Bain de lune de Yanick Lahens

Bain de lune de Yanick Lahens

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Chakili, le 2 mars 2015 (Floreffe, Inscrit le 30 décembre 2010, 74 ans)
La note : 8 étoiles
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Une fresque familiale haïtienne

Dans l’île d’Haïti, dans le village d’Anse Bleue vivent les Lafleur, paysans miséreux soumis aux caprices de la terre. Quatre générations familiales défilent devant nos yeux dans la tradition populaire haïtienne, avec leurs souffrances, leurs superstitions, leurs débrouilles, leurs désirs, leurs faiblesses. Ils sont confrontés à la puissance féodale de leurs rivaux riches et corrompus, les Mésidor qui étendent inexorablement leur puissance sur la région au détriment des fermiers.
Les soubresauts politiques qui se dessinent à Port-au-Prince et gagnent les villages, la corruption insidieuse liée à une violence meurtrière (Papa Doc et ses Tontons Macoutes ne sont pas cités mais sont bien présents) ne feront qu’accentuer la déchirure: l’opportunisme politique est réservé aux nantis.

Le destin des Lafleur prend une coloration dramaturgique lorsque la jeune Olmène se laisse séduire par l’ennemi séculaire, le vieux Tertulien Mésidor. Le symbole est fort: elle y gagne «une case en dur» alors que ses parents et frères s’agglutinent dans la pièce unique de la cabane. Mais il ne peut y avoir d’issue au destin, Olmène revient à la famille, sans espoir. Tous se régénèrent dans les rites superstitieux du vaudou et s’obstinent vainement à vaincre une terre hostile qui ne cesse de s’appauvrir et de les anéantir.

Certains, plus jeunes, plus insoumis, tenteront la fuite, au grand dam du patriarche. Mais ce ne sont que soubresauts; on ne peut changer le cours du destin: Olmène disparaît à jamais, abandonnant son fils au lakou, au cercle familial. Son frère Fénelon croit pouvoir grimper l’échelle sociale en intégrant les milices, il sera le premier trahi et lynché.

La fresque familiale est entrecoupée de récits répétitifs à la première personne: ceux d’une jeune fille naufragée, violentée, trouvée moribonde sur la plage. Dans son agonie, elle évoque mentalement sa famille, les Lafleur. Elle boucle la saga familiale, il s’agit de la petite-fille cadette d’Olmène, Cétoute, assassinée par le dernier des Mésidor.

Le récit est empreint de descriptions poétiques, impressionnistes, dans une langue riche et imagée. Les tournures créoles foisonnent (un lexique figure en fin de livre). Le ton est authentique et nous fait vivre la réalité cynique de l’île, la souffrance paysanne, les marchés villageois, les transes vaudou, les calamités naturelles - sécheresse, ouragans.
Tout en étant emphatique dans la forme, la narration est dépourvue d’élans passionnés: l’intonation est fondamentalement résignée. Les événements paraissent inéluctables et renforcent de leur fatalité le sombre futur de l’île et ses habitants.

Le roman peut déconcerter par son exotisme (outre le lexique créole, un arbre généalogique aide à la lecture) mais il s’agit d’une très belle découverte d’une littérature francophone antillaise.

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