La poésie c'est autre chose de Jacques Bonnaffé
Catégorie(s) : Sciences humaines et exactes => Critiques et histoire littéraire , Théâtre et Poésie => Poésie
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Une conférence intéressante pour un jeune public, mais trop superficielle pour faire ressentir ce qu'est la poésie au-delà d'être autre chose
Ce petit livre (une soixantaine de pages) reprend le texte d’une conférence donnée en 2016 à Montreuil, puis reprise en 2017 à l’Institut « mémoires de l’édition contemporaine ». Le texte est suivi des questions/réponses lors des échanges avec l'auditoire.
L’éditeur introduit le texte en précisant l’ambition de sa collection : présenter à un public adolescent ou jeune adulte des conférences thématiques pour les éclairer sur des sujets parfois jugés complexes mais qui peuvent les intéresser. Le ton de la conférence épouse bien ce projet, avec d’ailleurs quelques facilités inutiles fleurant le jeunisme (par exemple, quand Jacques Bonnaffé déclare, prenant l’exemple de Victor Hugo, que l’alexandrin kiffe le O déclamatif pour introduire un vers) mais la contrepartie est un manque d’ambition, assez frustrant car l'exposé peine à entrer dans le fond du sujet et l'auteur a la mauvaise manie de contourner les difficultés d’une pirouette en pointant que la poésie est toujours « autre chose » que ce qu’il vient d’évoquer.
L’approche choisie pour la conférence met en exergue les procédés de l'écriture poétique et l’imagination créatrice. Bonnaffé insiste beaucoup sur la métrique, la versification, le rythme, la sonorité. Ainsi, dans ses réponses aux questions, il déclare que la poésie qu’il préfère est celle qui émerge de constructions surprenantes, très sonores. Il célèbre également l'invention et la fantaisie, comme si la poésie résidait dans un langage mis au service de l’imagination pour s’emparer de la réalité et l’enchanter, en rendant le monde plus chatoyant, plus beau et heureux. Il souligne d’ailleurs les vertus de l’humour, qui n’est pas la source de la poésie, mais élève la virtuosité du langage à un plaisir jubilatoire. Bonnaffé avoue raffoler des jeux de l’Oulipo à la facétie virtuose, et cite aussi à plusieurs reprises la poétesse Valérie Rouzeau et le poète belge Jean-Pierre Verheggen et son esprit du jeu de mots. On ressent aussi à plusieurs reprises l’attrait de Bonnaffé pour les jolies phrases, comme lorsqu’il affirme que la poésie opère un mélange entre histoire et émotions. Pourrait-on présenter le journal de 20 heures en poésie ? Non, mais ça aurait été bien si, au lieu d’avoir dit « il faut remettre la France au travail », on avait pris ce mot d’Henri Michaux : « Le matin quand on est abeille, pas d’histoire, faut aller butiner. »
Est-ce tout ? Non, bien sûr, puisque « la poésie c’est autre chose ». Mais quoi ? Ma frustration et ma déception viennent de la reculade de l’auteur au moment d’évoquer la poésie comme lieu de confrontation du langage avec l’indicible du langage. Pour moi, le cœur de la poésie est là, dans un langage porté à l’extrême de ce que les mots peuvent saisir du monde (qui nous dépasse) et susciter l’écho de sa présence. Bonnafé évoque Yves Bonnefoy, mais il donne le sentiment de le citer en début de conférence comme une case à cocher pour ne pas faire l’impasse sur un poète incontournable, mais très vite il abandonne, dans un mélange d’impuissance et de lâcheté devant l’obstacle :
Y-a-t-il quelque chose avant le mot ? Un arrière-pays, dit le poète Yves Bonnefoy. Et en nous-mêmes comme un pays oublié ? Un monde d’avant les mots à l’abri de nos têtes rêveuses ? Pour certains, la poésie est cette voix silencieuse dans un texte. Voix qui parle par cœur (par le cœur ou par le « par cœur » ?) enfouie comme en nous-mêmes, se réveillant dans le texte qui parle, c’est un chant intérieur. Au secours, c’est trop là, ça commence à fumer, je le sens, pschtt ! Bon, maintenant l’introduction est passée…
Bonnaffé n’y reviendra plus et, par cette omission, il me semble qu’il manque l’essentiel. Sa conférence n’est que digressions un peu bavardes sur la magie des mots, sur les procédés (métrique, rythme, rimes, assonances, etc.) pour sublimer la langue et provoquer l’émotion poétique mais l’indicible, l’innommable, l’insaisissable, l'inconnaissable, l’épuisement du langage aux limites du silence sont cruellement absents. Est-ce que Bonnaffé a jugé qu’il s’agissait là d’une poésie trop ardue pour des jeunes gens ? Si c’est le cas, il a eu tort : à titre personnel, je suis à vie redevable à mon professeur de philosophie (M. Pascal Hurel, si jamais tu lis cette notule : merci !) qui, en terminale (j’avais 17/18 ans, donc l’âge du public auquel Bonnaffé s’adresse), nous fit découvrir Yves Bonnefoy. Je me souviens n’avoir pas tout compris sur le coup mais, avec le recul, c’est un moment qui m’a profondément marqué et m’a ouvert à la parole poétique, alors que je ne m'intéressais pas jusqu'alors à la poésie contemporaine. Même si la conférence de Jacques Bonnaffé a le mérite de parler de poésie à un public qui n'en a peut-être jamais lu au-delà des obligations scolaires, et de lui rendre accessibles les procédés de l'écriture poétique, il est dommage que Bonnaffé n’ait pas eu le courage d’amener son auditoire vers des domaines qui leur étaient sans doute inconnus et se soit trop facilement contenté d’effleurer la poésie, qu’il présente en conclusion comme un vivier de jolies phrases et d’émotions faciles, un peu mièvres :
L’émotion poétique donne à chaque mot comme à ce qui les réunit une force, une secousse étonnante, comme si nous les nommions pour la première fois. La poésie nous fait percevoir sa pensée, elle se réfléchit dans nos bouches. Il est vrai que derrière le propos de chaque poème se cache une déclaration d’amour sensible de la langue. Je dis que j’aime tes yeux et j’aime le poème de tes yeux, je fais une déclaration d’amour aux mots qui m’ont servi à t’écrire.
Non, la poésie, c'est autre chose...
Les éditions
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La poésie c'est autre chose [Texte imprimé], petite conférence Jacques Bonnaffé
de Bonnaffé, Jacques
Bayard / Les Petites conférences
ISBN : 9782227492417 ; 12,90 € ; 15/11/2017 ; 64 p. Broché
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