Apaiser la poussière de Tabish Khair

Apaiser la poussière de Tabish Khair

Catégorie(s) : Littérature => Asiatique

Critiqué par Gregory mion, le 27 août 2012 (Inscrit le 15 janvier 2011, 40 ans)
La note : 10 étoiles
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On dirait l'Inde.

Il se peut que toute l’Inde tienne dans l’architecture bringuebalante d’un autocar privé, effectuant l’aller-retour Gaya-Phansa comme une vieille balançoire rouillée gémit sa peine en se rendant d’un point à un autre de l’espace sans jamais pouvoir se libérer du squelette de ferraille qui la maintient debout, et piloté par un acariâtre chauffeur qui s’appelle Mangal Singh, dont la carrière d’écrivain s’est soldée par les ratages qui conduisent un caractère à son plus haut degré de misanthropie. L’Inde qui se laisse donc apercevoir dans ce roman est celle qui se voit foulée par les roues de l’autocar. De loin en loin, pourtant, on devine à l’extrémité d’une page la rumeur métropolitaine, le remue-ménage d’une densité humaine que notre œil occidental reconnaît davantage à l’évocation de Calcutta ou de Mumbai, mais ce n’est pas cette immensité urbaine qui intéresse Tabish Khair ; son bus suit une ligne un peu moins faite de bitume, un peu moins cadastrée par la tentation géométrique, c’est-à-dire que son trajet s’arrache des polices morales qui nous sont relativement limitrophes, nous proposant des substitutions de pensée que nous aurons de la difficulté à intégrer dans nos repères statiques ; son bus prend alors les routes de poussière, celle qu’on « apaise » en y jetant quelques seaux d’eau afin qu’elle ne se soulève que modérément lorsque les véhicules passent, ou lorsque des masses d’individus la piétinent frénétiquement, déchaînant à leurs pieds des éruptions cendreuses, des tourbillons de molécules aux couleurs d’un arc-en-ciel presque monochrome tant le marron des pays chauds, pour peu qu’il sache se marier à d’autres tonalités et qu’on veuille lui supposer une solidarité de nuance, consentira seulement à nous présenter des tons de jaune et d’orangé pas forcément scintillants ; c’est qu’une certaine impression de pesanteur sociale domine malgré tout, outre les dards d’un soleil qui pourrait pimenter ces gouaches à la membrane de kaki – or personne ne surprendra Khair à se vautrer dans un exotisme malhabile qui vanterait le délice d’une Inde bariolée car, du moment que la poussière a son mot à dire, c’est que l’assortiment des couleurs possibles s’en trouve interloqué, sans discours complaisant exploitable. Après tout c’est de poussière fougueuse dont il est question, et de ce point de vue la couverture du livre donne un indice de sa coloration esthétique en même temps que son titre, ingénieusement choisi par la traductrice Blandine Longre, nous enseigne que l’élément humain, en Inde, dépasse la quadrature de notre despotisme conceptuel qui voudrait tout réduire à l’homme socialement éclairé, nécessairement maître et possesseur de sa terre, voire de ses terrains. Par conséquent, l’Inde que pratique cet autobus est celle où il est utile de soulager la poussière, celle où le pacifisme n’est pas systématiquement localisable autour de deux mains serrées, mais quelquefois repérable dans une concupiscence élémentaire entre l’eau et la poussière. Aussi nous faudra-t-il, avant de monter dans ce bus, laisser sur le bas-côté nos idées les plus préconçues, nos théories les plus intolérablement salubres à force d’être astiquées par un auto-protectorat pantouflard, et accepter d’augmenter l’élasticité de notre âme en lui faisant prendre la poussière, en la faisant donc tousser de toute sa métaphysique enkystée dans sa gorge éthérée. Ensuite, il nous faudra supporter la nature détournée d’une telle route, assez mal répertoriée dans les guides touristiques. Dans une certaine mesure, ce voyage en bus mené d’une main revêche par Mangal Singh est constitutif d’un tournant à la fois physique et intellectuel : on ne procède ni par vol d’oiseau, ni par une sorte de raisonnement sélectif – il faut tout prendre ou ne