Courir de Jean Echenoz
Catégorie(s) : LittĂ©rature => Francophone
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La course Ă l'abĂźme
Il y a deux ans, Jean Echenoz avait eu la merveilleuse idĂ©e de nous faire entrer dans l'univers de Ravel en nous le montrant s'apprĂȘtant Ă sortir de sa baignoire. Incipit idĂ©al pour nous mettre dans le bain, d'autant plus idĂ©al et Ă©lĂ©gant que le livre dĂ©butait par un parfait alexandrin avec cĂ©sure Ă l'hĂ©mistiche : « On s'en veut quelquefois de sortir de son bain. » Avec « Courir », son dernier « roman », c'est du moins le mot figurant sur la couverture du livre (on peut donc lĂ©gitimement penser que l'auteur ne s'y est pas opposĂ©), il en va tout Ă fait diffĂ©remment. Cette fois-ci, nous ne sortons plus de la baignoire avec Ravel, mais nous entrons de plain-pied dans la guerre avec Ămile. De plain-pied peut-ĂȘtre, mais avec un pied en moins tout de mĂȘme, l'alexandrin se faisant hendĂ©casyllabe : « Les Allemands sont entrĂ©s en Moravie ». Vers boiteux, auquel il manque un pied, premiĂšre phrase surprenante pour un livre intitulĂ© «Courir» et ayant pour sujet la vie du coureur tchĂšque Ămile Zatopek. Surprenante Ă©galement la maniĂšre dont il vient Ă la course Ă pied. Ămile, dont le patronyme ne sera rĂ©vĂ©lĂ© qu'Ă la page 93 (c'est Zatopek, mais faut pas le dire, oups c'est dĂ©jĂ fait, tant pis!), le jeune Zatopek, dont nous tenterons donc de prĂ©server l'anonymat, ne s'intĂ©resse en effet pas du tout au sport, « d'autant moins que son pĂšre lui a transmis sa propre antipathie pour l'exercice physique, lequel n'est Ă ses yeux qu'une pure perte de temps et surtout d'argent. » (p.13). Pas trop un truc pour lui, la course Ă pied donc. Câest d'ailleurs Ă une carriĂšre de chimiste quâil se destine, aprĂšs avoir travaillĂ© un temps chez Bata Ă fabriquer des chaussures, ça ne sâinvente pas. Mais bon, le fait est que, pour Ă©tendre sa propagande, l'occupant allemand a dĂ©cidĂ© d'organiser une course dans l'Ă©cole professionnelle dont Ămile est Ă©lĂšve. Pas de chance pour lui, qui, bien obligĂ© d'y participer, prend donc le dĂ©part en traĂźnant des pieds, ce qui n'est jamais Ă©vident, mĂȘme quand on s'appelle Zatopek, mais nous ne le saurons quâĂ la page 93. «Comme il termine deuxiĂšme sans sâen apercevoir» (p.16), il prend progressivement goĂ»t Ă la discipline sportive. Opposant tout dâabord un refus poli Ă ses amis qui lui demandent de courir avec eux, refus qui contrairement Ă celui du Bartleby de Melville, auquel Echenoz fait parfois subtilement allusion, nâa rien de dĂ©finitif (« on sait comme il est Ămile, quand il dit non, câest en souriant », p.17), il commence vite Ă sâentraĂźner trĂšs sĂ©rieusement. SĂ©rieusement mais pas de façon trĂšs acadĂ©mique. Câest quâĂmile privilĂ©gie lâefficacitĂ© au style : « Mais non, dit-il, le style, câest des conneries. Et puis ce qui ne va pas chez moi, câest que je suis trop lent. Tant quâĂ courir, il vaut mieux courir vite, non ? » (p.21). Si tu le dis, Ămile, câest que ça doit ĂȘtre vrai. NâempĂȘche que ce style heurtĂ©, extrĂȘmement bizarre a de quoi dĂ©concerter les spĂ©cialistes : «Ce type fait tout ce quâil ne faut pas faire et il gagne.» (p.46). A lâinstar de Zatopek et de sa foulĂ©e gagnante, Jean Echenoz fait Ă©galement tout pour que ses romans gagnants ne tiennent pas debout. A propos de Cherokee, son deuxiĂšme livre, Jean-Patrick Manchette parlait dâun « amas de dĂ©chets spĂ©cialement hĂ©tĂ©roclites et qui devraient se dĂ©truire les uns les autres », ajoutant que « tout ce bordel devrait ĂȘtre, au bout du compte, une