Bruges-la-Morte de Georges Rodenbach

Bruges-la-Morte de Georges Rodenbach

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Eric Eliès, le 7 janvier 2012 (Inscrit le 22 décembre 2011, 47 ans)
La note : 8 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 4 avis)
Cote pondérée : 6 étoiles (11 296ème position).
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une ambiance crépusculaire

Après la mort de son épouse, un homme décide de s’installer à Bruges pour y porter le deuil. L’atmosphère de piété et de recueillement de la ville (mélancolie des canaux, grisaille du ciel, lenteur des heures rythmées par les cloches des églises, etc.) et l’aménagement de sa demeure, où sont conservés comme des reliques les souvenirs de la défunte (notamment une longue mèche de cheveux), entretiennent la vivacité de son amour pour celle qu’il attend de retrouver dans la mort. Seule la crainte du péché le retient du suicide.
Un soir, au cours d’une promenade, il croise une jeune femme qui ressemble tant à son épouse disparue qu’il la suit, hypnotisé, jusqu’à un théâtre où elle joue le rôle d’une ressuscitée dans Robert le diable. Peu à peu, l’homme devient comme possédé par la jeune actrice, une Lilloise, qu’il entretient à ses frais, dans une maison qu’il loue à Bruges, pour la conserver près de lui. Il lui prodigue des conseils, fait des dépenses somptuaires dans le seul but d’accentuer toujours davantage la ressemblance avec la morte. Bruges se met à jaser, et sa servante, fidèle et dévouée mais très pieuse, s’inquiète de servir un maître dévoyé. Un jour, il fait porter à l’actrice des toilettes appartenant à la morte mais le comportement frivole de la jeune femme, qui rit de ses excentricités, lui semble un blasphème. Outré, il se met à la mépriser. Pour reconquérir son protecteur, et s’assurer un héritage, l’actrice s’introduit chez lui sous le prétexte d’assister au passage, devant sa maison, de la procession du Saint Sang. Scandalisée, la servante quitte son maître, non sans compassion pour sa faiblesse, et le laisse seul avec l’actrice qui, ayant découvert les souvenirs de la morte, se met à les manipuler comme des bibelots. Excédé par l’actrice, énervé par la fièvre mystique de la foule et les injonctions des cloches, il étrangle l’actrice avec la mèche de cheveux.

Ce court roman est l'oeuvre la plus connue de Rodenbach. Elle est marquante par, outre une certaine préciosité du style et de l'écriture, la présence oppressante de la ville et le sentiment de progression inéluctable vers le drame final. Comme dans d'autres livres de Rodenbach, on ressent profondément la solitude du personnage principal, incompris de la foule.

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Le deuil impossible.

9 étoiles

Critique de Sotelo (Sèvres, Inscrit le 25 mars 2013, 38 ans) - 27 mars 2021

Un roman fascinant, remarquablement écrit, une histoire incroyablement sombre dans laquelle le deuil devient si insurmontable qu'il entraîne son héros dans la folie. Chronique d'une époque, chronique d'une ville semblable à un purgatoire morbide, le livre parvient parfaitement à développer une ambiance unique, irréelle, oscillant entre rêve et cauchemar, entraînant continuellement le lecteur dans les méandres complexes de son intrigue. Lorsque la fin survient, si rapidement, difficile de bien saisir la singularité de l'expérience proposée par Rodenbach. En tous cas, elle ne ressemble à aucune autre.

"Le pari Illusionniste"

8 étoiles

Critique de Débézed (Besançon, Inscrit le 10 février 2008, 74 ans) - 28 novembre 2012

En évoquant l’œuvre de Georges Rodenbach, une amie lectrice assidue, a réveillé en moi la passion que j’ai pour Bruges cette ville que l’écrivain a qualifiée de « morte » alors que, moi, je l’ai toujours considérée comme l’expression de la vitalité flamboyante d’une région qui toisait l’Occident médiéval du haut de sa puissance et de ses beffrois. J’ai donc voulu savoir ce que Georges Rodenbach avait trouvé.

