Illska, le mal de Eiríkur Örn Norðdahl

Illska, le mal de Eiríkur Örn Norðdahl
(Illska)

Catégorie(s) : Littérature => Européenne non-francophone

Critiqué par Myrco, le 24 mars 2016 (village de l'Orne, Inscrite le 11 juin 2011, 70 ans)
La note : 5 étoiles
Moyenne des notes : 5 étoiles (basée sur 2 avis)
Cote pondérée : 3 étoiles (47 548ème position).
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L'obsession de l'Holocauste

Une relation amoureuse triangulaire: a priori quoi de plus banal me direz-vous... Sauf que ce livre ne l'est pas, ni par le propos, ni par le ton, ni par la construction souvent déroutants. "Illska, le mal" se veut avant tout un roman politique et se révèle au final un ouvrage assez protéiforme, essai, à moitié transformé seulement (selon moi), de concrétiser un projet ambitieux mêlant la vie de ses personnages à la grande Histoire passée et présente, celle du nazisme et de ses résurgences dans notre actualité contemporaine, avec pour message, me semble-t-il: soyons vigilants devant les ferments toujours vivants prêts à faire ressurgir le mal.

Signalons également d'emblée que, le traducteur -Eric Boury - a beau être le même, et l'auteur, un jeune poète islandais, rien à voir ici avec la prose poétique de Stefansson (l'auteur de "Entre ciel et terre").

Agnès, personnage pivot du roman, est islandaise, née sur le sol islandais ( c'est là que se situe l'essentiel du récit qui nous emmène aussi en Lituanie et accessoirement dans le reste de l'Europe) mais de parents lituaniens ayant fui le communisme et retournés chez eux après la chute de l'empire soviétique.
Agnès porte en elle le poids tragique de l'Histoire au travers de sa filiation. Son arrière grand-père paternel, catholique lituanien, a tué son meilleur ami, son arrière grand-père maternel juif, et ses fils, nationalistes anti-communistes à la solde des nazis pendant l'occupation allemande, bras zélés de l'extermination de la communauté juive de Jubarkas se sont rendus coupables des pires exactions.
La jeune femme vit, depuis très jeune, dans l'obsession de l'Holocauste et a décidé de lui consacrer son mémoire de mastère. Pour les besoins de celui-ci, elle va rencontrer Arnor, un brillant intellectuel néo-nazi et leur divergence idéologique ne l'empêchera pas de succomber avec lui à l'attrait du sexe alors qu'elle vit avec Omar. De ce triangle amoureux naîtra le petit Snorri dont elle ne saura pas, avant longtemps, qui est le père...

Le roman (600 pages) présente quatre parties distinctes, d'intérêt inégal à mon avis.
Dans la première, la plus riche sans doute, mais aussi la plus déstabilisante, il est question, dans une chronologie bousculée, de la rencontre entre Agnès et Omar, de la genèse de leur couple et du périple qu'effectue un Omar paumé, en Europe, après avoir mis plus ou moins accidentellement le feu à leur habitation suite à la crise engendrée par l'infidélité d'Agnès. Mais, il est aussi et surtout question du nazisme et de la montée des mouvements d'extrême droite en Europe, dans un récit alternant en mailles serrées, de manière tout à fait inhabituelle, intrigue et réflexions. Le propos est brillant, référencé, mêlant différents points de vue et perspectives, le ton souvent décalé, goguenard, de telle sorte que l'on peine parfois à interpréter le degré d'ironie. Certains propos m'ont paru tout à fait pertinents, d'autres m'ont franchement agacée par une propension à l'amalgame qui peut parfois friser la provocation.
La seconde partie est bâtie sur l'alternance, à nouveau très serrée, de deux fils narratifs. L'un nous emmène en Lituanie en 1941, et nous raconte ce maelström tragique dans lequel se sont trouvés pris les arrière grands-parents d'Agnès. Ce fil m'a beaucoup appris; je n'avais encore jamais entendu parler de ces pratiques cruelles et humiliantes imposées aux juifs entre eux. L'autre fil raconte la vie d'Arnor avant Agnès, son enfance de petit chef nourri de mythologie islandaise, sa jeunesse et la formation de son orientation politique.
La troisième partie alterne, sur le même mode, la jeunesse d'Omar et l'histoire du couple après la naissance de Snorri. De manière originale, l'auteur entrecoupe cette partie d'une sorte de voix omnisciente " nous sommes la vie..." qui, à la fois pénètre et accompagne l'éveil de la conscience de l'enfant et lui délivre un message lucide, désabusé: lui aussi sera confronté au poids de l'Histoire, à la haine, mais aussi à l'espérance de l'amour qui sauve "car l'amour est sans doute la trame de la vie".
Enfin, la dernière partie nous livre à la fois le dénouement de cette relation triangulaire (un peu confuse entre la réalité et ce qui aurait pu être) et celui des évènements de Jubarkas en 41, éclairant certains points que l'auteur avait savamment laissés dans l'ombre et dont la révélation confère une certaine force à ce volet final.

