Baïkonour de Odile D'Oultremont

Baïkonour de Odile D'Oultremont

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Nathavh, le 21 août 2019 (Inscrite le 22 novembre 2016, 54 ans)
La note : 10 étoiles
Visites : 280 

Baïkonour

C'est le deuxième roman de ma compatriote Odile d'Oultremont, le premier - honte à moi - dormant toujours dans mon Himalaya à lire a été couronné du prix de la "Closerie des lilas" et du "Prix des lecteurs de Club".

Direction, le golfe de Gascogne, Kerlé, une petite bourgade de Bretagne au bord de l'océan.

L'océan, un personnage à part entière du roman, celui qui fait partie depuis toujours de la vie d'Anka Savidan, car c'est ici qu'elle a vu le jour il y a 23 ans. Cet océan qu'elle adore et qui la fascine changera de visage un jour de février 2017, jour où son père adoré Vladimir marin pêcheur capitaine du Baïkonour y sera englouti.

La disparition de Vladimir chamboule la vie d'Anka mais aussi celle de sa femme Edith qui refuse la nouvelle. En plein déni, chaque jour elle confectionne des quantités de soupe et de réconfort pour les membres de la capitainerie. C'est sa façon à elle de démontrer son amour et son espérance car chaque jour, elle confectionnait un thermos de ce breuvage pour Vladimir.

Il savait qu'en préparant ses soupes elle pensait à lui, elle savait qu'en les mangeant il pensait à elle.

Anka est coiffeuse, elle repense à son père et à l'océan qui l'attire depuis toujours, à la première fois à l'âge de dix ans où enfin elle avait pu grimper sur le Baïkonour, sa première pêche, la première fois qu'elle avait pris la barre et manoeuvré le bateau , à la complicité et l'admiration sans borne et l'amour infini qu'elle avait pour son père Vladimir et son métier, des sentiments non partagés par Edith.

Marcus Bogat est grutier, un des meilleurs de France. Il arrive du Sud ce 18 février 2017 à Kerlé pour un chantier qui devra durer un an et huit mois. Il s'est forgé tout seul et adore son métier et voir la vie du haut de sa tour d'acier.

Ses parents se sont séparés lorsqu'il avait onze ans. Son père est mou, fade, porté sur le pastis, sans emploi, sans ambition. Sa mère est morte lorsqu'il avait 17 ans. C'est un solitaire, il assiste le 25 février du haut de son perchoir à l'hommage rendu à Vladimir. Il remarque Anka se rendant chaque jour au salon de coiffure, elle le fascine et il tombe amoureux de cette inconnue.

Un jour, un accident survient, en voulant huiler les rails de sa grue, une bourrasque imprévue et le voilà suspendu les pieds dans le vide, son casque s'écrase au sol à 2 mètres d'Anka. Marcus est dans le coma.

Deux destins que tout oppose, se croiseront-ils ?

L'écriture de ce roman est superbe, très travaillée. Les phrases sont juste magnifiques et les mots excessivement bien choisis. La plume est fluide, agréable, captive dès les premières lignes de part la qualité de l'écriture.

C'est l'histoire d'amours; celui de l'océan, celui d'Edith porté à son mari, celui d'Anka porté à son père, celui de Vladimir porté à sa fille, celui de Bernie pour son fils Marcus, l'amour pour une inconnue, un inconnu.., l'amour de la vie. C'est l'histoire d'une renaissance, des différentes manières de faire son deuil, de se faire confiance en soi, en la vie, d'aller au bout de ses envies.

Un récit magnifique à découvrir bien vite. Une lecture très agréable.


Ma note : ♥


Les jolies phrases

Line soupire, personne ne le remarque mais elle hausse un rien les épaules, elle veut bien faire, se sent injustement traitée, car il arrive que la hiérarchie des douleurs engendre un abus de pouvoir contre lequel elle se sent impuissante.

De retour sur la plage, elle prend part aux chants dans un état semi-conscient, sa main coincée dans celle de Line, elle fixe le large, le hait, le défie, le conchie, l'Atlantique, son ami cher et ses cent mille moments de bonheur qui, d'un seul coup, et par la seule disparition d'un corps, devient l'ennemi contre lequel s'armer pour la guerre.

Au salon, les semaines qui suivent la mort de Vladimir s'enfilent mollement comme des perles en bois sur un gros fil de coton, à former bientôt un collier dont Anka a le sentiment qu'il est fixé autour de son cou, l'épaisseur du cordon enflant peu à peu. Elle tente parfois de l'ôter, mais le tissu ballonne plus encore et bientôt elle manque d'air.

Elle pose des mains sur la barre, et la serre fort. D'un coup, son coeur s'affole sous ses côtes, il lui semble que ses yeux, même fermés voient tout. L'abîme, le manquement, la débâcle. Et la reddition obligatoire. Et pour la première fois, elle pleure.

Elle a ravalé ses sanglots, ne laisse rien paraître, elle n'est pas venue pour flancher. Elle ne veut rien dévoiler à l'ennemi. Venir le saluer avec élégance et marquer ainsi sa chute, lui signifier qu'avoir avalé son père n'a rien d'une victoire, mais que, jamais elle ne pardonnera.
Et pourtant, par le passé, elle a tant aimé cette présence, l'addition phénoménale de ces litres d'eau en mouvement perpétuel, pérorant à l'infini d'une puissance que personne, jamais, ne contestait.
La surface de l'océan danse comme une ballerine. Après toutes ces années, Anka est devenue, à force d'observation et de toute son attention, la spécialiste de ses chorégraphies. La mer, comme les artistes, a ses périodes : son talent et sa virtuosité se situent au point de convergence entre la puissance des flots et leur lyrisme : l'un prenant la pas sur l'autre au fil des jours.

Enjoliver la réalité. Or chez les vieux, l'inexorable flétrissure du corps cannibalise tout, les derniers vestiges de la jeunesse surtout, et à tenter d'y revenir, surgit alors en démons faisandés l'image d'un passé qui ricane.

La mer était sa maîtresse et y résider en solitaire demeurait son seul intérêt.

Ainsi, elle a le sentiment que la mer est seule à lui dispenser sa fierté.

Ce que l'on cherche dans les fonds marins, on le retrouve à la cime de tout et c'est ainsi que d'une extrémité à l'autre ondulent les mêmes mélodies.

Personne ne ressuscite personne. Il se serait réveillé avec ou sans moi. Il n'y a pas, il n'y a jamais de miracle, il n'y a que des vivants ou des morts. Les morts on les enterre, les vivants on en prend soin.

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