autodestruction et un ratage, un sommet de lâeffondrement. Or non. Ăa tient. Dâune maniĂšre antiphysique : comme un chĂąteau de cartes qui serait une brique. » Et pour Zatopek, ça tient mĂȘme trĂšs bien. Il sera notamment le premier homme Ă parcourir plus de 20 kilomĂštres en une heure, triple champion olympique Ă Helsinki, dĂ©tenteur de tous les records du monde sur longue distance, du six miles aux trente kilomĂštresâŠ. JusquâĂ la page 93. LâĂ©mergence de son nom marque en effet le dĂ©but de son dĂ©clin, ce qui nâa rien dâĂ©tonnant eu Ă©gard au contexte politique de lâEurope de lâEst Ă cette Ă©poque, contexte dont le roman se fait largement lâĂ©cho. Un contexte oppressant bien entendu, mais souvent traitĂ© de façon ironique par Echenoz :
« Cependant sur le théùtre des procĂšs politiques, on nâest jamais allĂ© si loin non plus. Grand spectacle produit par la SĂ©curitĂ© dâĂtat, avec le concours artistique des conseillers soviĂ©tiques pour la dramaturgie, comparution impeccable des prĂ©venus, dĂ©cors et costumes trĂšs soignĂ©s, public de premiĂšre, rĂŽles admirablement appris sur le bout des doigts par tout le monde â juges, procureurs, avocats, accusĂ©s-, livret de mise en scĂšne minutieux. Progression dramatique parfaite jusquâau coup de cymbale du verdict, pendaisons comme sâil en pleuvait, applaudissements nourris, nombreux rappels, longue vie au prĂ©sident Gottwald. » (p.75).
EntraĂźnĂ© dans le tourbillon politique comme il lâavait Ă©tĂ© dans celui du sport, malgrĂ© lui, Ămile servira en mĂȘme temps quâil les subira le rĂ©gime et ses multiples avatars jusquâen 1968, annĂ©e oĂč il sera exclu du Parti, radiĂ© de lâarmĂ©e oĂč il travaillait et renvoyĂ© du ministĂšre oĂč il occupait un poste. Il finit archiviste en sous-sol au Centre d'information des sports de Prague. La boucle semble bouclĂ©e, ce que souligne parfaitement la structure cyclique du roman, le vingtiĂšme et dernier chapitre reprenant bon nombre dâĂ©lĂ©ments de lâincipit. Courir, sâobstiner dans le refus de lâattraction terrestre, ne lui aura donc entre-temps servi quâĂ ne pas sombrer, un divertissement en somme, au sens pascalien du terme. Ce qui n'empĂȘche pas le lecteur de prendre son pied!
Les éditions
Courir [Texte imprimé] Jean Echenoz
de Echenoz, JeanISBN : 9782707320483 ; 13,80 ⏠; 09/10/2008 ; 142 p. Broché
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Merci Ă Jean Echenoz !
Critique de Tanneguy (Paris, Inscrit le 21 septembre 2006, 87 ans) - 15 février 2016
Le sujet est assez mince, c'est vrai, mais personnellement j'avais vécu une partie de mon adolescence au rythme des performances étonnantes de cet athlÚte mystérieux... et soviétique. Que Jean Echenoz ait pu s'y intéresser, et pas seulement un journaliste sportif peut étonner de prime abord mis on se pose moins de questions en refermant le livre. Il a, lui aussi, été fasciné par l'homme et la période pendant laquelle il a exercé ses talents ; il y avait de quoi en effet !
Deux locomotives
Critique de Catinus (LiÚge, Inscrit le 28 février 2003, 75 ans) - 9 décembre 2014
Lâexcellent Jean Echenoz revisite â oh si peu ! â lâincroyable biographie dâEmile Zatopek, lâhomme qui dĂ©testait courir, avec en champ de vision, le dos de ses adversairesâŠ
On imagine Jean Echenoz raconter, Ă sa façon, la vie dâEddy Merckx. Ou, comme il est Français, celle de Jacques Anquetil, ou mieux encore celle de Raymond Poulidor, lâĂ©ternel second. Je rĂȘve quâil « refasse » la bio dâEric Satie âŠ
Extraits :
- Un jour on calculera que, rien quâen entraĂźnements, Emile aura couru trois fois le tour de la Terre.
