Le chant des adolescentes de Richard Millet
Catégorie(s) : Littérature => Francophone
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A l'ombre des jeunes filles en fleur...
« Le chant des adolescentes » est une imposante galerie de portraits de 70 jeunes filles de 15 à 16 ans environ, croqués sur le vif et non sans un certain humour (amour) par leur professeur, le sieur Millet en personne. Cette collection pourrait ressembler de près ou de loin à un tableau de chasse de dragueur infantile, mais cela reste improbable dans la mesure où la différence d'âge et de position sociale font que les rapports ou tentatives de rapports restent toujours symboliques ou platoniques. Ces nymphettes, plus vraiment des enfants et pas encore des femmes, sont toutes jolies et, si elles ne le sont pas vraiment, ont toujours quelques parcelles de beauté parfaitement décrites en fort peu de mots (chaque portrait tient sur une ou deux pages maximum) par la grâce de l'incontestable talent littéraire de Millet.
L'ensemble est frais, sensuel et un tantinet équivoque. En effet, toutes ces lolitas cherchent par mille moyens à capter son attention, à mesurer leur potentiel de charme et de séduction en se servant du seul adulte qui soit à la fois à leur portée et qui ne risque pas de les entraîner trop loin, leur prof. Lequel subit une sorte de supplice de Tantale délicieux car la seule réponse qu'il peut leur apporter est forcément réduit à de petites privautés bien innocentes. Cet ensemble de descriptions d'une précision d'entomologiste aurait pu lasser à la longue, ne serait-ce que par la répétition. Il n'en est rien car toutes sont uniques, différentes et très bien campées. Bien entendu, un tel exercice de style, car il s'agit bien de cela, même mené avec la plus formidable maestria littéraire, reste néanmoins d'un intérêt assez limité.
Les éditions
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Le chant des adolescentes [Texte imprimé] Richard Millet
de Millet, Richard
Folio / Collection Folio
ISBN : 9782070358380 ; 6,90 € ; 10/07/2008 ; 159 p. Broché
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Une suite malsaine de portraits (69 + 1), qui dévoile le regard ambigu d'un professeur de français troublé par ses élèves et jouant avec elles
Critique de Eric Eliès (, Inscrit le 22 décembre 2011, 52 ans) - 19 avril 2026
Néanmoins, bien avant cet évènement, Millet (qui par ailleurs tient un journal, dont l’intérêt essentiel est de dévoiler toutes les « magouilles » et « vanités » des milieux littéraires) avait déjà écrit plusieurs romans, essais et recueils, dont ce « chant des adolescentes » publié dans les années 90, quand Millet était professeur de français dans des classes de collège et lycée. Contrairement à CC.Rider, j’ai trouvé le recueil très malsain et ne publie cette critique que pour nuancer la critique initiale, qui me semble bien trop élogieuse. Dans cette galerie de portraits d’élèves, Richard Millet étale sa fascination des adolescentes dont (je cite) « la nymphescence s’éteint après 16 ans » : en tant que professeur, il semble se délecter de son ascendant et d’un jeu permanent de séduction fait de regards, de frôlements, de touchers et de paroles ambiguës… Son comportement est celui d’un prédateur qui se contente de la chasse et s’interdit de passer à l’acte, tout en fantasmant sur l’émoi qu’il suscite chez ses élèves.
Ces très jeunes filles m’ont néanmoins comblé ; elles auront été mes plus sûres amoureuses ; nous n’avons, elles et moi, rien espéré d’autre que le bonheur d’être ensemble, dans l’invention perpétuelle du regard, de la voix, de quelques gestes – avec une fantaisie et une ingénuité qu’elles perdront bientôt.
