce mouvement est-il de gauche et de droite ? Il dépasse plutôt ce clivage qui n'a plus beaucoup de sens, mais est clairement anti-capitaliste.

Evidemment certains auront beau jeu d'assimiler les partisans de la décroissance avec des nostalgiques du transport en charrette à cheval et de la lampe à huile, voir de la vie dans les grottes. Il y a peut-être du vrai. Mais personnellement je me retrouve très bien dans leur programme politique et surtout dans la critique de notre société actuelle. Ne fut-ce que parce que j'en ai marre de nos villes polluées, de l'agression permanente de la publicité, de notre mode de vie complètement aliéné au travail et à l'argent, de la sur-consommation et du royaume du fric. C'est ma première prise de contact avec ce mouvement, à travers ce livre, mais je compte poursuivre mes investigations.

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Le rêve d'un autre monde

10 étoiles

Critique de Heyrike (Eure, Inscrit le 19 septembre 2002, 50 ans) - 26 novembre 2012

La structure de l’économie moderne était à l’origine un moyen d’améliorer la condition humaine, ou pour le moins d’en soulager ses maux. Permettant ainsi de sortir la société du système féodale injuste et inégalitaire. Mais très vite la logique économique et financière est devenue un fin en soi. L’économie n’est plus au service de l’homme, bien au contraire. Le leitmotiv aujourd’hui, c’est la croissance pour la croissance, les intérêts publics sacrifié sur l’autel du marché tout puissant afin de servir les spéculateurs et les actionnaires qui dépossèdent sans vergogne les salariés qui triment très durs pour engraisser le CAC 40&Co.

Et tout cela se fait bien entendu sur le dos des peuples, mais également sur celui de notre planète qui, quoi qu’en pensent les écolos-sceptiques, n’est pas infinie. Ceux qui prétendent le contraire sont " soit des économistes soit des fous ". Oser parler de Développement Durable est tout simplement une aberration totale, une négation même des capacités restreintes, déjà largement surexploitées, de la biosphère, une fois de plus on tente de nous endoctriner avec une idéologie conservatrice réconfortante qui nous assure que nous pourrons toujours consommer sans discernement tous ces objets si futiles, incarnation matérialiste d'un bonheur en trompe l'œil. Prétendre qu’il est possible de concevoir une exploitation infinie des ressources naturelles dans un monde qui est fini, c’est comme prétendre qu’il est possible de scier la branche sur laquelle nous sommes assis sans risquer la chute.

Ici bien entendu nombreux seront ceux qui penseront que la décroissance consiste à revenir en arrière, si c’était le cas cela ne m’intéresserait pas trop vraiment. Les avancées technologiques ont contribué à améliorer le sort des hommes. Pas le sort de tous les hommes, seulement ceux qui se situent dans le cercle très restreint d’une " civilisation aboutie " (notez les guillemets), pour le reste c’est " tu me donnes tes matières premières et tu admires mon mode de vie " (je dis bien donner, bien qu’elles soient en fait achetées. Mais quand on constate le peu de bénéfices qu’en tirent les peuples assis sur ces ressources limitées alors il vaut mieux parler de vol organisé par les états trafiquants)

Non, ce que l’auteur propose c’est une redéfinition complète du système (et pas un rafistolage à la sauvette du système capitaliste, qui s’accompagnerait d’une moralisation de bon aloi), en se défaisant de l’imaginaire de la croissance pour le remplacer par un cadre où il ne serait plus question de croissance mais de bio-économie qui pourrait se définir par une volonté de consommer moins pour consommer mieux. L'envie de nous distraire ne doit pas être aliénée au consumérisme à tout crin, mais motivé par une libération du corps et de l'esprit avec pour seul objectif d'embrasser la vie, loin des mots d'ordre des maîtres du mercantilisme.

Pour rompre avec cette "ronde diabolique", il est impératif de mettre fin à l'addiction à la croissance que perpétue la publicité qui crée le désir de consommer, le crédit qui en donne les moyens et enfin l'obsolescence programmée des produits qui en renouvelle la nécessité. "Ces trois ressorts de la société de croissance sont de véritables pousse-au-crime"

Utopie, voilà le grand mot qui surgit à son tour. Mais qu’est-ce qu'une utopie si ce n’est un idéal en gestation qui ne demande qu’à naître de notre volonté à élever la condition humaine ? (L'utopie d'aujourd'hui c'est la réalité du futur disait Victor Hugo). Regardez autour de vous et vous constaterez que notre monde est constitué d’une juxtaposition d’utopies qui ont été réalisées par des hommes et des femmes avides de liberté et de dignité (bien entendu il n’était pas question ici d’utopies concernant les progrès technologiques qui nous ont permis d’acquérir des 4X4, des écrans plats, des missiles nucléaires, etc…). Grâce à tous ces militants qui luttèrent souvent au prix de leurs vies, nous avons aujourd’hui l’exemple que tout est possible pourvu que les consciences s’éveillent, loin des écrans de propagande qui s’immiscent aussi bien dans nos foyers que dans les lieux publics en proférant la fin du monde si jamais il nous venait à l’idée de cesser de grignoter les ressources de la terre. A l’origine le système capitaliste était une utopie (contrairement à ce que prétend la clique capitaliste qui revendique sa foi en une loi divine et naturelle qui les a conduit à instaurer leur suprématie sur la destinée des hommes) qui fût réalisé grâce (ou à cause) d’une poignée d’individus cupides et dénués de tout scrupules qui aspiraient à construire un monde meilleur dont ils seraient les seuls bénéficiaires. Et ils ont réussi eux ! Alors pourquoi les utopistes de la décroissance auraient-ils moins de réussite que ceux qui s’efforcent de piller notre planète ? Qu'est ce qui pourrait empêcher le citoyen responsable de triompher de l'addiction à l'hyperconsommation chantée par les publicitaires ?

