L'Art de pleurer en choeur de Erling Jepsen

L'Art de pleurer en choeur de Erling Jepsen
(Kunsten at graede i kor)

Catégorie(s) : Littérature => Européenne non-francophone

Critiqué par Tistou, le 27 février 2013 (Inscrit le 10 mai 2004, 68 ans)
La note : 7 étoiles
Moyenne des notes : 7 étoiles (basée sur 6 avis)
Cote pondérée : 5 étoiles (27 018ème position).
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Danemark, années soixante …

Il y a un petit côté « La voleuse de livres » de Markus Zusak dans ce roman d’Erling Jepsen, le Danois. Cette façon de développer l’histoire depuis l’entendement, les connaissances et le ressenti d’un petit garçon de onze ans, un côté aussi « Quand j’avais cinq ans, je m’ai tué », de Howard Buten … C’est le procédé d’une narration à hauteur d’enfant, évidemment, qui suggère ces comparaisons.
Il a onze ans notre narrateur, Allan, et il vit au sein de sa famille ; Papa, Maman et Sanne, sa grande sœur de 14 ans dans le Jütland, une province apparemment fort rurale, au moins dans les années soixante puisque c’est de la réalité de cette époque que s’empare Erling Jepsen.
Papa et Maman tiennent une épicerie, une « comme avant », c'est-à-dire une épicerie où l’on sert encore le client. Ceci à un moment où le concept de libre-service fait son apparition – il nous raconte tout cela Erling Jepsen, sans avoir l’air d’y toucher, en déroulant son histoire – et où les affaires ne sont guère florissantes. Mais le Papa a un don particulier ; il trouve des trésors d’éloquence lorsqu’il faut faire l’éloge d’un mort au bord de la tombe quand tout le monde, affligé, est rassemblé. Et cela lui vaut des regains d’activité après un sermon bien réussi. Et notre Allan a bien remarqué la chose, et pas inhibé pour un sou, il pousse le raisonnement à son terme : il faudrait tout simplement qu’il y ait davantage d’enterrements où son père puisse briller pour relancer l’activité commerciale de la petite épicerie. Elémentaire mon cher lecteur !
Et là où un adulte se raisonnerait, Allan va y penser, penser, prier pour, faire des listes de, … pas inhibé je vous l’ai dit …
Mais Papa a aussi des comportements parfois bizarres, qu’Erling Jepsen nous suggère plus que nous démontre. Il se sent parfois malheureux et retrouve de l’entrain lorsque Sanne, sa fille, vient le consoler sur son divan. Sanne qui ne va pas trop bien. Mais on croit comprendre pourquoi.
Et puis l’histoire va dérouler son fil, pas si gentille que ça l’histoire, même si le fait d’en prendre connaissance via le filtre « Allan » pourrait la faire passer pour gentillette.

« L’inspecteur scolaire me sourit gentiment et me questionne sur mes loisirs. Je lui parle des lapins, et ça a l’air de l’intéresser énormément, et sa femme aussi. Ils semblent passionnés par l’élevage des lapins, et ça on peut dire que c’est mon rayon.
« On doit toujours mettre le mâle chez les femelles et jamais le contraire, je leur dis.
- Voyez-vous ça ! disent-ils en chœur.
- Le mâle doit se sentir en terrain connu, sinon il devient inquiet, et dans ce cas il ne se passe rien. C’est lui qui doit prendre la direction des opérations, vous comprenez ?
- Oui, évidemment, dit la maman de William.
- Et s’il bascule en arrière après avoir sailli la femelle, c’est qu’il est trop jeune, et qu’il n’a que de l’eau croupie dans les couilles. Il doit tomber sur le côté en se retirant, avoir l’air un peu groggy et cligner des yeux.
- C’est une information capitale, dit-elle en se tournant vers son mari, tu as entendu ? Il faut retomber sur le côté. »
-
Erling Jepsen s’y entend pour mettre en évidence l’innocence de l’enfance vis-à-vis d’éléments que nous, lecteurs adultes, comprenons comme beaucoup plus terribles. Mais tout est dans la suggestion.
Et puis c’est l'occasion d'un bain dans ce monde des années soixante qui nous parait si loin maintenant – pour ceux qui l’ont connu !