On sent chez Richard Millet le besoin permanent et presque délirant d’être admiré et désiré. Dans la galerie de portraits de ses élèves, aux descriptions très portées sur les attitudes et les corps (le port de tête, le regard, le sourire mais aussi la cambrure, les seins naissants, etc.) :
Vanessa : Elle n’aime ni sa figure, qu’elle juge trop ronde, ni son corps dont elle dénonce l’embonpoint. Elle a tort : ses yeux, d’un bleu pâle tirant sur l’ardoise, lui donnent un aplomb, une autorité que ne démentent point ses gestes lents, quand elle écrit au tableau, non plus que sa démarche, solennelle en dépit d’un chandail trop large qui dissimule mal une poitrine à l’ampleur déjà magnifique et une croupe ferme dans un jean qui – suprême audace et nullement apanage des filles trop bien en chair – est pris délicatement dans la raie des fesses.
on trouve nombre d’interprétations et d’images, qui semblent uniquement des projections de ses pensées et obsessions personnelles :
Adeline : Je m’étais penché vers elle, à sa demande, pour l’aider à mettre d’aplomb quelque phrase bancale ; j’avais posé la main sur son épaule afin de l’écarter un peu de la feuille : elle fit alors passer de mon côté la chevelure tout entière qui, lourde et fraîche, et pleine d’odeurs naïves, rares, tourmentantes, s’écroula sur ma main avec le bruit d’une robe tombant à terre.
Elsa : Je chérissais en Elsa deux qualités et un défaut – et ne l’aimais sans doute que pour cela : son sourire qui creusait deux fossettes à ses joues blanches et une haleine qui me faisait songer à la lumière de l’enfance. Quand elle souriait, Elsa montrait des dents d’autant plus belles qu’une des incisives était légèrement avancée et de biais ; cette dent retenait la plus vive part de mon attention ; j’imaginais si on devait la sentir lorsqu’on lui baisait les lèvres.
Je pourrais citer nombre d’exemples du même acabit, tirés de cette galerie de portraits au format de poèmes en prose (2 ou 3 pages pour chaque portrait, intitulé d’un prénom), qui forme un long cortège de jeunes filles aimantées par leur adoration du professeur qui les initie aux mystères de la langue française et de la littérature. Parfois, presque comme une sorte d’alibi, Richard Millet évoque des jeunes filles qui restent distantes et froides, comme si elles le repoussaient ou étaient plus simplement indifférentes à ses mots, à ses jeux de regards, etc.
Roxane : Silencieuse Roxane, toujours vêtue de noir, le dos cambré, une main posée sur l’autre (…) Je ne m’approchais jamais d’elle sans trembler un peu ; non que je la redoutasse ; elle avait trop de courtoisie, à seize ans, pour qu’avec elle je pusse jouer comme avec les autres.
Millet n’évoque également que rarement des moments de la vie scolaire. Néanmoins, celle-ci n'est pas absente, comme une sorte d'arrière-plan (la cour de récréation, la classe, les couloirs, etc.) où émergent des instants remarquables : Chloé rendant la classe silencieuse et l'emportant dans sa lecture d’un texte de Borges ou Faustine chantant à la chorale du lycée, dont la voix l’émeut profondément.
Faustine : Je découvris Faustine, vêtue de noir, le visage illuminé et la voix déployant les vers du Cantique de Jean Racine que déjà j’aimais tant et dont je ferais pour elle un oratoire où adorer son visage ; visage qui venait enfin de s’ouvrir, de dépouiller de ses grâces juvéniles pour accéder à la pleine féminité, et, souriant, paisible, renversé vers les plus hautes voûtes, se dénuder dans sa propre lumière.
En fait, dans ces portraits successifs, à l’écriture fluide, élégante et musicale (la lecture est agréable sur la forme autant que malaisante sur le fond), c’est le portrait de Richard Millet qui s’esquisse bien plus que celui de ses jeunes élèves. Un Richard Millet troublé et émoustillé d’être la cible de l’attention de jeunes femmes qui s’ouvrent à lui et se confessent, voire le provoquent par leurs mots et leurs gestes :
Albina : Le vent rabattait ses cheveux sur sa bouche ; elle les en écarta avec impatience pour me demander : « Monsieur, croyez-vous que les hommes aimeront faire l’amour avec moi ? » Jamais elle n’avait été aussi grave ; sa main droite reposait, frémissante, sur l’épaule gauche. Albina attendait, le regard ailleurs – vers la trouée de nuages, peut-être.
