Soif de Amélie Nothomb

Soif de Amélie Nothomb

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Catinus, le 23 août 2019 (Liège, Inscrit le 28 février 2003, 68 ans)
La note : 8 étoiles
Moyenne des notes : 8 étoiles (basée sur 3 avis)
Cote pondérée : 5 étoiles (21 436ème position).
Visites : 426 

Un livre qui fera date

Dans le journal « La Libre Belgique » du mercredi 21 août 2019, Amélie Nothomb confie : depuis que j’ai 2 ans et demi, j’ai voulu raconter l’histoire de Jésus mais je n’étais jamais prête à le faire. Je reportais sans cesse, jusqu’au printemps 2018 quand je me suis dit : « Ma vieille, tu as maintenant plus de 50 ans, tu ne vas pas t’améliorer. Si tu n’écris pas ce livre maintenant tu ne le feras jamais. »
C’est pour cette raison qu’elle déclare, à la sortie de son vingt-huitième roman publié, que c’est le livre de sa vie. Le thème : la passion, la crucifixion et la mort du Christ comme si elle se mettait à sa place. C’est du direct (en léger différé), du cru, du terrible, du féroce, de l’insupportable ; donc : âmes sensibles, accrochez-vous.
Outre la description de ses dernières heures, le Christ/Amélie évoque des souvenirs qui lui sont chers : ses miracles, dont la noce de Cana, ses liens avec les apôtres, dont Judas, ses moments intimes avec sa mère et Marie-Madeleine, …

Perso, ce n’est certainement le roman que je préfère d’elle ; mais quoi qu’il advienne, quoi qu’on en dise, ce livre fera date.
J’ai toujours dit qu’elle était très maligne, cette Amélie !

Extraits :

- C’est à cela qu’on sait si l’on est amoureux ; à ce que l’on ne choisit pas. Les êtres qui ont un égo trop gros ne tombent pas amoureux parce qu’ils ne supportent pas de ne pas choisir. Ils s’éprennent d’une personne qu’ils ont sélectionnée : ce n’est pas de l’amour.

- Tentez cette expérience : après avoir durablement crevé de soif, ne buvez pas le gobelet d’eau d’un trait. Prenez une seule gorgée, gardez-la en bouche quelques secondes avant de l’avaler. Mesurez cet émerveillement. Cet éblouissement, c’est Dieu.

- Profite, mon ami. Ce verbe est abject.

- Comment sait-on qu’on a la foi ? C’est comme l’amour, on le sait. On n’a pas besoin de réflexion pour le déterminer. Dans le gospel, il y a « And then I saw her face, yes I’m a believer » C’est exactement cela, qui montre combien la foi et l’amour se ressemblent.

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Le Jésus d'Amélie!