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Le plus fort c’est mon père

7 étoiles

Critique de Aaro-Benjamin G. (Montréal, Inscrit le 11 décembre 2003, 55 ans) - 11 septembre 2013

Ce n’est pas la première fois qu’un auteur utilise la voix d’un enfant pour créer une distance avec la gravité des drames de la vie, par exemple ici, l’inceste et le suicide. Dans ce roman, cette astuce est plutôt sinistre. Le jeune narrateur rédige des listes de personnes qu’il souhaite voir trépasser afin que son père puisse faire valoir son seul talent, prononcer des oraisons funèbres.

Je ne déteste pas l’humour décalé. Ici cela n’a pas fonctionné, probablement par un manque de réalisme de certains événements et les comportements contradictoires du narrateur. Néanmoins, le fond demeure valable et offre souvent de bons moments de lecture.

Curieux cocktail...pas à mon goût

5 étoiles

Critique de Myrco (village de l'Orne, Inscrite le 11 juin 2011, 74 ans) - 8 septembre 2013

Evidemment, on ne peut nier l'intérêt de l'angle d'attaque choisi par l'auteur pour traiter d'une réalité familiale malsaine et navrante : le faire à travers le regard décalé d'un enfant de onze ans qui interprète les choses à sa manière.

Jepsen ne nous donne ici qu'un aperçu de ce que pouvait être une petite bourgade provinciale danoise des années 60, un microcosme assez peu sympathique mais banal, dont certains cachent leurs vicissitudes derrière la respectabilité sociale et la religion bienpensante et rendent forcément responsables les jeunes "blousons noirs" de tous les méfaits commis.

Par contre, la famille de notre jeune héros se révèle, elle, un peu plus particulière. Tout y est soumis aux humeurs du père, personnalité assez veule et psychiquement perturbée, lâche, cupide, arriviste, calmant régulièrement ses nerfs en infligeant des corrections cuisantes à son benjamin narrateur, coupable d'une relation incestueuse avec sa fille de quatorze ans, relation à l'origine de conséquences graves, pas seulement sur le psychisme de la jeune fille, le tout avec la caution silencieuse de la mère.
Et comme si cela ne suffisait pas, voilà un homme qui prend son pied en pratiquant ce qu'il sait le mieux faire : l'art des oraisons funèbres, traînant son gamin dans tous les enterrements et imposant sa prestation même là où elle n'est pas requise. Quant au loisir familial le plus apprécié les samedi soir: chanter en chœur les chansons les plus tristes en pleurant à qui mieux mieux...

Dans un tel contexte délétère, notre petit narrateur, à la fois naïf et manipulateur s'efforce de prendre les choses du bon côté. Même s'il ne se sent pas toujours à l'aise dans sa peau et s'il est sincèrement dévoué à son père auréolé du "pouvoir des mots", il a bien compris que "s'il va bien (le père), on ira tous bien" et essaie donc de se comporter en garant de l'équilibre familial. Pragmatique, il a su développer ses stratégies de défense entre le personnage imaginaire qu'il s'est créé, hybride de Tarzan et de l'archange Gabriel et sa petite philosophie personnelle : "il faut courber le dos et se soumettre et quand on n'y arrive plus, il faut accepter les coups qu'on mérite et le soir, on n'a plus qu'à prier pour que les choses s'arrangent."

Le parti pris de l'auteur nous vaut évidemment quelques saillies saugrenues de la part de l'enfant, quelques réflexions plus ou moins naïves qui peuvent faire sourire dans toute cette noirceur. Ainsi (à propos de sa sœur): "et elle est malade parce qu'elle a trop dormi avec Papa sur le canapé, enfin je crois. Ou alors pas assez."

Certains ont apprécié ou apprécieront. En ce qui me concerne, cela n'a pas fonctionné et je n'ai pas réussi à éprouver d'empathie pour cet enfant pas si innocent et déjà déformé par quelques traits de caractère du père. Je n'ai pas non plus apprécié quelques outrances, genre la fessée administrée au père par le frère aîné.

Un ton décalé

6 étoiles

Critique de Aliénor (, Inscrite le 14 avril 2005, 56 ans) - 21 juillet 2013

L’art de pleurer en choeur que développe ce roman au titre intriguant, c’est celui d’un père de famille dépressif et plutôt pleutre, dont le talent se révèle lors des enterrements. Il brille alors lors d’oraisons funèbres remarquées dans le village, qui ont pour effet de faire grimper le chiffre d’affaires de l’épicerie familiale. Son fils de onze ans, le narrateur de cette histoire, vénère ce père et en vient à souhaiter que surviennent des décès, car il a remarqué qu’après ces oraisons, le climat à la maison est plus serein.

