La stupeur de Aharon Appelfeld
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Catégorie(s) : LittĂ©rature => Moyen Orient
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Un périple pour réparer
GrĂące Ă ValĂ©rie Zenatti, qui en est la fidĂšle traductrice, lâĆuvre de Aharon Appelfeld, mort en janvier 2018 en IsraĂ«l, continue de nous parvenir. Chaque livre, chaque roman se prĂ©sente comme une piĂšce de plus dont lâensemble constitue une Ćuvre dâune qualitĂ© littĂ©raire et, tout bonnement, humaine remarquable. La Stupeur, qui vient de paraĂźtre aux Ă©ditions de lâOlivier, se dĂ©tache nĂ©anmoins du tout. Dernier roman Ă©crit par Appelfeld, juste avant son dĂ©cĂšs Ă lâĂąge de 85 ans, il se prĂ©sente comme une variation de plus sur le traumatisme de la DeuxiĂšme Guerre Mondiale et le massacre des Juifs, mais au moyen dâun parti-pris singulier, inĂ©dit dans lâĆuvre du grand Ă©crivain.
NĂ© en 1932 prĂšs de Czenowitz (ville qui Ă©tait alors roumaine et est maintenant ukrainienne), le petit Aharon fut privĂ© de sa mĂšre, assassinĂ©e en 1940, puis, alors quâil Ă©tait dans un ghetto, sĂ©parĂ© Ă jamais de son pĂšre. Aharon, lui, parvint Ă survivre, dâabord en sâĂ©chappant dâun camp, puis en se cachant dans la forĂȘt avec des marginaux, enfin, aprĂšs avoir Ă©tĂ© recueilli quelque temps par des paysans, puis dans lâArmĂ©e Rouge, en traversant lâEurope pour gagner lâItalie et sâembarquer clandestinement pour la Palestine. Ces incroyables aventures ont nourri lâĆuvre romanesque dâAppelfeld. Souvent, dâune maniĂšre ou dâune autre, on y retrouve le petit garçon quâil fut, se cachant pour Ă©chapper Ă la furie destructrice des nazis et de ceux qui collaboraient avec eux.
Cependant, dans La Stupeur, câest Ă une autre approche que sâest essayĂ© le grand Ă©crivain. Cette fois, câest une femme, qui plus est une Ukrainienne, quâil a imaginĂ© comme porte-parole. Câest elle qui est au cĆur de ce roman, câest sa destinĂ©e que raconte le romancier, une destinĂ©e qui, jâen fais le pari, marquera durablement chacun des lecteurs du roman. Cette femme se prĂ©nomme IrĂ©na, elle est mal mariĂ©e, depuis huit ans, Ă Anton, un homme fruste dont elle doit supporter, malgrĂ© elle, les assauts inlassables (ce quâon appelle aujourdâhui le viol conjugal). Surtout, elle dĂ©couvre, un matin, que ses voisins, les Katz, une famille de petits commerçants juifs, le pĂšre, la mĂšre, leurs deux filles, Blanka (qui souffre de lĂ©gĂšre dĂ©ficience mentale) et AdĂ©la (qui rĂȘvait de terminer ses Ă©tudes dâinfirmiĂšre) sont contraints de rester alignĂ©s dans la rue sous la surveillance dâIlitch, un gendarme ukrainien qui ne cesse de justifier chacun de ses actes en rĂ©pĂ©tant quâil ne fait quâobĂ©ir aux ordres des Allemands (« Ce sont des gens cultivĂ©s, qui ne font pas nâimporte quoi », rĂ©pĂšte-t-il).
La voilĂ , la stupeur, qui ne cesse de grandir au fil des pages. Ces Juifs, que connaissait si bien IrĂ©na (particuliĂšrement AdĂ©la, dont elle Ă©tait proche, tout en la jalousant un peu), les voilĂ dĂ©signĂ©s Ă la vindicte populaire, comme sâils Ă©taient responsables de tous les maux. Dans un pays dĂ©jĂ minĂ© par lâantisĂ©mitisme, ils sont les victimes toutes trouvĂ©es. IrĂ©na ne le supporte pas, quant Ă elle, elle fait ce quâelle peut pour soulager leurs souffrances, leur donne un peu de soupe, leur suggĂšre mĂȘme de sâĂ©vader. Mais rien nây fait. Ilitch les oblige Ă creuser une fosse et, le lendemain, au petit matin, ils ont Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©s.
