La ville de Segelfoss de Knut Hamsun

La ville de Segelfoss de Knut Hamsun
(Segelfoss)

Catégorie(s) : Littérature => Européenne non-francophone

Critiqué par Stavroguine, le 2 août 2011 (Paris, Inscrit le 4 avril 2008, 40 ans)
La note : 7 étoiles
Moyenne des notes : 8 étoiles (basée sur 2 avis)
Cote pondérée : 5 étoiles (40 061ème position).
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Les temps qui changent

Que se passe-t-il de si important dans la ville de Segelfoss que Knut Hamsun décide de tenir la chronique de la vie de ses habitants ? A première vue et en un mot : rien. Dans cette ville d’une poignée d’habitants au Nord de la Norvège, ce qui crée l’événement, c’est que le gérant de l’unique boutique de la ville pavoise en envoyant un employé agiter un drapeau sur un monticule de terre afin d’accueillir un représentant de commerce venu du Sud. C’est tout à fait insignifiant et à la fois si symptomatique de l’évolution de la société en ce début de vingtième siècle qui nous fait rentrer, après celle des grands industriels, dans l’ère des marchands. Car ce qu’il se passe finalement à Segelfoss, c’est que, comme ailleurs, les temps changent, et cela se perçoit d’autant plus facilement dans cette micro-société repliée sur elle-même, avec ces traces anciennes de féodalité, et vivant pour ainsi dire coupée du monde jusqu’à ce que Theodor de Bua, qui prend les commandes de la boutique fondée par son père, l’engage sur les prémisses de la mondialisation.

Bien sûr, on est encore bien loin de ce avec quoi l’on est aujourd’hui familier, mais les racines sont bien là : des contrats commerciaux sont conclus avec des marchands qui ne viennent encore pas de plus loin que du sud du pays ; on ne s’ouvre à la concurrence que pour mieux asseoir sa position après l’avoir évincée ; on parie sur les issues des conflits étrangers pour s’enrichir via de gros contrats qui ressemblent au mieux à des investissements à l’étranger, au pire à du trafic d’armes ; les transports sont plus rapides et l’essor des moyens de communication permet à la culture de se répandre, et pour la première fois, une troupe de théâtre se rend à Segelfoss ; enfin, c’est le secteur des loisirs qui fait ses premiers pas et pousse à transformer un vieux hangar à bateaux en dancing. Tous ces changements ne vont évidemment pas sans répercussions sociales dans la petite ville de Segelfoss : si les marchands voient leurs affaires fructifier, l’élévation de leur condition a pour corollaire de signer la faillite des vieux barons de l’industrie. Quant aux anciens maîtres, ils ne sont plus qu’une classe d’oisifs aux velléités artistiques, complètement coupés de la réalité, et tout juste bons à se disputer les faveurs d’une femme.

Knut Hamsun a le mérite de voir ce qui se déroule sous ses yeux et ce n’est pas donné à tout le monde. Sa chronique ne nous raconte pas d’histoire – tout juste quelques querelles familiales entre un père et son fils ; une rivalité amoureuse ; rien que du très classique –, tout son mérite réside dans le fait qu’elle nous plonge dans cette époque charnière où un monde est disparu et où est né celui dans lequel nous évoluons encore aujourd’hui. S’il faut saluer les qualités d’observateur de Knut Hamsun, on affichera plus de réserves sur les positions qu’il adopte et le regard qu’il porte sur tout cela. Certes, il y a bien une dénonciation de l’arrivisme, personnifié par l’insupportable avoué Rasch, un type sorti de nulle part et qui s’érige au rang de notable sans culture, sans finesse et avec seulement peu d’intelligence. On pourra même aller jusqu’à voir une dénonciation précoce de la toute puissance de l’argent et de la collusion entre puissance économique et mandat politique. Quant au reste, le moins que l’on puisse dire, c’est que Knut Hamsun, connu pour son soutien au régime nazi, n’est déjà pas un penseur de gauche en 1915. Tout au long du livre, il n’aura de cesse d’adopter des positions éminemment conservatrices, notamment vis-à-vis des ouvriers, tous dépeints comme grossiers, violents et paresseux, et en conflit ouvert et permanent avec le bon M. Holmengra qui dirige la minoterie industrielle de la ville. On perçoit sans peine que ce n’est qu’avec regret que Hamsun souligne l’incapacité de l’industriel à licencier ses employés à cause d’une solidarité de classe aux couleurs de syndicat et d’une presse locale aux mains de bourgeois hypocrites (encore l’avoué Rasch) et toute acquise à la cause ouvrière. Plus loin, il ira même jusqu’à déplorer sans ambages qu’on ne puisse plus battre les plus récalcitrants de ces travailleurs comme ils le mériteraient et comme cela se faisait au bon vieux temps.