- Sa curiositĂ© le pousse quand mĂȘme aussi Ă visiter le zoo de Berne oĂč Emile se rĂ©jouit de voir enfin des singes, espĂšce qui nâa pas encore droit de sĂ©jour en TchĂ©coslovaquie. Mais les singes ont lâair mĂ©chant, aigris ,amers, perpĂ©tuellement vexĂ©s dâavoir ratĂ© lâhumanitĂ© dâun quart de poil. Ăa les obsĂšde Ă lâĂ©vidence, ils ne pensent quâà ça.
Sans Ă©lan et trĂšs vite Ă lâarrivĂ©e
Critique de Pacmann (Tamise, Inscrit le 2 février 2012, 61 ans) - 14 juillet 2014
Plus optimiste que ces deux autres romans, le personnage dâEmile est dĂ©peint comme un ĂȘtre attachant, courageux, enthousiaste et Ă certains Ă©gards fataliste.
Il est prĂ©sentĂ© comme un hĂ©ros malgrĂ© lui qui nâa jamais cherchĂ© la gloire et qui, pour son malheur lors du Printemps de Prague, aura toujours voulu le bien de son entourage et de ses compatriotes.
Certes la prĂ©sentation de la carriĂšre sportive de Zatopek ressemble lors de certains passages Ă un inventaire brut dâĂ©vĂšnements auxquels il a participĂ©, mais il nâen demeure pas moins que « Courir » plus encore que les deux autres ouvrages qui composent la trilogie, est un excellent petit roman qui se lit dâune traite.
Mitigé
Critique de PPG (Strasbourg, Inscrit le 14 septembre 2008, 50 ans) - 25 novembre 2012
Finalement, peut-ĂȘtre tout simplement un peu trop court ce roman...
Fascinant petit bouquin!
Critique de Leroymarko (Toronto, Inscrit le 19 septembre 2008, 52 ans) - 15 janvier 2012
Ămile, câest bien sĂ»r Emil Zatopek, ce lĂ©gendaire coureur de fond tchĂ©coslovaque qui va rĂ©gner sur ses adversaires dans les annĂ©es suivant la Seconde guerre. Pourtant, Echenoz ne mentionne le nom Zatopek quâĂ la page 93. TrĂšs vite, toutefois, on comprend que lâauteur sâinspire de faits rĂ©els et on trace rapidement les liens qui sâimposent en se souvenant de celui que lâon surnommait «la locomotive tchĂšque». On comprend aussi que lâauteur sâinspire de faits rĂ©els, mais quâil brode le reste. Ce qui est rĂ©el, ce sont bien sĂ»r toutes ces courses que Zatopek a remportĂ© en adoptant pourtant une mĂ©thode bien peu orthodoxe. Câest aussi lâatmosphĂšre qui rĂšgne dans cette TchĂ©coslovaquie qui subit le joug allemand, puis celui des Russes. Zatopek devient alors, quâil le veuille ou non, lâhomme modĂšle de ce socialisme imposĂ©. Pourtant, en 68, il prend le parti des rĂ©formistes, ce quâil lui vaudra, une fois les tanks russes bien en contrĂŽle dans Prague, dâĂȘtre envoyĂ© dans les mines dâuranium pour y travailler. Ce nâest que bien des annĂ©es plus tard quâil sera rĂ©habilitĂ©. Un ouvrage Ă lire.
Sport et socialisme soviétique
Critique de Elya (Savoie, Inscrite le 22 février 2009, 36 ans) - 13 décembre 2011
Car finalement quel est le mĂ©rite d'Echenoz ? Sans conteste, on peut le remercier d'entretenir la postĂ©ritĂ© de ce grand sportif, et aussi de dĂ©noncer le rĂ©gime soviĂ©tique autoritaire de l'Ă©poque. L'histoire Ă©tait certes dĂ©jĂ toute tracĂ©e mais elle valait le coup d'ĂȘtre contĂ©e, avec un peu d'humour et de distance. Elle ne nĂ©cessitait pas qu'on s'attarde trop, qu'on sâexalte trop, qu'on accuse trop ; tout compte fait Jean Echenoz nous livre ici un sympathique rĂ©cit.
