Homo cretinus. Le triomphe de la bĂȘtise de Olivier Postel-Vinay
Catégorie(s) : Sciences humaines et exactes => Economie, politique, sociologie et actualitĂ©s
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Voyage au cĆur de la bĂȘtise
Le philosophe espagnol Fernando Savater a rĂ©cemment dĂ©clarĂ© ĂȘtre beaucoup moins prĂ©occupĂ© par lâintelligence artificielle que par la bĂȘtise naturelle, Ă ses yeux une menace bien plus sĂ©rieuse. Un spectre - celui de la bĂȘtise - hante-t-il donc aujourdâhui le monde, pour reprendre en lâadaptant la cĂ©lĂšbre phrase de Marx et Engels Ă propos du communisme ? Beaucoup le pensent, et que nous sommes entrĂ©s dans un Ăąge dâor de la bĂȘtise.
LâidĂ©e que la bĂȘtise est la force qui gouverne le monde nâest pas nouvelle. Sous lâappellation de sottise (stultitia), son autre nom Ă cĂŽtĂ© de ceux de stupiditĂ©, dâimbĂ©cilitĂ© ou, plus familiĂšrement, de connerie, Ărasme la voyait Ă lâĆuvre dans la superstition et le fanatisme. Nietzsche considĂ©rait comme le devoir du philosophe de lui nuire. Flaubert, que la bĂȘtise obsĂ©dait, se sentait assiĂ©gĂ© par elle. Baudelaire Ă©tait terrorisĂ© par « son front de taureau ». Et Raymond Aron aurait souhaitĂ© consacrer son dernier livre Ă son rĂŽle dans lâhistoire.
Mais quâest-ce que la bĂȘtise ? On serait volontiers tentĂ© de rĂ©pĂ©ter Ă son sujet ce que, dans un arrĂȘt cĂ©lĂšbre, le juge de la Cour suprĂȘme des Ătats-Unis Potter Stewart disait de la pornographie : « Je nâessaierai pas de la dĂ©finir, mais quand jâen vois, je sais que câen est. » Olivier Postel-Vinay, qui fait partie de ceux qui sâinquiĂštent de lâapparent triomphe de la bĂȘtise dans la sociĂ©tĂ© contemporaine, a dĂ©cidĂ© dâaller plus loin que le simple constat de sa prĂ©sence ubiquitaire. Dans Homo cretinus, il se livre Ă une enquĂȘte anthropologique approfondie sur la bĂȘtise : sa nature, son origine, ses mĂ©canismes, les diffĂ©rentes formes sous lesquelles elle se manifeste.
La premiĂšre vĂ©ritĂ© quâil rappelle est que la bĂȘtise est plus et autre chose que le contraire de lâintelligence, le dĂ©ficit dâintelligence ou sa faiblesse. La lenteur dâesprit, le manque de vivacitĂ© de la rĂ©flexion, lâincapacitĂ© de faire le lien entre diffĂ©rents Ă©lĂ©ments se rencontrent naturellement souvent, mais il ne sâagit lĂ que de la forme la plus simple de bĂȘtise. Un peu dâobservation suffit Ă le constater : un quotient intellectuel Ă©levĂ© (quoi que celui-ci mesure exactement) nâimmunise pas contre la stupiditĂ©. Auguste Detoeuf, polytechnicien et fondateur de la sociĂ©tĂ© Alstom, soutenait que la proportion dâimbĂ©ciles parmi les polytechniciens est comparable Ă ce quâelle est dans lâensemble de la population. LâidĂ©e peut sembler paradoxale, mais pour qui a dans lâesprit un concept dâimbĂ©cilitĂ© suffisamment large, elle nâa rien que dâĂ©vident.
Une forme particuliĂšre de bĂȘtise Ă laquelle Olivier Postel-Vinay accorde une attention toute particuliĂšre est ce que Robert Musil, dans une confĂ©rence au sujet de la bĂȘtise quâil concluait en avouant nâavoir pas rĂ©ussi Ă complĂštement apprĂ©hender le phĂ©nomĂšne, appelait la « bĂȘtise intelligente », la bĂȘtise des gens intelligents. Comme Pierre-AndrĂ© Taguieff dans un livre rĂ©cent sur le mĂȘme sujet, Postel-Vinay la voit Ă lâĆuvre en majestĂ© dans le phĂ©nomĂšne des idĂ©ologies, ces semblants de savoir considĂ©rĂ©s de maniĂšre quasiment religieuse comme des certitudes par ceux qui les professent. Aux messianismes communiste et libĂ©ral et nĂ©olibĂ©ral du XXe siĂšcle ont aujourdâhui succĂ©dĂ© lâĂ©cologisme, le transhumanisme, la thĂ©orie du genre et la thĂ©orie critique de la race. Comment expliquer lâaveuglement dont de beaux esprit peuvent ainsi se montrer victimes, et des masses de gens aprĂšs eux ?
