Neige et corbeaux de Chi Zijian

Neige et corbeaux de Chi Zijian
(Baixue wuya)

Catégorie(s) : Littérature => Asiatique

Critiqué par Débézed, le 23 mars 2020 (Besançon, Inscrit le 10 février 2008, 77 ans)
La note : 8 étoiles
Moyenne des notes : 8 étoiles (basée sur 2 avis)
Cote pondérée : 5 étoiles (25 419ème position).
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La grande peste d'Harbin

Née dans la froide région chinoise de Heilongjian jouxtant la Russie, Chi Zijian a connu de nombreux épisodes neigeux et appris à respecter les corbeaux honorés, selon la légende, comme les protecteurs du premier empereur de la dynastie des Qing. Elle est une écrivaine talentueuse qui aime raconter son pays, son histoire, ses mœurs, ses coutumes et ses habitants qui ont souvent souffert de ce rude climat. Dans ce texte, elle évoque plus particulièrement la dernière grande peste que la planète a connue, la peste qui ravagea Harbin, la capitale de cette région en 1910.

Harbin a été fondée à la fin du XIX° siècle quand, après la construction du transsibérien, les lignes de chemin de fer se sont développées dans la région pour relier Irkoutsk aux rives de l’océan et l’extrême nord de la Chine à la capitale. Deux compagnies de chemin de fer, l’une russe l’autre chinoise, se sont installées à Harbin pour y héberger leurs services et leurs employés. A cette époque la ville comptait environ cent mille habitants dont quatre-vingt-mille russes. Chi Zijian raconte les origines de cette ville devenue une énorme mégapole de douze millions d’habitants.

Devant l’afflux de population, ouvriers du chemin de fer, soldats et services de tous ordres, des Chinois ont voulu eux aussi leur part du gâteau et se sont installés à leur tour à proximité de cette ville dans ce qui devint le quartier de Fujiadian, le quartier qui est au cœur de ce roman. Les Chinois comme Fu Baichuan, ou Yong He, y ont rapidement fait fortune en installant divers commerces : auberges, maisons closes, distilleries… tout ce qui pouvait produire des biens et services à des ouvriers et des soldats rassemblés dans un coin où il y avait beaucoup moins de femmes.

Pour faire vivre cette ville qui est encore la sienne aujourd’hui, Zijian a créé quelques familles dont elle suit les tribulations tout au long de son roman « La dernière chose qui me restait à faire était de lui donner du sang frais. Et pour cela, il fallait créer des personnages divers et variés », des familles entières comme celle de Wang Chungshen, le personnage le plus récurent du roman. Il s’installe à Fujiadian avec une épouse qui ne peut pas lui donner l’enfant à qui il veut transmettre l’auberge qu’il a fondée, il prend donc une concubine qui lui donne deux enfants, un garçon décédé dans sa jeunesse et une fille dont il n’est pas le père…. Sa femme et sa concubine se sont rapproché chacune d’un eunuque qui les protège et les respecte. Le commerce a enrichi de nombreux Chinois du quartier, leurs mœurs étaient assez libres, ils respectaient peu leurs épouses, prenaient concubines ou maitresses, fréquentaient les maisons closes, lorgnaient sur la femme du voisin. Cette ville bouillonnante évoque un peu les villes nouvelles qui ont émergé lors de la conquête de l’Ouest aux Etats-Unis. On n’y connait pas le principe de la croissance mais elle y est exponentielle.

Cette cité débordante d’activité connait bien vite un taux de mortalité anormal, le mal frappe partout mais surtout dans le quartier de Fujiadian à partir de l’auberge de Wang Chungshen accueillant les marchands souhaitant faire affaires avec les commerçants de la ville. L’ampleur de la crise sanitaire prend des allures d’épidémie de plus en plus grave, les habitants réalisent qu’ils ont affaires à la peste mais à une forme de peste qu’ils ne connaissent pas. Un médecin formé en Europe mène alors un long combat pour faire comprendre aux autorités administratives et sanitaires que cette peste a pris une forme pulmonaire et qu’il devient nécessaire d’éviter tous les contacts d’homme à homme. Il lui est bien difficile de faire admettre son diagnostic et ses méthodes thérapeutiques…

