La stupeur de Aharon Appelfeld

La stupeur de Aharon Appelfeld
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Catégorie(s) : LittĂ©rature => Moyen Orient

Critiqué par Poet75, le 19 avril 2022 (Paris, Inscrit le 13 janvier 2006, 69 ans)
Critiqué par Poet75, le 19 avril 2022 (Paris, Inscrit le 13 janvier 2006, 69 ans)
La note : 10 étoiles
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Un périple pour réparer

GrĂące Ă  ValĂ©rie Zenatti, qui en est la fidĂšle traductrice, l’Ɠuvre de Aharon Appelfeld, mort en janvier 2018 en IsraĂ«l, continue de nous parvenir. Chaque livre, chaque roman se prĂ©sente comme une piĂšce de plus dont l’ensemble constitue une Ɠuvre d’une qualitĂ© littĂ©raire et, tout bonnement, humaine remarquable. La Stupeur, qui vient de paraĂźtre aux Ă©ditions de l’Olivier, se dĂ©tache nĂ©anmoins du tout. Dernier roman Ă©crit par Appelfeld, juste avant son dĂ©cĂšs Ă  l’ñge de 85 ans, il se prĂ©sente comme une variation de plus sur le traumatisme de la DeuxiĂšme Guerre Mondiale et le massacre des Juifs, mais au moyen d’un parti-pris singulier, inĂ©dit dans l’Ɠuvre du grand Ă©crivain.
NĂ© en 1932 prĂšs de Czenowitz (ville qui Ă©tait alors roumaine et est maintenant ukrainienne), le petit Aharon fut privĂ© de sa mĂšre, assassinĂ©e en 1940, puis, alors qu’il Ă©tait dans un ghetto, sĂ©parĂ© Ă  jamais de son pĂšre. Aharon, lui, parvint Ă  survivre, d’abord en s’échappant d’un camp, puis en se cachant dans la forĂȘt avec des marginaux, enfin, aprĂšs avoir Ă©tĂ© recueilli quelque temps par des paysans, puis dans l’ArmĂ©e Rouge, en traversant l’Europe pour gagner l’Italie et s’embarquer clandestinement pour la Palestine. Ces incroyables aventures ont nourri l’Ɠuvre romanesque d’Appelfeld. Souvent, d’une maniĂšre ou d’une autre, on y retrouve le petit garçon qu’il fut, se cachant pour Ă©chapper Ă  la furie destructrice des nazis et de ceux qui collaboraient avec eux.
Cependant, dans La Stupeur, c’est Ă  une autre approche que s’est essayĂ© le grand Ă©crivain. Cette fois, c’est une femme, qui plus est une Ukrainienne, qu’il a imaginĂ© comme porte-parole. C’est elle qui est au cƓur de ce roman, c’est sa destinĂ©e que raconte le romancier, une destinĂ©e qui, j’en fais le pari, marquera durablement chacun des lecteurs du roman. Cette femme se prĂ©nomme IrĂ©na, elle est mal mariĂ©e, depuis huit ans, Ă  Anton, un homme fruste dont elle doit supporter, malgrĂ© elle, les assauts inlassables (ce qu’on appelle aujourd’hui le viol conjugal). Surtout, elle dĂ©couvre, un matin, que ses voisins, les Katz, une famille de petits commerçants juifs, le pĂšre, la mĂšre, leurs deux filles, Blanka (qui souffre de lĂ©gĂšre dĂ©ficience mentale) et AdĂ©la (qui rĂȘvait de terminer ses Ă©tudes d’infirmiĂšre) sont contraints de rester alignĂ©s dans la rue sous la surveillance d’Ilitch, un gendarme ukrainien qui ne cesse de justifier chacun de ses actes en rĂ©pĂ©tant qu’il ne fait qu’obĂ©ir aux ordres des Allemands (« Ce sont des gens cultivĂ©s, qui ne font pas n’importe quoi », rĂ©pĂšte-t-il).
La voilĂ , la stupeur, qui ne cesse de grandir au fil des pages. Ces Juifs, que connaissait si bien IrĂ©na (particuliĂšrement AdĂ©la, dont elle Ă©tait proche, tout en la jalousant un peu), les voilĂ  dĂ©signĂ©s Ă  la vindicte populaire, comme s’ils Ă©taient responsables de tous les maux. Dans un pays dĂ©jĂ  minĂ© par l’antisĂ©mitisme, ils sont les victimes toutes trouvĂ©es. IrĂ©na ne le supporte pas, quant Ă  elle, elle fait ce qu’elle peut pour soulager leurs souffrances, leur donne un peu de soupe, leur suggĂšre mĂȘme de s’évader. Mais rien n’y fait. Ilitch les oblige Ă  creuser une fosse et, le lendemain, au petit matin, ils ont Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©s.