Vraie-fausse biographie, ou lâinverse ?
Critique de Tistou (, Inscrit le 10 mai 2004, 69 ans) - 21 juin 2011
Pour les trĂšs jeunes et les non intĂ©ressĂ©s par le sport qui seraient passĂ©s Ă cĂŽtĂ©, signalons quâEmil Zatopek fĂ»t un prodige de la course Ă pied, demi-fond et fond, dĂ©tenant un moment tous les records mondiaux du 800 m au 10 000 m ! A lâĂ©poque â il fĂ»t triple Champion Olympique Ă Helsinki â il Ă©tait lâextra-terrestre de la course Ă pied et surtout, il Ă©tait TchĂ©coslovaque. Et Ă ce titre, nĂ© du cĂŽtĂ© oriental de lâEurope Ă un moment oĂč la guerre froide battait son plein et oĂč victoires sportives comme exploits dans lâEspace Ă©taient les Ă©talons permettant de mesurer le succĂšs de tel ou tel systĂšme politique.
Câest que le roman de Jean Echenoz est autant un roman sur lâavĂšnement dâun champion et sa psychologie que la relation du quotidien dâun champion nĂ© du cĂŽtĂ© Est du rideau de fer, dans lâaprĂšs-guerre. Un champion qui va dâabord sâaccommoder des vicissitudes imposĂ©es par le pouvoir TchĂ©coslovaque pour « exploiter » au mieux cette image dâhomme â socialiste â le plus rapide du monde sur un plan politique (censure de ses interviews, blocage de sa participation aux Ă©preuves sportives hors de la sphĂšre orientale, âŠ), puis qui, la retraite sportive arrivant, ses galons de colonel sur les Ă©paules, se ralliera Ă Alexander Dubcek lors des Ă©vĂšnements de lâĂ©tĂ© 1968, une des premiĂšres tentatives de rĂ©sistance Ă lâimpĂ©rialisme soviĂ©tique, et qui lui vaudra dâĂȘtre dĂ©gradĂ©, radiĂ© de lâarmĂ©e et humiliĂ© via des tĂąches, au mieux considĂ©rĂ©es comme censĂ©es porter le dĂ©shonneur (Ă©boueur), au pire susceptibles dâaltĂ©rer sa santĂ© (mineur dans une mine dâuranium). Lâaffaire, on le sait, se terminera aussi mal pour la TchĂ©coslovaquie en 1968 que pour lâami Emil.
Jean Echenoz relate tout ceci sans implication particuliĂšre, dâune Ă©criture relativement froide ⊠Un peu comme un biographe âŠ
détester courir, adorer Courir
Critique de Lutzie (Paris, Inscrite le 20 octobre 2008, 61 ans) - 29 janvier 2011
- Maman, tu t'intéresses à Zatopeck et à la course de fond ...??!!
- Pas du tout. Mais ce livre est excellent.
L'avis ferme d'une dame d'un ùge respectable étant respectable, je me suis exécutée. Eh bien oui, on ne peut qu'abonder.
C'est toujours un rĂ©gal de redĂ©couvrir l'Ă©criture de Jean Echenoz, unique dans le paysage français. Les passages rĂ©jouissants sont lĂ©gion, Ă l'origine de rires frĂ©quents. L'ascension puis le dĂ©clin du champion tiennent le lecteur en haleine, si j'ose dire, et l'Ă©motion, mĂȘme tenue Ă distance, est bel et bien lĂ .
Pour le reste, tout est trÚs bien dit dans les critiques qui précédent.
A lire dĂšs lâadolescence et sans limites dâĂąge aucunes.
Une perle
Critique de Maria-rosa (LiĂšge, Inscrite le 18 mai 2004, 71 ans) - 19 novembre 2010
passionnant
Critique de Clubber14 (, Inscrit le 1 janvier 2010, 34 ans) - 16 juillet 2010
J'ai Ă©galement trĂšs fortement apprĂ©ciĂ© le contexte gĂ©opolitique : la Russie d'aprĂšs-guerre, les tensions Occident / Europe de l'EST... Echenoz arrive Ă nous intĂ©resser tout Ă la fois Ă la vie sportive de cet ĂȘtre hors-norme et aux tensions politiques connexes.
En trois mots : Ă lire absolument !!
