Terre somnambule de Mia Couto

Terre somnambule de Mia Couto
(Terra sonambula)

Catégorie(s) : Littérature => Africaine , Littérature => Européenne non-francophone

Critiqué par Myrco, le 14 mars 2021 (village de l'Orne, Inscrite le 11 juin 2011, 71 ans)
La note : 9 étoiles
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Entre réalité, rêves et sortilèges...

Considéré comme l'un des classiques de la littérature africaine (*), premier roman du mozambicain , paru en 1992, "Terre somnambule" nous plongeait d'emblée dans l'univers et la singularité de l'oeuvre à venir.

Ce roman est issu du contexte d'un pays et d'une population rendus exsangues par une guerre civile qui aura duré seize longues années (1977-1992) et elle-même succédé à la guerre d'indépendance (1964-1974). Mais ici ce sont moins les atrocités des actes de guerre qui sont mis en lumière que les conséquences sur les victimes dans leur mental plus encore que dans leur chair.

Dans un univers de dévastation omniprésente, affamés et à la merci des bandes armées, " un vieil homme et un enfant cheminent", Tuahir et Muidinga, couple symbolique. Le premier a sauvé le second de la mort et des conditions terribles du camp de réfugiés dont ils se sont enfuis. Sur la route, ils avisent la carcasse d'un car brûlé encore plein de cadavres dans lequel ils vont faire halte. Dans la valise abandonnée de l'une des victimes, l'enfant découvre un manuscrit, des cahiers dont l'auteur, un certain Kindsu raconte sa propre épopée depuis son enfance - parcours de malheur comme une fatalité -: les drames de la perte, le voyage motivé par le désir de fuir et combattre pour la justice en rejoignant les naparamas " guerriers traditionnels qui luttaient , protégés par les sorciers contre les fauteurs de guerre", une quête bientôt détournée par une autre suite à la rencontre d'une femme...
Mais est-il possible de fuir dans un pays où rien n'échappe à l'horreur de la guerre, où seules la mort ou la folie, à moins que cela ne soit le rêve, s'avèrent les seuls refuges possibles ?
Jour après jour, Muidinga va s'immerger dans l'autre réalité de cette narration qu'il lit à haute voix à son compagnon et le roman se structure sur cette alternance entre leur réalité vécue et celle relatée dans les cahiers. Au fur et à mesure, les deux fils conducteurs tendent de plus en plus à se faire écho jusqu'à se fondre, l'un devenant une sorte de mise en abîme de l'autre, pour aboutir à projeter l'enfant dans le récit de Kindsu dans une construction brillamment maîtrisée.
Au final, la relation du rêve ultime de Kindsu laissera entrevoir une note d'espoir, celui d'une renaissance qui ouvre peut-être à l'enfant la voie de son destin.

Le roman ne cesse de louvoyer entre réalisme et irrationnel; s'y interpénètrent rêve et réalité. Couto y brasse toute la richesse de l'imaginaire africain au travers de ses croyances et légendes. D'ailleurs il prend appui sur l'une d'elles (authentique ou inventée ?) celle de la terre somnambule qui voudrait que "quand les hommes dormaient, la terre s'en allait par-delà les temps et les espaces. Les habitants lorsqu'ils se réveillaient, regardaient le nouveau visage du paysage...".
Le récit baigne parfois dans une sorte d'étrangeté qui pourrait s'apparenter au courant du réalisme magique pouvant donner lieu à des tableaux surréalistes qui frisent le fantastique (certains épisodes du voyage). Dans la même veine,il n'existe pas ici de réelle frontière entre les vivants et les morts, l'homme et l'animal...
Par le biais de nombre de récits liés à de multiples personnages secondaires, Couto délivre un roman reflétant de multiples facettes à la fois de l'identité mozambicaine et du drame de son histoire contemporaine car ce sont aussi toutes les misères bien réelles du continent africain qu'il évoque au passage: misère des populations déplacées et des familles fracassées, misère de la condition de la femme liée entre autres à la surnatalité et à la surmortalité néo-natale, famines liées à la sécheresse, corruption, "élite" autochtone vendue aux anciens colonisateurs, persistance de traditions et rituels dévastateurs...

Indépendamment du contenu de ce premier roman, la plume de Mia Couto interpellait déjà le lecteur par la beauté et le caractère singulier de la prose ponctuée de magnifiques images, de rapprochements inattendus et poétiques fondés par exemple sur la déclinaison d'expressions courantes ( exemple" à doigts de loup"), ou encore de nombreux néologismes évocateurs construits sur l'agrégat de termes existants et dont le sens s'impose à nous d'évidence .

Un très beau roman dont une deuxième lecture prêterait sûrement à des analyses approfondies de certains aspects de l'univers finalement assez complexe de son auteur.

(*)Il a été retenu comme l'un des 12 meilleurs livres africains du XXème siècle par un jury constitué lors d'une foire internationale du livre au Zimbabwé.

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