Homo cretinus. Le triomphe de la bĂȘtise de Olivier Postel-Vinay

Homo cretinus. Le triomphe de la bĂȘtise de Olivier Postel-Vinay

Catégorie(s) : Sciences humaines et exactes => Economie, politique, sociologie et actualitĂ©s

Critiqué par MICHEL.ANDRE, le 8 octobre 2024 (Inscrit le 21 fĂ©vrier 2023, 71 ans)
Critiqué par MICHEL.ANDRE, le 8 octobre 2024 (Inscrit le 21 fĂ©vrier 2023, 71 ans)
La note : 10 étoiles
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Voyage au cƓur de la bĂȘtise

Le philosophe espagnol Fernando Savater a rĂ©cemment dĂ©clarĂ© ĂȘtre beaucoup moins prĂ©occupĂ© par l’intelligence artificielle que par la bĂȘtise naturelle, Ă  ses yeux une menace bien plus sĂ©rieuse. Un spectre - celui de la bĂȘtise - hante-t-il donc aujourd’hui le monde, pour reprendre en l’adaptant la cĂ©lĂšbre phrase de Marx et Engels Ă  propos du communisme ? Beaucoup le pensent, et que nous sommes entrĂ©s dans un Ăąge d’or de la bĂȘtise.

L’idĂ©e que la bĂȘtise est la force qui gouverne le monde n’est pas nouvelle. Sous l’appellation de sottise (stultitia), son autre nom Ă  cĂŽtĂ© de ceux de stupiditĂ©, d’imbĂ©cilitĂ© ou, plus familiĂšrement, de connerie, Érasme la voyait Ă  l’Ɠuvre dans la superstition et le fanatisme. Nietzsche considĂ©rait comme le devoir du philosophe de lui nuire. Flaubert, que la bĂȘtise obsĂ©dait, se sentait assiĂ©gĂ© par elle. Baudelaire Ă©tait terrorisĂ© par « son front de taureau ». Et Raymond Aron aurait souhaitĂ© consacrer son dernier livre Ă  son rĂŽle dans l’histoire.

Mais qu’est-ce que la bĂȘtise ? On serait volontiers tentĂ© de rĂ©pĂ©ter Ă  son sujet ce que, dans un arrĂȘt cĂ©lĂšbre, le juge de la Cour suprĂȘme des États-Unis Potter Stewart disait de la pornographie : « Je n’essaierai pas de la dĂ©finir, mais quand j’en vois, je sais que c’en est. » Olivier Postel-Vinay, qui fait partie de ceux qui s’inquiĂštent de l’apparent triomphe de la bĂȘtise dans la sociĂ©tĂ© contemporaine, a dĂ©cidĂ© d’aller plus loin que le simple constat de sa prĂ©sence ubiquitaire. Dans Homo cretinus, il se livre Ă  une enquĂȘte anthropologique approfondie sur la bĂȘtise : sa nature, son origine, ses mĂ©canismes, les diffĂ©rentes formes sous lesquelles elle se manifeste.

La premiĂšre vĂ©ritĂ© qu’il rappelle est que la bĂȘtise est plus et autre chose que le contraire de l’intelligence, le dĂ©ficit d’intelligence ou sa faiblesse. La lenteur d’esprit, le manque de vivacitĂ© de la rĂ©flexion, l’incapacitĂ© de faire le lien entre diffĂ©rents Ă©lĂ©ments se rencontrent naturellement souvent, mais il ne s’agit lĂ  que de la forme la plus simple de bĂȘtise. Un peu d’observation suffit Ă  le constater : un quotient intellectuel Ă©levĂ© (quoi que celui-ci mesure exactement) n’immunise pas contre la stupiditĂ©. Auguste Detoeuf, polytechnicien et fondateur de la sociĂ©tĂ© Alstom, soutenait que la proportion d’imbĂ©ciles parmi les polytechniciens est comparable Ă  ce qu’elle est dans l’ensemble de la population. L’idĂ©e peut sembler paradoxale, mais pour qui a dans l’esprit un concept d’imbĂ©cilitĂ© suffisamment large, elle n’a rien que d’évident.

Une forme particuliĂšre de bĂȘtise Ă  laquelle Olivier Postel-Vinay accorde une attention toute particuliĂšre est ce que Robert Musil, dans une confĂ©rence au sujet de la bĂȘtise qu’il concluait en avouant n’avoir pas rĂ©ussi Ă  complĂštement apprĂ©hender le phĂ©nomĂšne, appelait la « bĂȘtise intelligente », la bĂȘtise des gens intelligents. Comme Pierre-AndrĂ© Taguieff dans un livre rĂ©cent sur le mĂȘme sujet, Postel-Vinay la voit Ă  l’Ɠuvre en majestĂ© dans le phĂ©nomĂšne des idĂ©ologies, ces semblants de savoir considĂ©rĂ©s de maniĂšre quasiment religieuse comme des certitudes par ceux qui les professent. Aux messianismes communiste et libĂ©ral et nĂ©olibĂ©ral du XXe siĂšcle ont aujourd’hui succĂ©dĂ© l’écologisme, le transhumanisme, la thĂ©orie du genre et la thĂ©orie critique de la race. Comment expliquer l’aveuglement dont de beaux esprit peuvent ainsi se montrer victimes, et des masses de gens aprĂšs eux ?