Avec un peu de recul, ce livre me laisse une impression extrêmement mitigée. Si je mets de côté certaines réserves de fond sur la première partie, il faut admettre que celle-ci répond à l'ambition de l'auteur (du moins telle que je l'ai perçue).
Tout ce qui concerne par ailleurs l'épisode de l'extermination des juifs lituaniens présente un intérêt majeur.
Un certain nombre d'idées originales, illustration des potentialités de l'auteur, font que cet ouvrage se démarque d'une production moyenne. Un exemple: la tentative d'effacement de l'auteur derrière son livre " Ici le texte. Je suis le texte, je suis le livre et j'écris le texte que contient ce livre. Je ne suis pas l'auteur" pour lui donner plus de présence peut-être mais tentative un peu maladroite et inaboutie qui contredit les passages dans lesquels il interpelle familièrement le lecteur.

A contrario, j'ai trouvé que la force du livre se diluait trop souvent dans la trivialité de certains passages, également dans les parties consacrées à l'histoire d'Arnor et plus encore aux tribulations sexuelles de la jeunesse d'Omar qui auraient gagné à être considérablement réduites. De même, les adresses à Snorri, intéressantes en elles-mêmes, ne m'ont pas paru trouver leur place dans ce contexte et mon sentiment est que l'auteur, à vouloir trop briller, s'est un peu égaré par rapport à son projet initial et en a affaibli la portée.
Le ton adopté, désinvolte en permanence, souvent mi-figue mi-raisin, maniant l'humour noir, s'il balaie avantageusement tout pathos, ne laisse en même temps guère de place à l'émotion .
Quant à cette construction si particulière, ce maillage exceptionnellement serré, autant il colle parfaitement, dans la première partie, au parti pris de nous faire saisir à quel point l'ombre du nazisme s'infiltre dans tous les interstices de la vie des personnages, autant dans la suite, cette alternance systématique tend à devenir un procédé lourd et artificiel, à tel point que je m'en suis affranchie dans ma lecture des deuxième et troisième parties afin de ne pas perdre le fil.

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Un roman assez peu convaincant

5 étoiles

Critique de Poet75 (Paris, Inscrit le 13 janvier 2006, 63 ans) - 24 février 2017

"Illska", qui donne son titre à ce roman, c'est le Mal en islandais. C'est, en effet, le projet que s'est fixé l'auteur, cherchant les racines du mal et ses manifestations extrêmes dans le nazisme et dans ses prolongements jusque dans l'Europe contemporaine. Le livre oscille au gré des personnages dans la temporalité et dans la géographie. L'auteur alterne les scènes se déroulant pendant la 2ème guerre mondiale et d'autres qui ont lieu à notre époque, d'une part en Islande, de l'autre en Lituanie. Toute cette construction, assez complexe, m'a laissé perplexe. J'ai eu le sentiment, tout au long de ma lecture, nonobstant quelques pages impressionnantes, d'avoir affaire à un ouvrage trop pensé, trop fabriqué, comme si l'auteur avait voulu démontrer quelque chose. De plus, certains procédés du livre m'ont laissé dubitatif, en particulier les nombreux paragraphes qui essaient de décrire les pensées d'un nourrisson!!! Un roman qui ne m'a pas totalement convaincu, par conséquent.

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