7 étoiles

Critique de Poet75 (Paris, Inscrit le 13 janvier 2006, 63 ans) - 27 août 2019

Depuis longtemps, c’est ce qu’elle affirme, Amélie Nothomb avait le projet d’écrire un livre sur Jésus et, plus précisément, sur sa Passion. Un projet reporté d’année en année parce qu’elle ne s’estimait pas capable de le réaliser. Jusqu’à ce qu’enfin elle se décide et écrive l’ouvrage qui paraît aujourd’hui sous le titre Soif.
Le livre est audacieux puisque l’écrivaine ne se contente pas de raconter Jésus comme l’ont fait tant d’autres avant elle, non, elle fait parler Jésus, elle écrit à la première personne du singulier, ce sont les ruminations et les états d’âme de celui-ci qu’Amélie Nothomb imagine et transcrit. Quelles peuvent bien être les pensées de Jésus à l’heure de la Passion, à celle de la croix et même dans la mort ?
Dans une interview, Amélie Nothomb explique qu’elle ne s’est nullement souciée, ce faisant, ni de la critique historique ni des commentaires des exégètes. Son propos est différent, il est celui d’une romancière qui se souvient de ce qu’elle ressentait lorsqu’elle était enfant et qu’on lui racontait la Passion et la mort de Jésus. Le livre tel qu’il est proposé aujourd’hui aux lecteurs semble, en effet, pour une part, comme surgi de la voix de l’enfance, mais pour une part seulement. Car un grand nombre des propos qu’Amélie Nothomb prête à Jésus s’appuient, sans aucun doute, sur des réflexions d’adulte.
Nous avons donc affaire au Jésus d’Amélie Nothomb, qui n’est pas celui des « cathos », comme elle l’affirme dans une interview. En vérité, c’est avec les récits évangéliques eux-mêmes que l’écrivaine prend ses distances, plutôt qu’avec les seuls « cathos ». Elle se fait un malin plaisir, semble-t-il, à prendre le contre-pied, presque systématiquement, des textes des quatre évangiles. Et quand elle retient certains des écrits ou certaines des paroles rédigés par les évangélistes, c’est pour leur donner une interprétation toute personnelle.
En fin de compte, il y a de tout dans ce livre : des invraisemblances, des banalités, mais aussi de belles méditations et quelques fulgurances. Au registre des invraisemblances, il faut placer tout le début du livre ou presque. Amélie Nothomb veut nous faire avaler que tous ceux qui ont été les bénéficiaires des miracles de Jésus sont, au bout du compte, si mécontents qu’ils viennent témoigner contre lui à son procès ! Voilà qui ne manque pas d’originalité, mais que l’écrivaine n’explique que laborieusement et sans jamais réussir à convaincre, au moyen de subtilités peu crédibles. Au rayon des banalités, on n’échappe pas, bien évidemment, au grand amour entre Jésus et Marie-Madeleine, que le premier préfère appeler simplement Madeleine (à cause du prénom Marie qui est également celui de sa mère). Là, Amélie Nothomb ne fait que reprendre à son compte (ou à celui de son Jésus) ce que d’autres avaient déjà imaginé, par exemple Nikos Kazantzakis dans La Dernière Tentation du Christ.
Amélie Nothomb prête à Jésus des pensées très humaines, très incarnées, ce qui, en soi, n’a rien de choquant, mais était-il, pour autant, judicieux de prétendre, par exemple, qu’à Cana, Marie et Jésus avaient si bien profité du bon vin qu’ils en étaient, au bout du compte, pompettes ! C’est le genre de petites audaces que se permet l’écrivaine et qui n’indigneront que les béni-oui-oui.
Heureusement, dans sa deuxième moitié, l’ouvrage acquiert une intensité et une profondeur qui impressionnent. Certes, les pensées prêtées à Jésus ne perdent rien de leur originalité, mais de façon bien plus intéressante, plus forte, qu’au début du livre. Il y a même des pages de méditation très belles sur le chemin de croix, sur l’amitié de Simon de Cyrène et sur l’amour de Véronique : « deux courages d’une sublimité sans exemple ». En fin de compte, si l’on y réfléchit, on peut estimer que les questions que se pose l’écrivaine au fil de ses pages sont non seulement légitimes mais bienvenues. Ce sont, pour reprendre ce que je disais plus haut, des questions d’enfant. Or ces questions-là sont les plus judicieuses qui soient, je n’en ai pas le moindre doute.
Ce qui fait difficulté, ce ne sont donc pas les questions, mais ce sont les réponses, d’autant plus qu’en l’occurrence elles sont proposées sous la forme des ruminations et des pensées de Jésus lui-même. Et, comme je l’ai dit, elles se démarquent presque toujours des évangiles et de leurs interprétations courantes. Qu’Amélie Nothomb prenne très au sérieux l’incarnation, son implication, ses conséquences, en essayant de percevoir ce que cela veut dire concrètement, c’est pertinent. Mais qu’elle fasse dire (ou penser) à Jésus que, par exemple, il n’a jamais eu un très bon sommeil, c’est se risquer dans des particularisations qui laissent sceptique. Qu’Amélie Nothomb se heurte à l’énigme de la croix (« scandale pour les Juifs et folie pour les païens », comme écrit Paul dans sa première lettre aux Corinthiens), qu’elle soit effarée par la notion de sacrifice, par la souffrance, par le martyre, au point de les refuser, cela se conçoit et elle est loin d’être la première à passer par là. Mais faire passer Jésus par tous les stades allant de l’incompréhension (le projet du Père voulant voir jusqu’où peut aller Jésus par amour, c’est une « idée nuisible jusqu’à l’épouvante », fait dire Amélie Nothomb à son Jésus) jusqu’à l’orgueil (car aucune autre crucifixion n’aura autant de retentissement que la sienne), en passant par la révolte, la désobéissance (non, le Jésus de Nothomb n’est pas obéissant au Père !) et la haine de soi, il faut l’oser ! Car ce n’est pas aux autres que ce Jésus-là doit pardonner, mais à lui-même, ne serait-ce que parce que, par exemple, il va en entraîner plein d’autres sur la voie du martyre, ce qui paraît injustifiable à l’écrivaine (qui a d’ailleurs raison de buter au sujet d’une quelconque tentative de justification du mal et de la souffrance) !
Il ne s’agit donc pas d’évacuer ni de mépriser les questions posées par le livre d’Amélie Nothomb ! Je le répète, elles sont bienvenues et nombreux sont, probablement, ceux qui s’y heurtent, pour peu qu’ils y réfléchissent tant soit peu. Mais, pour ce qui concerne les affirmations égrenées dans le livre, c’est autre chose et l’on est totalement en droit de ne les point partager. Il y a trop de systématisme chez Amélie Nothomb, une propension à prendre le contre-pied des évangélistes qui ne peut que susciter le scepticisme.
Jésus qui s’oppose au Père au point de lui interdire la capacité d’aimer (car, selon Amélie Nothomb, seul un être doté d’un corps peut aimer), cela laisse rêveur. Mais Jésus qui se corrige lui-même (ou plutôt qui corrige ce que lui fait dire Jean dans son évangile) au point de faire l’éloge de la soif, c’est peut-être ce que le livre propose de plus séduisant. Car la seule parole que veut bien accorder à Jésus sur la croix Amélie Nothomb, c’est « J’ai soif ». Tout le reste, selon elle, n’est qu’invention de mauvais goût ! Mais avoir soif, c’est la seule chose qui compte. Et, surtout, dit-elle, ou dit son Jésus, il faut ne jamais l’étancher totalement, car « l’amour de Dieu, c’est l’eau qui n’étanche jamais » !

