Instantanés d'Ambre de Yōko Ogawa

Instantanés d'Ambre de Yōko Ogawa
(Kohaku no matataki)

Catégorie(s) : Littérature => Asiatique

Critiqué par Myrco, le 15 avril 2018 (village de l'Orne, Inscrite le 11 juin 2011, 71 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 10 étoiles (basée sur 2 avis)
Cote pondérée : 7 étoiles (2 065ème position).
Visites : 2 295 

Reflets dans un oeil d'or

Sur le thème de l'immense capacité de l'enfance à contourner une réalité cruelle par le pouvoir infini de l'imagination, qu'elle associe ici à celui du désir de perpétuation des êtres et des choses aimés au-delà de leur disparition - thème récurrent dans son œuvre - Yôko Ogawa, par la grâce de sa plume, nous fait don d'un de ces récits singuliers, à l'atmosphère étrange, dont elle a le secret.


Une mère de quatre enfants, les élevant seule, subit le choc de la perte de sa petite dernière, une mort dont elle attribue la cause à un chien maléfique, une obsession qui la poursuit jusqu'à la névrose. Dès lors, tout en façonnant autour d'eux un univers de conte pour enfants, elle va enfermer les autres dans ce qu'elle pense être une bulle protectrice, derrière le mur de briques d'une propriété dotée d'un vaste jardin, les privant de toute communication avec l'extérieur, allant jusqu'à effacer tout lien avec leur monde d'avant. Ainsi en sera-t-il de leurs noms qu'ils ne devront plus prononcer sous peine que se réalise une terrible menace. Au hasard des pages d'une encyclopédie des sciences, ils s'en choisissent de nouveaux: ce seront Opale pour la sœur aînée de onze ans, Ambre et Agate pour les frères cadets de huit et quatre ans.

Dans le cadre strict des limites définies par les interdits maternels respectés sous la pression latente des dangers extérieurs supposés, dans la douceur feutrée des murmures imposés, les trois enfants (je devrais dire les quatre, car de multiples façons leur petite sœur restera toujours présente au sein de leur bloc étroitement soudé) vont se créer un univers à eux, harmonieux, merveilleux et enchanté, magnifié par les danses et les récits d'Opale et les mélodies d'Agate. Dans l'abondante collection d'encyclopédies illustrées héritée de leur père disparu, ils vont puiser le savoir, appréhender toute la richesse du monde et trouver un support à leurs jeux et aux histoires qu'ils s'inventent.
Participe de cette création d'un monde parallèle de substitution l'élément central du récit: la métamorphose de l'œil gauche d'Ambre, sorte de processus mimétique comme induit par son nouveau nom, qui emprunte à la matière qu'il désigne sa faculté de capter et figer pour l'éternité des instantanés de vie. Interprétation fantasmée de ses troubles visuels ou métaphore de sa capacité à projeter sur l'écran flou ou opaque de son œil les images intérieures mémorisées de la benjamine, auxquelles il ajoute une continuité dans le présent, ce pouvoir, Ambre va désormais l'exercer, pour l'amour de sa mère, et consacrer son temps à décalquer dans les marges des encyclopédies ces images qui s'impriment sur sa rétine et, par la magie du mouvement rapide des pages feuilletées par ses doigts agiles, recréer l'illusion de la vie autonome et joyeuse de la petite disparue. Ce seront les fameux "instantanés d'Ambre".

Ainsi vont s'écouler des années sans autre repère temporel que la visite annuelle d'un petit âne délégué à la tonte de l'herbe, leur seul ami non virtuel. Jusqu'au jour où l'intrusion du monde extérieur par le biais d'un colporteur puis d'un chaton abandonné, va peu à peu ouvrir une brèche dans le cocon et fragiliser puis dissoudre l'édifice...

Le récit de cet enfermement nous est livré bien des décennies plus tard par la médiation d'une vieille dame qui nous transmet l'histoire telle qu'elle l'a reçue de Monsieur Amber (Ambre devenu vieux) alors que les deux vivent leurs derniers jours dans une maison de retraite pour artistes. C'est grâce à l'artifice de cette médiation que nous est donnée à voir l'autre côté du miroir, la réalité objective glaçante dont auront été victimes les enfants d'une mère perturbée, surprotectrice et inconsciente, en particulier Ambre qui sera resté toute sa vie prisonnier de cette enfance hors normes et définitivement inadapté.