On connaĂźt Ă  ce propos la formule de George Orwell Ă  propos de certaines idĂ©es absurdes : « Il faut ĂȘtre un intellectuel pour penser des choses pareilles ; un homme ordinaire ne saurait atteindre un tel degrĂ© de niaiserie ». Dans le mĂȘme esprit, le mĂ©decin et essayiste anglais Theodore Dalrymple met en rapport la montĂ©e de la bĂȘtise et la gĂ©nĂ©ralisation des Ă©tudes supĂ©rieures. La sociĂ©tĂ© est de fait aujourd'hui remplie d'une grande quantitĂ© de « demi-habiles », pour emprunter l’expression de Pascal, qui en savent suffisamment pour chercher Ă  prendre leur distance par rapport au sens commun, mais pas assez pour se rendre compte que si un peu d’intelligence Ă©loigne du bon sens, beaucoup d’intelligence y ramĂšne souvent. En ce sens, si la bĂȘtise que fustigeait Érasme Ă©tait fondĂ©e sur l’ignorance, celle qui s’exprime aujourd’hui pourrait trĂšs bien l’ĂȘtre sur le demi-savoir.

On attribue plus frĂ©quemment l’omniprĂ©sence de la bĂȘtise Ă  l’émergence de la sociĂ©tĂ© numĂ©rique, et tout particuliĂšrement celle des rĂ©seaux sociaux. Le livre ne manque pas d’évoquer leurs effets Ă  cet Ă©gard, par l’intermĂ©diaire de phĂ©nomĂšnes bien connus : la tyrannie du temps court, le primat de la communication immĂ©diate et de la rĂ©action Ă©motionnelle, l’enfermement dans un univers mental rĂ©trĂ©ci et indigent. Les rĂ©seaux sociaux fonctionnent-ils comme un amplificateur de la bĂȘtise et de la mĂ©chancetĂ© en rendant les gens plus bĂȘtes et plus mĂ©chants ? Rendent-ils simplement la bĂȘtise et la mĂ©chancetĂ© plus visibles en portant leurs manifestations Ă  la connaissance de tous et en raison d’un biais de sĂ©lection, les plus bĂȘtes et les plus mĂ©chants s’exprimant bien plus que les autres ? Sans doute les deux phĂ©nomĂšnes se combinent-ils.

Pour identifier les rouages au cƓur de la bĂȘtise, au-delĂ  de la sociologie, Olivier Postel-Vinay fait appel aux ressources de la psychologie, plus spĂ©cialement de la psychologie cognitive. Un des mĂ©canismes les plus connus est le « biais de confirmation », cette tendance que nous avons tous Ă  retenir les Ă©lĂ©ments d’information qui vont dans le sens de nos opinions et Ă  Ă©carter ceux qui pourraient nous conduire Ă  les mettre en doute. Une rĂ©flexion du philosophe Vladimir JankĂ©lĂ©vitch dans son TraitĂ© des vertus sert ici de guide. La bĂȘtise, dit-il, « c’est de s’en tenir lĂ , peu importe oĂč ». Ce dont elle est le produit et l’expression, c’est donc d’un arrĂȘt : arrĂȘt de la rĂ©flexion, du dynamisme de la pensĂ©e. La question qui se pose alors est : pourquoi s’arrĂȘte-t-on ? Les raisons peuvent ĂȘtre multiples. Dans le cas des scientifiques, auxquels un chapitre entier du livre est consacrĂ©, la prĂ©somption et l’arrogance engendrĂ©es par le sentiment d’entretenir un rapport privilĂ©giĂ© avec la vĂ©ritĂ© jouent assurĂ©ment un rĂŽle. Plus gĂ©nĂ©ralement, on accusera le conformisme, la peur de s’aliĂ©ner la sympathie du groupe auquel on appartient, le souci de confort intellectuel, l’envie de pouvoir s’accrocher Ă  des certitudes dans un monde rempli d’incertain. Sans doute et peut-ĂȘtre par-dessus tout faut-il incriminer le coĂ»t en Ă©nergie de la rĂ©flexion (« il y a une Ă©nergĂ©tique de la bĂȘtise » dit trĂšs bien Postel-Vinay), la propension Ă  se contenter de peu, la rĂ©ticence Ă  persĂ©vĂ©rer, la reculade devant la peine, la loi du moindre effort et cette tendance Ă  la facilitĂ© Ă  laquelle une expression comme « paresse d’esprit » fait explicitement rĂ©fĂ©rence.

Olivier Postel-Vinay avait publiĂ© l’an dernier un livre trĂšs documentĂ© sur l’impact des changements du climat sur les sociĂ©tĂ©s Ă  travers les Ăąges. Tout aussi riche, rempli d’exemples et de citations, ce nouvel ouvrage est aussi plus personnel, il s’y exprime volontiers Ă  la premiĂšre personne (« Mes amis de gauche me soupçonnent d’ĂȘtre de droite, mes amis de droite d’ĂȘtre de gauche. ») ConsacrĂ© Ă  un sujet qui de toute Ă©vidence l’a intĂ©ressĂ© toute sa vie, il se conclut sur un constat d’échec partiel. Au terme de quelque 300 pages, le mal est un peu mieux cernĂ©. Mais, comme souvent, dĂ©finir le remĂšde est bien moins aisĂ© qu’établir le diagnostic. Comment faire pour se dĂ©barrasser de la bĂȘtise, Ă  tout le moins limiter son influence ? Conscient de la difficultĂ©, soucieux de ne pas tomber dans le piĂšge des recettes banales et des recommandations inapplicables, Olivier Postel-Vinay, en une sorte de pirouette et pour inciter ses lecteurs Ă  rĂ©flĂ©chir, termine son livre par un appel Ă  idĂ©es.

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Les éditions

Homo Cretinus [Texte imprimĂ©], le triomphe de la bĂȘtise
de Postel-Vinay, Olivier
Presses de la Cité / La Cité
ISBN : 9782258206786 ; 22,90 € ; 12/09/2024 ; 336 p. BrochĂ©
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