rien prendre, monter ou faire demi-tour et s’en retourner à l’aéroport international d’où l’on aurait pu vouloir venir à dessein d’emprunter la ligne Gaya-Phansa. L’organisation même du roman n’est pas faite dans l’ambiance vermoulue d’une narration qui relie des points entre eux. Ou plutôt si : les choses tendent vers une cohérence, toutefois cette dernière répond à la logique d’une littérature de voyage, en l’occurrence une logique de vignettes descriptives et d’actions pivots, orchestrant la dialectique d’un lieu mouvant où s’inscrit le corps à corps du spéculatif et du dramatique. À cet égard, le personnage de Singh est une éponge narrative et quelque chose de son embonpoint traduit le sentiment d’accouchements pénibles, à savoir la libération d’une imagerie sans concession qui n’est en définitive que le pain quotidien d’un chauffeur d’autocar hors-la-ville, hors-les-lois classiques pour ainsi dire, creusant le sillon d’une représentation de l’Inde absolument terrifiante parce que radicalement en marge de nos pratiques. Mais encore une fois l’auteur d’Apaiser la Poussière ne saurait tomber dans l’écueil d’une réduction bon enfant. On s’attendrait en effet à ce que Khair nous fasse le coup d’une raison indigène qui sait nous présenter une sagesse à toute épreuve alors que nous, Occidentaux, ne serions que des témoins incrédules devant ces spectacles souvent effarants, ces scènes d’une Inde où la férocité générale s’est depuis longtemps expatriée de la nature du tigre. Tout au contraire, Khair, par l’entremise de ce bus, nous fait délibérément voyager sur un circuit moucheté de pourritures combinées à d’autres avilissements, et tout ceci est aussi naturellement agencé que le seraient les traces jaunâtres d’une peau de fromage un peu trop fermenté, un peu trop oublié parmi les décombres de nos régimes alimentaires, au fond d’une cave encore plus profondément enclavée qu’un caveau déjà vétuste. Ainsi, pendant que ce transport en commun nous déracine, nous pénétrons intempestivement dans plusieurs vies qui se sont croisées là, sur cette route que l’on aurait assurément choisi de ne pas prendre. Le roman, par la force de son laconisme en cartes postales (le cœur du livre s’intitule d’ailleurs « Voyages »), aborde entre autres des sujets aussi complexes que la multiplicité des langues, le statut des femmes ou les rapports hiérarchiques dans le milieu professionnel. En fin de compte, l’écriture se met en place comme on se familiarise avec la société environnante des passagers quand on prend un bus, un train ou un avion : on a d’abord une intuition vague des gens qui sont nos voisins, puis, graduellement, on s’accommode de cette familiarité silencieuse car il est fréquent que nous n’adressions même pas la parole à ceux qui nous bordent ; on ne fait que s’investir dans des visages en déchiffrant ici ou là des marques de bienveillance ; nous ne faisons que deviner des singularité expressives ou des appartenances symboliques. Telle est l’écriture de Tabish Khair dans Apaiser la Poussière : premièrement, c’est une perception floue, un verbe secoué par le balancement de l’autobus et la fragmentation de plusieurs « Je » qui se réunissent dans le voyage ; puis, secondement et graduellement, c’est l’exercice de l’apprivoisement, la sensation que toutes les unités subjectives se confondent dans le seul égo-roulage de l’autocar. Et qu’attend-t-on ? On attend que le bus accomplisse ses escales, qu’il se désengorge des passagers, qu’il atteigne sa destination et reprenne en sens inverse la voie (et les voix) qu’il nous a fait visiter. Sauf que l’Inde, on l’a compris, est un pays où la poussière désobéit, où tout est susceptible d’être un instant englouti sous ce manteau de minuscules quantités géologiques. Ainsi, lorsque le bus va s’arrêter plus longtemps que prévu, on verra toute l’Inde contenue dans le véhicule ; on verra quelle est l’option des passagers pour retrouver leur « Je » une fois qu’ils descendent du bus… un geste si anodin pour nous.

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