Pour IrĂ©na, c’est un choc dont elle ne se remettra pas. Commence alors, pour elle, un long pĂ©riple, une longue et incessante recherche d’un Ă©ventuel pardon. Elle quitte, sans regret, son sinistre mari, et marche, dĂ©couvrant l’horreur, car, dans tous les villages, tout comme dans le sien, les Juifs ont Ă©tĂ© exterminĂ©s. La quĂȘte d’IrĂ©na la conduit d’abord vers deux personnages : d’une part, sa tante Yanka, une femme qui vit dans un isolement presque total, gardant prĂ©cieusement le souvenir d’Hugo, un Ă©tudiant juif qu’elle aima jadis (malgrĂ© les injonctions du curĂ© qui affirmait que « la nature juive est traĂźtresse ») et qui sait trouver les mots qu’il faut pour aider IrĂ©na Ă  sortir de sa culpabilitĂ© (« Nous ne nous prĂ©occupons que de nous-mĂȘmes et de nos maux. Nous ne savons pas aimer. Dieu ne nous le pardonnera pas », dit IrĂ©na. « Dieu pardonne toujours », rĂ©pond la tante.) ; d’autre part, un homme solitaire, qu’on appelle le Vieux (dĂ©testĂ© par les curĂ©s, qui le traitent de sorcier) qui confie ces paroles Ă  IrĂ©na : « Le sentiment de l’amour a Ă©tĂ© dĂ©vastĂ© en toi, tu dois entreprendre de le restaurer. »
Or, tandis qu’elle demeurait chez la tante Yanka, IrĂ©na, un jour oĂč elle contemplait une icĂŽne, a eu une rĂ©vĂ©lation. Tout Ă  coup, elle a compris clairement que JĂ©sus, ce JĂ©sus qu’on lui avait appris Ă  prier, lui aussi, Ă©tait juif, et toute sa famille Ă©tait juive. C’est aussi une stupeur pour IrĂ©na, tant on lui avait appris (y compris dans la bouche des curĂ©s) qu’il fallait dĂ©tester les Juifs. DĂšs lors, forte de cette rĂ©vĂ©lation, quitte Ă  ĂȘtre prise pour folle, IrĂ©na se met Ă  sillonner le pays en rĂ©pĂ©tant partout que JĂ©sus et toute sa famille Ă©taient juifs. On se moque d’elle, on lui jette des pierres, mais elle reste fidĂšle Ă  sa mission. « JĂ©sus Ă©tait juif, explique-t-elle. Il faut ĂȘtre clĂ©ment envers ses descendants qui sont morts, et ne pas se comporter avec eux en usant de la force ». C’est sa maniĂšre, autant que faire se peut, de rĂ©parer un peu du mal qui a Ă©tĂ© commis, tout en se guĂ©rissant de sa propre culpabilitĂ© (tant elle estime qu’elle n’a pas assez fait pour les Katz, dont les visages lui apparaissent toujours).
On remarquera que c’est auprĂšs des femmes qu’IrĂ©na trouve, en rĂšgle gĂ©nĂ©rale, les oreilles les plus attentives et les cƓurs les plus ouverts Ă  son message. Tandis que les hommes lui jettent des pierres, les femmes se montrent, souvent, accueillantes et attentives, capables de changer de regard. C’est le cas, entre autres, de celles qui se retrouvent dans une auberge qui ne reçoit que des femmes, c’est le cas, aussi, des quelques prostituĂ©es qu’a l’occasion de rencontrer IrĂ©na. Alors que le pays est en proie non seulement aux exactions des Allemands mais aussi Ă  une Ă©pidĂ©mie de typhus, IrĂ©na ne dĂ©roge pas Ă  ce qui est devenu sa vocation : « Il n’y a plus de magasins juifs, dit-elle, plus de dĂ©pĂŽts de marchandises, de moulins. Levez-vous et demandez pardon aux assassinĂ©s. »
ComposĂ© de 65 chapitres courts, cet ultime roman d’Appelfeld, avec son personnage si original et si touchant et sa thĂ©matique si prenante, doit ĂȘtre considĂ©rĂ©, sans nul doute, comme une Ɠuvre majeure, disons le mot, comme un des chefs d’Ɠuvre du grand romancier.

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Les éditions

La Stupeur
de Appelfeld, Aharon
Editions de l'Olivier
ISBN : 9782823619195 ; 22,00 € ; 08/04/2022 ; 256 p. BrochĂ©
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