Si je suis admirative de l'inventivité de l'auteure, j'ai à nouveau été touchée, comme je l'avais déjà été à la lecture de "Petits oiseaux", par sa tendresse pour ses personnages et surtout par la poésie qui émane de la simplicité de sa prose tissée de touches subtiles, sobres mais suggestives, une poésie contenue dans la délicatesse diffuse des images, fruits d'une perception particulièrement attentive, fine et sensible des éléments qui nous entourent et transmises avec une rare précision méticuleuse. Chez Yôko Ogawa, l'objet le plus banal peut prendre une dimension particulière, se nimber d'une sorte d'aura magique qui l'anime d'une vie propre.

Je me permettrai juste un léger, très léger reproche qui n'altère en rien mon sentiment d'avoir goûté par cette lecture un moment rare et précieux: peut-être une surexploitation de cette idée qui donne son titre au récit, par ailleurs riche trouvaille, mais génératrice parfois d'une certaine saturation.

Extrait:
" C'est une boîte. Un coffret solide qui ne rouille pas à la pluie. C'est une boîte mais on ne peut l'emporter avec soi. Elle reste immobile en un endroit. En plus, hors de la maison, tournée vers l'extérieur, toute seule. Quelle ténacité (...)
Elle contenait des mots écrits sur des carrés de papier (..) Les carrés de papier étaient couchés, blottis au fond de l'obscurité et j'avais peur de les déranger. J'étais trop jeune, je ne pouvais pas déchiffrer les mots écrits dessus mais je comprenais quand même qu'ils avaient parcouru un long chemin et qu'ils étaient fatigués."

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Magie de l’enfance

10 étoiles

Critique de Malic (, Inscrit le 9 décembre 2005, 79 ans) - 26 mars 2020

Une mère qui élevait seule ses quatre enfants vient de perdre la benjamine des suites d’une rougeole. Femme très superstitieuse, elle est persuadée que cette mort est due au « chien maléfique » qui avait léché le visage de la fillette peu de temps auparavant. Afin de protéger les trois autres, elle leur interdit de sortir de la propriété et leur impose des règles étranges, telle celle de changer leurs prénoms. Désormais l’aînée – fillette de onze ans - s’appelle Opale et les garçonnets – huit et cinq ans – deviennent Ambre et Agate. Tous trois vont vivre confinés dans la propriété durant plusieurs années.

Ce début évoque le curieux film de Yorgos Lanthimos « Canine », mais la ressemblance s’arrête à cette situation de départ. Le père de famille du film ne peut guère être vu que comme un pervers. Au contraire le personnage de la mère dans le roman d’Ogawa apparait comme une pauvre femme névrosée, persuadée d’agir pour le bien de sa progéniture. Les tonalités des deux œuvres sont également très différentes, malsaine et crapoteuse pour le film, poétique et empreinte de la magie de l’enfance chez Ogawa.

Privés de contacts avec un extérieur qu’ils ne connaissent plus qu’à travers les encyclopédies laissées par un père parti plusieurs années auparavant, les enfants, une fratrie très soudée, s’inventent un univers à partir des éléments de leur monde restreint, faisant même revivre la benjamine par la toute puissance de l’imagination.

« Instantanés d’Ambre » est un livre magique, habité par tout ce qui fait beauté de l’enfance, son imagination sans limites et sa capacité de résilience. Certaines scènes, comme la danse d’Opale, sont des moments d’une grâce infinie.

Ce roman a aussi un côté mélancolique : Ambre, à présent âgé et vivant dans une résidence de retraite raconte son histoire à une femme avec laquelle il s’est lié d’amitié et l’on comprend que les années de confinement avec sa sœur et son frère l’ont tellement marqué qu’il n’a jamais réussi par la suite à mener une vie normale.

Yoko Ogawa, dont j’ai déjà lu plusieurs romans, est un auteur que j’apprécie beaucoup, mais « Instantanés d’Ambre » est à ce jour mon préféré.

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