Déjà dans les années 1960/1970 les militants écologistes (tel René Dumont) nous interpellaient afin de nous éveiller à la réalité d'un monde qui menaçait d'être asphyxié par l'activité effrénée des hommes toujours en quête de "plus". Souvent ils étaient ridiculisés, considérés comme étant des oiseaux de mauvais augure, des frustrés de la nouvelle société pleine de promesse dont ils ne comprenaient rien, mais aujourd'hui leurs propos resurgissent avec une force et une acuité troublante. Peut-on se permettre de continuer à faire comme si tout cela n'avait aucune importance ? Peut-on continuer à creuser la fosse commune qui nous engloutira tous si rien n'est fait pour enrayer la machine à broyer la vie sous toutes ses formes ?

Vers une société de décroissance!

9 étoiles

Critique de OC- (, Inscrit le 4 mars 2011, 20 ans) - 18 novembre 2011

Je ne referai pas un grand résumé ni une longue de cet ouvrage de Latouche, car elle a été faite et bien faite par Saule ci-dessus. Je voudrais néanmoins parler de certains points du livre que Saule n'a pas évoqué.
Premièrement - et l'auteur insiste aussi sur ce cela - qu'est-ce que la décroissance? C'est tout d'abord un slogan, un mot-obus comme dit Paul Ariès, qui a pour but de marquer le refus d'une croissance économique illimitée. Pour comprendre ce concept, il faut absolument ne pas penser tel un économiste orthodoxe. Oui : la décroissance n'est en aucun cas la croissance négative. Le choix est entre décroissance et barbarie, et c'est même notre société de croissance qui risque de nous amener à la croissance négative avec la raréfaction des ressources naturelles. Pour Latouche, il faudrait parler, pour être théoriquement juste, d' "a-croissance", c'est-à-dire l'abandon de la foi en la croissance pour résoudre les problèmes sociaux, de la science pour résorber les problèmes environnementaux.
Il analyse ensuite les fondements de notre société de croissance : la publicité, qui crée des besoins superflus, le crédit, qui donne les moyens de consommer, et l'obsolescence programmée (fragilisation des pièces électroniques, etc.) qui répond à la surproduction. Il n'en parle pas, mais il faut aussi savoir que notre société de consommation sans l'extractivisme (extraction des matières premières) forcené du Sud par les transnationales occidentales (voir l'article "Extractivisme et obsolescence" dans le Sarkophage n°24).

La théorie de l'algue verte est aussi nécessaire, il me semble, pour comprendre notre situation : une algue verte, se multipliant par 2 chaque année dans un étang, ne préoccupe personne. Si elle met 30 ans à atteindre la moitié de l'étang, en un an elle risque d'asphyxier et de détruire l'ensemble de l'écosystème. C'est un peu la situation de l'humanité aujourd'hui.

Après la critique, il construit l'utopie d'une société de décroissance autour des 8 "R" : réévaluer, reconceptualiser, restructurer, redistribuer, relocaliser, réutiliser, recycler. Il se livre à une analyse beaucoup plus complète dans son ouvrage "Le pari de la décroissance", dont je ferai un jour sûrement la critique.

Saule n'a, à mon avis, pas assez parleé de l'avis de l'auteur par rapport au Sud - car c'est tout de même la critique la plus adressée à la décroissance. Il s'agit donc, pour ces pays, de "desserrer" la pression qu'exerce le Nord sur eux. Ce dont ils ont besoin, c'est l'augmentation de la production destinée à l'usage local, c'est l'arrêt des politiques néo-colonialistes dites de "développement" mais qui ne servent qu'à l'implantation de firmes occidentales, c'est l'augmentation des cultures vivrières et traditionnelles face aux cultures productivistes d'exportation, c'est recréer des monnaies locales. Il ne s'agit donc pas de tomber dans l'impasse d'une économie de croissance, qui crée les problèmes qu'elle dit vouloir résoudre.

Pour finir, il dresse un programme politique synthétique et qui, je pense, contient certains manques. Ce programme serait : - internaliser les coûts de transports - restaurer l'agriculture paysanne et biologique - réduire le gaspillage d'énergie et suivre les conseils de Négawatt - pénaliser voire interdire les publicités - décréter un moratoire sur l'innovation techno-scientifique ; et au niveau fiscal : - taxer les transactions financières - créer une taxe additionnelle sur les firmes multinationales.
J'ajouterais pour ma part ( il en parle un peu dans le pari de la décroissance) -la défense et l'extension de la sphère de la gratuité (voir ma critique du livre " Viv(r)e la gratuité") qui passerait notamment par la mise en place d'un revenu garanti et d'un revenu maximal -une refonte plus juste et progressive du système fiscal - une revalorisation, au niveau scolaire, du travail manuel.

Ce livre, assez synthétique, est intéressant et complémentaire, mais pour qui veut comprendre profondément la critique de la société contemporaine et l'utopie concrète proposée par Latouche, "Le pari de la décroissance" est plus complet, plus étoffé.

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