On connaĂźt Ă ce propos la formule de George Orwell Ă propos de certaines idĂ©es absurdes : « Il faut ĂȘtre un intellectuel pour penser des choses pareilles ; un homme ordinaire ne saurait atteindre un tel degrĂ© de niaiserie ». Dans le mĂȘme esprit, le mĂ©decin et essayiste anglais Theodore Dalrymple met en rapport la montĂ©e de la bĂȘtise et la gĂ©nĂ©ralisation des Ă©tudes supĂ©rieures. La sociĂ©tĂ© est de fait aujourd'hui remplie d'une grande quantitĂ© de « demi-habiles », pour emprunter lâexpression de Pascal, qui en savent suffisamment pour chercher Ă prendre leur distance par rapport au sens commun, mais pas assez pour se rendre compte que si un peu dâintelligence Ă©loigne du bon sens, beaucoup dâintelligence y ramĂšne souvent. En ce sens, si la bĂȘtise que fustigeait Ărasme Ă©tait fondĂ©e sur lâignorance, celle qui sâexprime aujourdâhui pourrait trĂšs bien lâĂȘtre sur le demi-savoir.
On attribue plus frĂ©quemment lâomniprĂ©sence de la bĂȘtise Ă lâĂ©mergence de la sociĂ©tĂ© numĂ©rique, et tout particuliĂšrement celle des rĂ©seaux sociaux. Le livre ne manque pas dâĂ©voquer leurs effets Ă cet Ă©gard, par lâintermĂ©diaire de phĂ©nomĂšnes bien connus : la tyrannie du temps court, le primat de la communication immĂ©diate et de la rĂ©action Ă©motionnelle, lâenfermement dans un univers mental rĂ©trĂ©ci et indigent. Les rĂ©seaux sociaux fonctionnent-ils comme un amplificateur de la bĂȘtise et de la mĂ©chancetĂ© en rendant les gens plus bĂȘtes et plus mĂ©chants ? Rendent-ils simplement la bĂȘtise et la mĂ©chancetĂ© plus visibles en portant leurs manifestations Ă la connaissance de tous et en raison dâun biais de sĂ©lection, les plus bĂȘtes et les plus mĂ©chants sâexprimant bien plus que les autres ? Sans doute les deux phĂ©nomĂšnes se combinent-ils.
Pour identifier les rouages au cĆur de la bĂȘtise, au-delĂ de la sociologie, Olivier Postel-Vinay fait appel aux ressources de la psychologie, plus spĂ©cialement de la psychologie cognitive. Un des mĂ©canismes les plus connus est le « biais de confirmation », cette tendance que nous avons tous Ă retenir les Ă©lĂ©ments dâinformation qui vont dans le sens de nos opinions et Ă Ă©carter ceux qui pourraient nous conduire Ă les mettre en doute. Une rĂ©flexion du philosophe Vladimir JankĂ©lĂ©vitch dans son TraitĂ© des vertus sert ici de guide. La bĂȘtise, dit-il, « câest de sâen tenir lĂ , peu importe oĂč ». Ce dont elle est le produit et lâexpression, câest donc dâun arrĂȘt : arrĂȘt de la rĂ©flexion, du dynamisme de la pensĂ©e. La question qui se pose alors est : pourquoi sâarrĂȘte-t-on ? Les raisons peuvent ĂȘtre multiples. Dans le cas des scientifiques, auxquels un chapitre entier du livre est consacrĂ©, la prĂ©somption et lâarrogance engendrĂ©es par le sentiment dâentretenir un rapport privilĂ©giĂ© avec la vĂ©ritĂ© jouent assurĂ©ment un rĂŽle. Plus gĂ©nĂ©ralement, on accusera le conformisme, la peur de sâaliĂ©ner la sympathie du groupe auquel on appartient, le souci de confort intellectuel, lâenvie de pouvoir sâaccrocher Ă des certitudes dans un monde rempli dâincertain. Sans doute et peut-ĂȘtre par-dessus tout faut-il incriminer le coĂ»t en Ă©nergie de la rĂ©flexion (« il y a une Ă©nergĂ©tique de la bĂȘtise » dit trĂšs bien Postel-Vinay), la propension Ă se contenter de peu, la rĂ©ticence Ă persĂ©vĂ©rer, la reculade devant la peine, la loi du moindre effort et cette tendance Ă la facilitĂ© Ă laquelle une expression comme « paresse dâesprit » fait explicitement rĂ©fĂ©rence.
Olivier Postel-Vinay avait publiĂ© lâan dernier un livre trĂšs documentĂ© sur lâimpact des changements du climat sur les sociĂ©tĂ©s Ă travers les Ăąges. Tout aussi riche, rempli dâexemples et de citations, ce nouvel ouvrage est aussi plus personnel, il sây exprime volontiers Ă la premiĂšre personne (« Mes amis de gauche me soupçonnent dâĂȘtre de droite, mes amis de droite dâĂȘtre de gauche. ») ConsacrĂ© Ă un sujet qui de toute Ă©vidence lâa intĂ©ressĂ© toute sa vie, il se conclut sur un constat dâĂ©chec partiel. Au terme de quelque 300 pages, le mal est un peu mieux cernĂ©. Mais, comme souvent, dĂ©finir le remĂšde est bien moins aisĂ© quâĂ©tablir le diagnostic. Comment faire pour se dĂ©barrasser de la bĂȘtise, Ă tout le moins limiter son influence ? Conscient de la difficultĂ©, soucieux de ne pas tomber dans le piĂšge des recettes banales et des recommandations inapplicables, Olivier Postel-Vinay, en une sorte de pirouette et pour inciter ses lecteurs Ă rĂ©flĂ©chir, termine son livre par un appel Ă idĂ©es.
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Homo Cretinus [Texte imprimĂ©], le triomphe de la bĂȘtise
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