Trottiner
Critique de El grillo (val d'oise, Inscrit le 4 mai 2008, 52 ans) - 18 janvier 2010
Ou bien le roman est trop court, ou bien on ne sait pas tout car l'homme est discret et avare de déclaration sur sa vie privée, ou ce n'est pas le but du récit.
De ce fait, je suis restĂ© un peu Ă l'Ă©cart. MĂȘme si ce grand homme du sport ne m'est plus tout Ă fait inconnu, il m'en reste une couche de mystĂšre que j'aurais aimĂ© moins Ă©paisse.
Tout public
Critique de Jmacphee (, Inscrit le 11 décembre 2009, 36 ans) - 12 décembre 2009
J'ai Ă©tĂ© surpris par le format extrĂȘmement rĂ©duit, un des dĂ©fauts du livre selon moi, j'y reviendrai un peu plus tard. J'y ai appris des choses extraordinaire, sur un athlĂšte hors du commun, racontĂ© avec beaucoup de rythme, on ne se perd pas dans les descriptions de la politique actuelle, mĂȘme si elles sont trĂšs importantes dans la vie de Zatopek. De l'enfance, l'adolescence et le dĂ©but du succĂšs, qu'il ne recherche pas du tout, on dĂ©couvre un talent, comme le monde Ă l'Ă©poque, et on pousse derriĂšre lui (lorsqu'on ne se souvient pas du rĂ©sultat) dans chaque course, afin de le faire gagner.
J'ai malheureusement vu les limites de l'auteur, qui ne semble pas un grand spĂ©cialiste de la course Ă pied. Je n'ai jamais lu de livre oĂč les courses Ă©taient relatĂ©es de cette façon (je n'ai jamais lu de romans parlant d'athlĂ©tisme), je m'attendais Ă quelque chose de plus long, faisant vraiment entrer le lecteur dans les sentiments de la course, de l'avant course, parfois stressant et rempli de doute, le pendant, et l'aprĂšs, oĂč jaillit une quantitĂ© Ă©norme de sensations et de sentiments. Certaines parties m'ont un peu laissĂ© sur ma faim, mais mon addiction Ă ce sport doit me rendre exigeant.
TrÚs bon livre, qui peut faire un beau cadeau pour vos amis athlÚte en cette période de Noël.
A la limite du radio-crochet de gauche!
Critique de Habertus (, Inscrit le 6 août 2009, 82 ans) - 24 septembre 2009
Il dĂ©marre modestement dans cette discipline, risĂ©e de tous alors, et pulvĂ©rise nonchalamment les records des hĂ©ros officiels du sport du pays et de lâĂ©tranger. On le prend donc en considĂ©ration. Comme souvent, lâEtat lui trouve une fonction. Il sera militaire. Ses grades croĂźtront au fur et Ă mesure de ses succĂšs. Il sâunira Ă un « javeliste ». Il finira colonel, sera rĂ©trogradĂ© aux fonctions civiles, Ă©prouvante de mineur dâuranium, dĂ©gradante dâĂ©boueur, puis sera virĂ© de lâarmĂ©e quand trop en vue, il profĂšrera trop de critiques du rĂ©gime socialiste et de lâoccupant soviĂ©tique.
Câest un hĂ©ros pour le peuple, qui lui conserve toute son admiration mĂȘme aprĂšs sa chute, lorsquâil sera trop ĂągĂ© pour gagner encore les compĂ©titions.
Il commence tout seul sa vie de sportif, misĂ©rablement sans y croire. Les succĂšs internationaux sâenchaĂźnent. Et alors, il incarne le pays. LâEtat se sert de sa notoriĂ©tĂ©. Les interviews sont truquĂ©es par la censure.
Sur la fin il signera (on le forcera Ă signer) son auto-critique marxiste, qui serait un pĂ©chĂ©-menteur caractĂ©risĂ© aux yeux dâun catholique.
Il paraĂźt que lâauteur nâaurait pas dâexpĂ©rience de la course Ă pied (son interview de J-L Ezine dans le Nouvel Observateur). Il nâempĂȘche -câest un tour de force !- quâil entre dans la peau du coureur, Ă©crit admirablement sa souffrance, son raisonnement, sa technique.
Lâauteur, dĂ©veloppe pour le lecteur une sorte de commentaire des compĂ©titions de Zatopek ,comme dans un reportage en direct. Echenoz conjugue tout au prĂ©sent et en style indirect. Aucun dialogue. Câest sa caractĂ©ristique dâĂ©crivain, et cela produit une trĂšs belle langue.