Ariane : D’elle, au cours d’une année lente : Ariane gravissant si lestement les marches, dans sa courte robe, qu’elle n’eût pu me révéler avec plus de pudeur les secrets de son corps, ni m’en donner les faveurs premières ; Ariane me clouant à moi-même lorsqu’elle m’avoue, en fuite vers la sortie, et rougissant dans un grand éclat de rire, qu’il lui arrive de venir en classe avec un porte-jarretelles ;
Inès : Un autre soir, après que les autres ont déserté la classe, elle reste assise à sa place, l’air chagrin. Je la regarde en souriant, lui demande ce qui ne va pas. Ses mains, sagement posées sur la table, s’élèvent jusqu’à son cou. Je m’assois sur la table. Il fait presque nuit. Inès, avec son sourire dont je ne sais plus s’il est d’une fille idiote ou d’une femme rouée, murmure qu’elle va me faire voir quelque chose. Avec une lenteur maladroite, exaspérante, regardant droit devant elle, Inès défait les boutons de son chemisier et prend dans sa paume un beau sein brun, brillant de sueur, au mamelon plus gros qu’une noisette, qui s’abaisse et se relève doucement dans la semi-obscurité.
Stéphanie : Celle-là, ce n’est pas une caresse qui l’effraie. (…) Ainsi vint-elle à moi, le front humide d’une lutte qui lui avait coupé le souffle, pour se plaindre de ce qu’on avait défait son soutien-gorge. Espérait-elle que je le remette en place ? Nous avions tous deux le regard posé sur ses jeunes seins aux pointes dures, qui se soulevaient librement et que, pour m’attendrir, elle gonflait sans retenue.
Juliette : Sans me quitter des yeux, elle me tend ses lèvres. Je secoue la tête : sa révolte tout entière est dans cette bouche trop rouge, son pauvre amour aussi. Je lui représente que tout cela n’a pas de sens. Pour me défendre mieux, j’allume une cigarette que je garde entre mes lèvres. Juliette n’a pas dit son dernier mot ; elle ôte la cigarette de ma bouche, la jette par terre d’un air indigné ; enfin, mouillant le bout de ses doigts, elle les passe doucement sur mes lèvres, puis sur les siennes, en murmurant : « Et comme ça, vous voulez bien ? »
Quelle est la part du fantasme dans cette galerie de portraits, de 69 portraits d’élèves adolescentes (on ne me fera pas croire que ce nombre est fortuit et résulte d’une coïncidence !) +1 élève inconnue, croisée dans les couloirs d’un autre lycée où il faisait passer des oraux ? Le recueil s’achève par cette rencontre fugace, avec une adolescente inconnue, dans un lycée de Laon :
L’inconnue de Laon : Je sortais d’une salle où, depuis le matin, j’avais fait passer des oraux à des garçons sans grâce. (…) Je vis que je n’étais pas seul : assise dans l’évasement d’une haute fenêtre donnant sur un jardin où remuaient des frondaisons sales, une jeune fille m’observait en silence. Elle pouvait avoir seize ans. (…) Je m’égarais dans ce visage étroit, dans ces grands yeux humides. Nous n’en saurions pas davantage. Rien, d’ailleurs, n’avait plus d’importance que nos visage brusquement rapprochés par la volonté de l’inconnue qui se dressa sur la pointe des pieds : elle saisit mes mains, les posa doucement sur des seins menus et fermes et libres sous le frêle vêtement. Elle avait fermé les yeux. Sa bouche avait une fraîcheur de source. Il me semblait que nous étions descendus dans un jardin de palmes. Elle se détacha bientôt de moi et s’en alla en courant, sans un mot. Je ne me rappelle pas de la couleur de ses yeux.
Tout est-il vrai ? A ma connaissance, Richard Millet n’est pas Gabriel Matzneff qui, lui, a allègrement profité de son ascendant et en répond désormais pénalement, mais il éprouve la même fascination malsaine pour les jeunes femmes de 15/16 ans. Son regard sur les femmes (qu'on retrouve aussi dans son journal) est assez déplaisant, dévoilant un professeur qui reluque ses élèves, mais aussi assez consternant (ou pitoyable ?) par le besoin évident de se sentir admiré. Enfin - et même si ce n'est pas le sujet - la concentration d’auteurs équivoques chez Gallimard (où Richard Millet était édité et aussi membre du comité de lecture) pose quelque peu question…
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