Bruges-la-morte, ville éteinte coincée entre son opulence médiévale que j’ai fantasmée longtemps après mes études d’histoire médiévale et l’agitation touristique que j’y ai trouvée quand je l’ai enfin découverte. Bruges-la-morte, peut-être la Bruges évoquée par Baudelaire dans « La Belgique déshabillée » : « Ville fantôme, ville momie, à peu près conservée. Cela sent la mort, le Moyen Age, Venise, les spectres, les tombeaux. Une grande œuvre attribuée à Michel Ange – Grand Béguinage. Carillon. Cependant Bruges s’en va, elle aussi ». Un cadre idéal pour planter le décor du drame qu’il se proposait d’écrire, une ville qui pouvait s’identifier à l’être adoré qu’Hugues Viane avait perdu cinq ans avant de s’installer dans ce décor. L’auteur prévient le lecteur dans on avertissement, il a choisi cette ville : « …afin que ceux qui nous liront subissent aussi la présence et l’influence de la Ville, éprouvent la contagion des eaux mieux voisines, sentent à leur tour l’ombre des hautes tours allongée sur le texte».

Un jour, au hasard de l’une de ses promenade vespérales, Viane rencontre une femme en tous points semblable à son épouse décédée, il la suit jusqu’au théâtre où elle est danseuse, l’installe dans un appartement et l’admire comme il admirait son amour disparu. « Et c’est si bien la morte qu’il continuait à honorer dans le simulacre de cette ressemblance, qu’il n’avait jamais cru un instant manquer de fidélité à son culte ou à sa mémoire. » Mais l’habitude érode les apparences de la ressemblance, l’admiration s’étiole peu à peu… La Vivante n’était destinée qu’à faire survivre la Morte, tant qu’elle était à distance, mais quand elle avait voulu se confondre avec elle, sans même le savoir, elle l'avait détruite définitivement car elle ne pouvait pas prendre sa place. « La ressemblance est la ligne d’horizon de l’habitude et de la nouveauté ». La résurrection, la réincarnation, la pérennité sont impossibles, elles sont du seul domaine de Dieu qui est l'unique maître dans ce roman empreint de religiosité ; et l’illusion s’est évanouie quand le double a voulu se fondre dans son original comme quand « l’Eve future » de Villiers de l’Isle-Adam a voulu suppléer son modèle.

Roman d’une grande sensualité qui donne un visage humain à la ville pour l’identifier à la femme perdue qu’« Il (l’)avait mieux revue, mieux entendue, retrouvant au fil des canaux son visage d’Ophélie en allée, écoutant sa voix dans la chanson grêle et lointaine des carillons », dans une écriture élégante, poétique, lyrique qui soutient le drame et accompagne sa montée, bien représentative de son époque au contour du XIX° et du XX° siècles.

Même si la « mélancolie de ce gris des rues de Bruges où tous les jours ont l’air de Toussaint. » inonde ce roman d’une brume chère aux auteurs de ce mouvement littéraire, Bruges restera toujours, pour moi, une ville magique aux charmes comparables seulement à ceux qui parèrent la belle que Viane cherchait dans son double. Et avec Pierre Selos je me souviens :
« Et j'entendais le carillon de Bruges
Le carillon de Bruges
Monter dans le matin
Et j'entendais le carillon de Bruges
Le carillon de Bruges
Au lointain »

Frappée...

9 étoiles

Critique de Nathafi (SAINT-SOUPLET, Inscrite le 20 avril 2011, 54 ans) - 7 juin 2012


Frappée par la noirceur de ce drame... Et par la pesanteur de la ville, de son emprise sur cet homme perdu, incapable de faire le deuil de sa chère épouse disparue, qui s'éprend d'une autre femme lui ressemblant tant...

Cet ouvrage est véritablement poignant, on y retrouve les thèmes dominant l'oeuvre de Rodenbach, la mort, la religion, la solitude.
Et Bruges qui domine l'ensemble par sa façon d'être, aux yeux d'Hugues, à laquelle il s'identifie, avec laquelle il se confond... Et qui finit par lui reprocher ce qu'il est, ses agissements, sa faiblesse, écartant finalement toute similitude.

"Pourtant la Ville, avec son visage de Croyante, reprochait, insistait. Elle opposait le modèle de sa propre chasteté, de sa foi sévère…

Et les cloches étaient de connivence, tandis que maintenant il errait tous les soirs dans une angoisse accrue, avec la souffrance de l’amour de Jane, le regret de la morte, la peur de son péché et de la damnation possible… Les cloches persuadaient, d’abord amicales, de bon conseil ; mais bientôt inapitoyées, le gourmandant — visibles et sensibles pour ainsi dire autour de lui, comme les corneilles autour des tours — le bousculant, lui entrant dans la tête, le violant et le violentant pour lui ôter son misérable amour, pour lui arracher son péché !"

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