C'est le maître mot, ce "bon vieux temps". Alors que ses personnages semblent pour la plupart tournés vers l'avenir, l'auteur, lui, n'en veut pas. Il est comme le vieux Per de Bua, devenu incapable, qui tonne et donne de grands coups de cannes pour protester contre les excentricités d'un fils qui, tout au développement de son commerce, en oublie les valeurs traditionnelles de respect et de piété filiale et souhaiterait même enlever à un noble la femme qui lui est promise ! Dans la bataille entre conservatisme et modernité, Hamsun a choisi son camp. Cela n'empêche pas son oeuvre d'être intelligente, et sa critique si elle est mordante, ne tombe que rarement dans des excès pamphlétaires. En outre, sa chronique se distingue aussi par la variété des thèmes abordés, un humour omniprésent et la mise en avant des contrastes qui existent encore dans ces contrées reculées de la Norvège qui, si elles s'ouvrent au progrès ou à ce qui est présenté comme tel, n'en ont pas encore complètement fini avec la religion et les supersititions, à l'image de Lars Manuelsen, espèce de grand benêt père d'un futur grand évèque et en conflit ouvert avec des pies voleuses et vengeresses.

Au final, c’est donc avec un sentiment mitigé qu’on quitte La Ville de Segelfoss : cette immersion dans un monde en construction nous a laissé un goût amer. D’une part, on ne peut qu’être impressionné par la clairvoyance de l’auteur ; de l’autre, on ne peut adhérer à certaines des ses vues. D’une part, le foisonnement des thèmes abordés et cette fresque d’un monde en pleine évolution par un des ses contemporains nous passionnent ; de l’autre, on a du mal à rentrer dans cette chronique d’une ville sans la moindre situation dramatique et toujours très terre-à-terre. Alors, qu’en dire ? Sans doute qu’il faudrait quand même lire cette œuvre. Pour sa dimension historique, d’abord, parce que c’est un instantané de notre monde alors qu’il ne l’était pas encore, comme une de ces si vieilles et si charmantes photos en noir et blanc où l’on voit apparaître dans des couleurs passées un monde très différent et pourtant familier, aussi parce que Knut Hamsun est un Prix Nobel de Littérature qui, ne serait-ce qu’en raison de ses prises de position politiques, ne le serait sûrement plus aujourd’hui. Enfin, parce que cette œuvre aiguise notre sens critique, aussi bien vis-à-vis du monde tel qu’il est devenu que de la pensée telle qu’elle était alors. Et puis, il y a Bardsen, le dramaturge, le philosophe, le poète, le généreux, l'altruiste... devenu chef de station télégraphique puis devenu rien-du-tout. Bardsen, en voilà une belle raison de lire Hamsun !

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Les éditions

  • La ville de Segelfoss [Texte imprimé], roman Knut Hamsun,... trad. du norvégien par Régis Boyer
    de Hamsun, Knut Boyer, Régis (Traducteur)
    le Livre de poche / Le Livre de poche. Biblio.
    ISBN : 9782253932581 ; 7,10 € ; 01/04/1996 ; 382 p. ; Poche
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Quand le monde change

8 étoiles

Critique de Débézed (Besançon, Inscrit le 10 février 2008, 77 ans) - 4 février 2012

Segelfoss, une petite ville tout au nord de la Norvège, dans le Nordland, une ville isolée, coupée de tout, reliée à la civilisation par le seul (ou presque) bateau postal qui passe régulièrement dans le port pour amener marchands et saltimbanques qui colportent les marchandises amis aussi les idées nouvelles et des informations sur le monde extérieur. Knut Hamsun crée cette ville pour y installer une micro société, vivant en vase presque clos, qui pourrait-être un condensé de la population européenne du début du XX° siècle, ce livre ayant été publié en 1915 et relatant des événements qui auraient pu se dérouler vers 1905.

Dans ce récit l’auteur raconte comment une société agraire, autarcique, dominée par des nobliaux ruraux avec le service d’une petite noblesse de robe, se transforme rapidement en une civilisation moderne sous l’impulsion de hardis marchands qui investissent et conquièrent de nouveaux territoires pour étendre leur pouvoir et leur fortune. Il nous montre comment la noblesse locale s’est délitée progressivement et a laissé la place à cette bourgeoisie marchande, mal dégrossie, qui a besoin d’une main d’œuvre constituant rapidement un petit prolétariat local. Les métiers disparaissent et les artisans deviennent des ouvriers à la solde des bourgeois affairistes. Les fonctionnaires ont remplacé les petits nobles dans les tâches intellectuelles.

L’apparition des nouvelles classes, la disparition ou l’affaiblissement des autres, la consommation, la spéculation provoquent une transformation des valeurs sociales et une évolution des mœurs qui perturbent cette société refermée sur elle-même. Les classes émergentes moins attachées à leur sol, plus soucieuses de paraître, de posséder, de montrer qu’elles possèdent pour ne pas perdre, ou gagner encore, du crédit, sont plus attirées vers le sud qui apparaît comme une sorte d’Eldorado qu’il faut rejoindre pour mieux vivre. Ainsi l’instauration d’une nouvelle organisation sociale favorise la mobilité géographique, contribue à la dévalorisation des provinces éloignées, participe à l’altération du milieu naturel qui est moins respecté qu’auparavant.

Un roman social, nordique, plus social que nordique, solide, bien construit avec une écriture lente, fouillée, démonstrative, qui explique avec précision pour que le lecteur comprenne bien le processus social en cours. Un roman prémonitoire qui expose déjà une bonne partie des évolutions qui affecteront la société du XX° siècle. Un texte typique de la littérature sociale qui a été produite dans toute l’Europe de la fin du XIX° au début du XX°. Et, j’ai eu l’impression que ce commerçant opiniâtre qui développe sans cesse son affaire, pourrait être un Buddenbrook norvégien.

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