Trop
Critique de NQuint (Charbonnieres les Bains, Inscrit le 8 septembre 2009, 54 ans) - 8 septembre 2009
De fait, le livre se lit avec une facilitĂ© dĂ©concertante, il est court (140 pages) et en quelques (petites) heures de lecture, il passe tout seul. Cela permet de se refamiliariser avec Ă la fois le parcours dudit Emil (oui Echenoz ne l'appelle - presque - que par son prĂ©nom) et du contexte historique (rideau de fer, mainmise soviĂ©tique, Printemps de Prague et Ă©crasement subsĂ©quent). Mais le traitement et le style sont dĂ©concertants. Echenoz adopte un rĂ©cit "ForrestGumpien" (je n'ai pas vu le film mais bon ...) : celui d'un type qui n'aime pas le sport, va courir pour faire plaisir Ă 2/3 potes et en un rien de temps, sans se prendre la tĂȘte, se retrouve multi-mĂ©daillĂ© au JO, dĂ©tenteur de 8 records du monde, idole de son pays puis connait la dĂ©chĂ©ance suite Ă l'Ă©crasement du printemps de Prague sans avoir vraiment soutenu le dĂ©gel, lĂ encore un peu par hasard.
Bref, dans sa gloire comme dans sa dĂ©chĂ©ance, Emil semble n'ĂȘtre qu'un pur produit d'un certain hasard, propulsĂ© au milieu d'Ă©vĂ©nements qui le dĂ©passent complĂštement. J'ai quand mĂȘme le sentiment que cette trajectoire singuliĂšre et l'arriĂšre-fond historique possĂ©daient une richesse qui auraient permis d'en faire quelque chose de nettement plus riche. Mais on m'objectera que le parti-pris de l'auteur Ă©tait de faire un roman (court) et non une biographie. Certes ...
NĂ©anmoins, mĂȘme face Ă cette dĂ©ception, je ne peux nier le plaisir que j'ai pris Ă lire ce petit livre, mĂȘme si j'en aurais voulu plus !
Un gars bien ordinaire ......
Critique de Alma (, Inscrite le 22 novembre 2006, 80 ans) - 19 mars 2009
Et si jâai rencontrĂ© beaucoup de plaisir dans cette lecture, câest dâabord en raison de la proximitĂ© que le lecteur entretient avec le protagoniste . Toujours dĂ©signĂ© par son prĂ©nom Emile, il devient une sorte de copain ou de cousin sympathique dont on partage les faiblesses, les erreurs , les maladresses . Le champion est dĂ©mythifiĂ©, câest « le doux Emile », un gars bien ordinaire, celui qui sans ambition, sans plan de carriĂšre, mais au bonheur des opportunitĂ©s qui lui ont Ă©tĂ© offertes, est devenu « la locomotive tchĂšque ».
Câest aussi en raison de lâefficacitĂ© de lâĂ©criture de Echenoz, qui se fait ici conteur . Le rĂ©cit , qui sâappuie souvent sur des mots tremplins, ne semble pas sâarrĂȘter , mĂȘme aux changements de chapitres . Les dialogues jamais annoncĂ©s par des tirets ou des guillemets, sâintĂšgrent toujours au rĂ©cit . Le narrateur, sâintroduisant parfois dans le roman pour commenter lâattitude du hĂ©ros ou interpeller le lecteur, reste toujours prĂ©sent , par un regard Ă la fois tendre sur le hĂ©ros et ironique sur le rĂ©gime politique .
Câest enfin par le fait dâavoir replacĂ© Emile dans le contexte politique de son pays, ce qui apparaĂźt en particulier dans le chapitre dâouverture et celui de fermeture, Ă la fois parallĂšles dans leur construction , mais opposĂ©s par leur contenu . Le sport nâest pas seulement ici affaire de souffle, de muscles, dâentrainement , mais aussi affaire de politique .
Eche...naze
Critique de Alainw (, Inscrit le 31 janvier 2009, 55 ans) - 31 janvier 2009
Pas d'intrigue, suspens brisé d'avance, il faut bien du courage pour terminer ce "roman", comme un marathon de 142 pages.