Pour IrĂ©na, câest un choc dont elle ne se remettra pas. Commence alors, pour elle, un long pĂ©riple, une longue et incessante recherche dâun Ă©ventuel pardon. Elle quitte, sans regret, son sinistre mari, et marche, dĂ©couvrant lâhorreur, car, dans tous les villages, tout comme dans le sien, les Juifs ont Ă©tĂ© exterminĂ©s. La quĂȘte dâIrĂ©na la conduit dâabord vers deux personnages : dâune part, sa tante Yanka, une femme qui vit dans un isolement presque total, gardant prĂ©cieusement le souvenir dâHugo, un Ă©tudiant juif quâelle aima jadis (malgrĂ© les injonctions du curĂ© qui affirmait que « la nature juive est traĂźtresse ») et qui sait trouver les mots quâil faut pour aider IrĂ©na Ă sortir de sa culpabilitĂ© (« Nous ne nous prĂ©occupons que de nous-mĂȘmes et de nos maux. Nous ne savons pas aimer. Dieu ne nous le pardonnera pas », dit IrĂ©na. « Dieu pardonne toujours », rĂ©pond la tante.) ; dâautre part, un homme solitaire, quâon appelle le Vieux (dĂ©testĂ© par les curĂ©s, qui le traitent de sorcier) qui confie ces paroles Ă IrĂ©na : « Le sentiment de lâamour a Ă©tĂ© dĂ©vastĂ© en toi, tu dois entreprendre de le restaurer. »
Or, tandis quâelle demeurait chez la tante Yanka, IrĂ©na, un jour oĂč elle contemplait une icĂŽne, a eu une rĂ©vĂ©lation. Tout Ă coup, elle a compris clairement que JĂ©sus, ce JĂ©sus quâon lui avait appris Ă prier, lui aussi, Ă©tait juif, et toute sa famille Ă©tait juive. Câest aussi une stupeur pour IrĂ©na, tant on lui avait appris (y compris dans la bouche des curĂ©s) quâil fallait dĂ©tester les Juifs. DĂšs lors, forte de cette rĂ©vĂ©lation, quitte Ă ĂȘtre prise pour folle, IrĂ©na se met Ă sillonner le pays en rĂ©pĂ©tant partout que JĂ©sus et toute sa famille Ă©taient juifs. On se moque dâelle, on lui jette des pierres, mais elle reste fidĂšle Ă sa mission. « JĂ©sus Ă©tait juif, explique-t-elle. Il faut ĂȘtre clĂ©ment envers ses descendants qui sont morts, et ne pas se comporter avec eux en usant de la force ». Câest sa maniĂšre, autant que faire se peut, de rĂ©parer un peu du mal qui a Ă©tĂ© commis, tout en se guĂ©rissant de sa propre culpabilitĂ© (tant elle estime quâelle nâa pas assez fait pour les Katz, dont les visages lui apparaissent toujours).
On remarquera que câest auprĂšs des femmes quâIrĂ©na trouve, en rĂšgle gĂ©nĂ©rale, les oreilles les plus attentives et les cĆurs les plus ouverts Ă son message. Tandis que les hommes lui jettent des pierres, les femmes se montrent, souvent, accueillantes et attentives, capables de changer de regard. Câest le cas, entre autres, de celles qui se retrouvent dans une auberge qui ne reçoit que des femmes, câest le cas, aussi, des quelques prostituĂ©es quâa lâoccasion de rencontrer IrĂ©na. Alors que le pays est en proie non seulement aux exactions des Allemands mais aussi Ă une Ă©pidĂ©mie de typhus, IrĂ©na ne dĂ©roge pas Ă ce qui est devenu sa vocation : « Il nây a plus de magasins juifs, dit-elle, plus de dĂ©pĂŽts de marchandises, de moulins. Levez-vous et demandez pardon aux assassinĂ©s. »
ComposĂ© de 65 chapitres courts, cet ultime roman dâAppelfeld, avec son personnage si original et si touchant et sa thĂ©matique si prenante, doit ĂȘtre considĂ©rĂ©, sans nul doute, comme une Ćuvre majeure, disons le mot, comme un des chefs dâĆuvre du grand romancier.
Les éditions
La Stupeur
de Appelfeld, AharonISBN : 9782823619195 ; 22,00 ⏠; 08/04/2022 ; 256 p. Broché
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