C'est la tournée annuelle d'Amélie.

8 étoiles

Critique de Maranatha (, Inscrit le 17 janvier 2019, 47 ans) - 24 août 2019

Nothomb c'es comme le Beaujolais, tous les ans nous y avons droit.
Comme pour le Beaujolais cela fait des années , 20 ans, que je n'ai pas goûté au crû annuel d'Amélie.
Tiens ! il se nomme Soif, cela tombe à brûle pourpoint.
J'avais lu quelques ouvrages de la plus nippone des belges de langue française.
Elle me lassait et m'énervait.
Là, c'est le sujet qui m'a fait replonger dans sa lecture, la Passion du Christ.
Je me suis dit, n'est pas Péguy, Huysmans ou Bernanos qui veut.
Comment la belle va s'en sortir pour évoquer le fondement de notre civilisation ?
La grande prêtresse de la rentrée littéraire peut-elle s'en sortir ?
J'ai consulté sa bio rapidement et j'ai vu qu'elle avait suivi sa scolarité dans des écoles catholiques, elle doit donc connaître le sujet et s'être forcément documentée avec rigueur.
Ni une ni deux, j'ai téléchargé le livre qui en version papier fait 162 pages.
Je me suis plongé dans sa lecture pour en ressortir une heure quinze plus tard.
C'est osé quand même de se mettre dans la peau de Jésus, il faut du culot, Nothomb ne s'est pas gênée pour le faire.
Elle emploie le Je et nous fait vivre un Christ humain.
Il a froid, il a mal, il a peur, il souffre, il ploie sous le poids de sa croix, il a soif.
C'est un livre terre à terre, tellurique, pas spirituel au sens premier du terme, pas de grande image religieuse, pas de théologie, c'est un Christ décalé, commun, minimaliste.
Amélie ose et n'a pas semblé pouvoir éviter une touche de Da Vinci Code en faisant de Marie-Madeleine son amoureuse, je n'ai pas compris l'intérêt de ce parti pris.
Quoiqu'il en soit nous cheminons avec Jésus durant une heure, depuis Cana ou il change l'eau en vin et son ultime parole j'ai soif, la boucle est bouclée.
L'auteur nous livre quelques réflexion sur la nature humaine, le passage du procès est révélateur de ce trait de caractère, également sur Judas, Jean et Marie.
Parmi la multitude des livres qui sortent à la rentrée Nothomb va prendre la plus belle part du gâteau.
Ce Soif va-t-il mettre en branle les ligues de vertu et faire pâlir les dames patronnesses ?
Je ne le crois pas, il y a bien quelques propos blasphématoire mais Jésus en à vu d'autres.
Et Jésus, que penserait-il de ce livre ? Difficile à dire, le dernier mot du livre est solitude.
Dans sa solitude sur la croix et avant sa crucifixion qu'a-t-il pensé ?
Sa soif n'était-elle que physique ? Avait-il soif d'autres choses. D'amour certainement, Amour qu'Amélie, à mots couverts ou dénudés, évoque tout le long du livre.
La question finale est : Est-ce un bon Nothomb ? Je dirais oui, il me semble qu'en 20 ans son style n'a pas changé, ses romans sont toujours aussi courts, sont attendus comme le Messie et finissent chassés par le prochain.

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