Au ton léger du récit, impulsé par le jeune âge du narrateur, on pourrait penser que ce roman est une gentille comédie narrant les péripéties humoristiques d’une famille. Mais en fait le choix de l’auteur crée un décalage entre la spontanéité et la naïveté des propos du petit garçon, et le tableau qui nous est peu à peu dépeint. Tout est vu par les yeux d’un enfant qui ne saisit pas la réalité des rapports entre ses deux parents, entre son père et sa sœur, mais le lecteur lui le comprend, et le malaise grandit. Pour autant, cette lecture n’est jamais glauque ou malsaine, même lorsque l’inceste devient évident. On peut parfois s’agacer de voir cet enfant conserver son admiration pour un homme qui fait tant de mal à ses plus proches, mais il est évident que grâce au regard qu’il porte sur le monde et grâce à sa fraîcheur, il saura se défendre.

Roman original donc, plus sur la forme que sur le fond, qui me donne envie de découvrir plus avant cet auteur danois que je ne connaissais pas. Et surtout, j’aimerais découvrir le film adapté de ce livre, curieuse de voir si son atmosphère et son ton ont pu être préservés à l’écran.

Ah la la, quelle famille !!

8 étoiles

Critique de Ellane92 (Boulogne-Billancourt, Inscrite le 26 avril 2012, 48 ans) - 30 avril 2013

J'ai beaucoup aimé "L'art de pleurer en chœur". L'auteur nous décrit la petite vie rurale, lisse en surface, mais pleine de désordres, d'un petit village danois dans les années soixante au travers du regard et du langage d'un enfant de 10 ans. La prise de point de vue est très réussie : on n'a aucune peine à entrer dans les fantasmes et la réalité vécue par notre jeune héros, entre ses affirmations sur la vie issues des phrases toute faites serinées par le Père et les raccourcis pris par les pensées d'un jeune enfant.
Erling Jepsen arrive sans peine à nous faire rire de situations horribles (comment faire mourir la riche tante ?) ou sordides, voire tout simplement drôle (cette histoire de lapins, quand même !!!!) et on se reprend à relire un même passage plusieurs fois pour vérifier, au-delà de la vision explicitée pas si candide que ça d'Allan, si l'on a bien compris ce que l'auteur sous-tendait derrière des propos plus ou moins anodins.
Critique des petites villes et de leur fonctionnement, de la famille "unie et heureuse", de la politique ou de la psychiatrie, l'auteur, avec beaucoup de talent, nous fait rire en frémissant (et inversement), tout en dénonçant le mythe de la naïveté de l'enfance au travers de son héros bien moins ange que démon !

Dans l'épouvante le sourire aux lèvres.

7 étoiles

Critique de Pucksimberg (Toulon, Inscrit le 14 août 2011, 44 ans) - 27 mars 2013

Le narrateur de 11 ans est plein de naïveté et de bienveillance. Le Danemark des années 60 est donc perçu à travers le regard de ce jeune adolescent qui sait émouvoir en inclinant sa tête et en fixant de ses yeux bleus les adultes. Son père, petit épicier, sa mère, femme discrète, sa soeur Sanne au comportement étrange et Asger son grand frère sont les personnages principaux de ce roman.

Erling Jepsen a le sens du rythme et parvient à captiver son lecteur par ces histoires originales et transfigurées par le jeune narrateur. En même temps, il provoque le rire du lecteur alors qu'il aborde parfois des sujets graves, voire atroces. Ce décalage peut à la fois choquer et rassurer le lecteur par la distance que le rire instaure. Jouhandeau a appelé le dernier tome de son journal "Dans l'épouvante le sourire aux lèvres", c'est un peu l'attitude que le lecteur adopte face à ce roman touchant, parfois agaçant. La comparaison s'arrête là car l'univers de Jepsen ne ressemble en rien à celui de Jouhandeau.

Notre jeune narrateur est spontané et certaines remarques pleines de candeur font mouche. L'on rit de ses réflexions lorsqu'il se croit capable de sauver son univers familial, de renflouer la caisse familiale ou lorsqu'il ne comprend pas le monde des adultes. Par sa naïveté, une critique est faite. Les épisodes narrés sont emplis de vie, malgré le nombre de cadavres. Erling Jepsen parvient à ressusciter une époque avec talent, sans faire oublier la gravité et l'horreur de certains sujets.

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