Ce roman dégage une profonde empathie, dans sa postface Chi Zijian explique comment elle l’a conçu, comment elle l’a construit, comment elle l’a rédigé. Elle dévoile surtout son intention de faire revivre cette ville et ses habitants et c’est une réelle émotion qui saisit le lecteur quand rapporte qu’elle a appris le décès de sa grand-mère au moment de terminer la relecture de son texte qu’elle dédie « à la famille spirituelle qui me soutient depuis le début : le « pays du Dragon », mon pays ». C’est d’autant plus émouvant pour moi que j’ai lu ce livre en pleine période de confinement alors qu’un virus sournois décimait les populations dans plusieurs régions de la planète. J’ai eu une pensée pour mes concitoyens indisciplinés, pour les personnels soignants et pour nos dirigeants en lisant ces quelques lignes : « Wu Liande avait créé des services chargés de la mise en quarantaine, du diagnostic, de la protection contre le froid, de la désinfection, etc… La meilleure méthode de prévention, en l’état actuel, était le port de masques respiratoires ». Un siècle plus tard, nous pourrions nous inspirer de celui qui vainquit la peste à Harbin !

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Peste ! C'est une épidémie !

8 étoiles

Critique de Froidmont (Laon, Inscrit le 28 octobre 2022, 32 ans) - 19 février 2024

Une peste a frappé dans le district d’Harbin. Face à son doigt glacé, les braves se débinent, la peur surgit de l’ombre et comme un champignon grossit, gonfle et emplit, se muant en guignon. Et la vie suit un cours parallèle et bizarre : l’épidémie cesser, beaucoup veulent le voir, d’aucuns veulent en faire un très joli profit qu’un destin amateur d’amères railleries changera en trépas pour punir le cupide, un autre veut toujours voir ces rues toutes vides, les caniveaux emplis de corps en abondance, qu’on meurt en observant une même constance et pourquoi pas alors un surcroît d’ambition qui pousserait les hommes à leur extinction.
Lors parallèlement à ces désirs obscurs, ou bien rêve d’argent ou rêve de cambrures ou rêve nihiliste ou rêve de vengeance qui animent le peuple en sombres espérances, nous suivons les efforts du docteur Wu Liande qui fait tout pour guérir autant le corps du gueux que le corps du bourgeois ou du haut fonctionnaire, qui agit sans orgueil, qui fait ce qu’il doit faire.


C’est un roman cruel et très chinois dans l’âme, de ces romans qui sont et la terre et la flamme, où quelque tavernier flanqué de ses soûlards s’extasient pour un vers, y usent leurs regards, où la plaisanterie est très souvent présente mais qui nous semble opaque, obscure et résistante, où un mot de travers, un petit peu critique déclenche en un instant des rages homériques. J’adore ces romans tout chargés de mystère qui collent à la boue et s’élèvent dans l’air.

C’est aussi un roman appuyé sur l’Histoire. Cette peste fut bien un pénible mouroir pour la région d’Harbin et le docteur Liande a su la contenir par ses vœux et le feu.

Les personnages sont quelques fois repoussants tout comme la dondon, Jin Lan également ; ils se montrent aussi très souvent attachants : Xisui est mon chouchou, Wang Chunshen tout autant, et Zhai Fanggui demeure à jamais dans mon cœur, comme Chen Xueqing ou Liande le docteur ; enfin un tout dernier est juste fascinant, car entre le début et la fin du roman, il devient le héraut de la désolation, c’est Zhai Yisheng, l’eunuque rongé de passions qui jalouse et envie, qui du ventru paillard devient grêlé de haine, mordu de désespoir.

Là peut-être est quand même un point faible du livre : pour faire ville vive, l’autrice trop en livre. On s’y perd, on s’égare, on ne sait qui est qui, et toute la cohue ou peu s’en faut périt. Il manque à ce récit une ancre principale, un personnage-prisme au regard qui déballe tout le monde d’Harbin avec ses hauts, ses bas ; mais il y en a tant qui prétendent à ça qu’on en retient deux, trois qui prennent plus de place, et tous les autres passent, trépassent puis s’effacent.

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