Lisez la derniÚre phrase du livre dans le magasin, appliquez-la à l'auteur ... et reposez-le l'ouvrage sur le présentoir !
Alain
Eblouissant
Critique de Vda (, Inscrite le 11 janvier 2006, 51 ans) - 30 janvier 2009
L'écriture de l'auteur m'a fait m'exclamer - intérieurement, j'ai des voisins - wouahou tous les demi-heures - vachement plus en vérité, mais je sais me tenir -. Les extraits cités par Palorel en sont un bon exemple, tout le livre est ainsi. L'auteur, à l'image de son héros Emile qui cassait le rythme de ses courses, usant et décrochant ses adversaires, emploie le contre-pied littéraire dans la construction de ses phrases, obligeant son lecteur à l'attention et au wouahou.
A peine tournée la derniÚre page que l'envie vous vient de retourner au début, d'entamer un nouveau tour de piste. Et de s'inscrire sur d'autres distances, de parcourir les autres titres de Jean Echenoz.
[u]Courir est un délice.
C'est l'histoire d'un type ...
Critique de BMR & MAM (Paris, Inscrit le 27 avril 2007, 66 ans) - 17 janvier 2009
Ămile n'aime pas le sport. Ămile travaille dans une usine de chaussures Bata en TchĂ©coslovaquie (c'est ça le destin ?).
Ămile sera pourtant le coureur le plus rapide du monde.
Ămile n'aime pas trop son boulot Ă l'usine. Et on s'aperçoit qu'Ămile est vraiment trĂšs rapide Ă la course, mĂȘme s'il court n'importe comment.
Alors, poussĂ© par son entourage, Ămile s'entraĂźne, s'entraĂźne encore, par tous les temps.
BientĂŽt les records de TchĂ©coslovaquie commencent Ă tomber dans les poches du survĂȘtement d'Ămile.
Encore quelques années d'entraßnement et ce sera les records d'Europe puis du monde. Le 5.000 mÚtres, le 10.000 mÚtres, le record de l'heure (plus de 20.000 mÚtres), les médailles d'or des Jeux Olympiques, jusqu'au mythique marathon.
C'est l'histoire d'Ămile.
C'est l'histoire de Zatopek, Ămile Zatopek, la locomotive tchĂšque qui sera pendant de nombreuses annĂ©es l'homme le plus rapide du monde, accumulant records et mĂ©dailles et courant n'importe comment, sans style, la tĂȘte bringuebalant sur le cĂŽtĂ©, sans mĂ©thode, au grand dam des entraĂźneurs et docteurs sportifs. Ă une Ă©poque oĂč ces gens-lĂ n'avaient pas encore inventĂ© le mot dopage et oĂč sur la piste, sur la cendrĂ©e comme l'on disait encore, il n'y avait que des hommes.
[...] Un jour on calculera que, rien qu'en s'entraĂźnant, Ămile aura couru trois fois le tour de la Terre. Faire marcher la machine, l'amĂ©liorer sans cesse et lui extorquer des rĂ©sultats, il n'y a que ça qui compte et sans doute est-ce pour ça que, franchement, il n'est pas beau Ă voir. C'est qu'il se fout de tout le reste. Cette machine est un moteur exceptionnel sur lequel on aurait nĂ©gligĂ© de monter une carosserie. Son style n'a pas atteint ni n'atteindra peut-ĂȘtre jamais la perfection, mais Ămile sait qu'il n'a pas le temps de s'en occuper : ce seraient trop d'heures perdues au dĂ©triment de son endurance et de l'accroissement de ses forces. Donc mĂȘme si ce n'est pas trĂšs joli, il se contente de courir comme ça lui convient le mieux, comme ça le fatigue le moins, c'est tout.
Enfin, presque tout. Car Ăchenoz a l'intelligence de replacer la course d'Ămile dans la course folle du monde.
Ămile a 17 ans quand le III° Reich envahit les SudĂštes (beaucoup) et la TchĂ©coslovaquie (un peu, tant qu'on y est, on y reste). La premiĂšre course officielle d'Ămile est un cross de la Wehrmacht. AprĂšs la guerre il court Ă Berlin dans le stade construit par Hitler pour les fameux JO de 1936. Plus tard son talent est "utilisĂ©" par la propagande communiste tchĂšque (ou mĂȘme celle du PC français avec le cross de l'HumanitĂ©). MĂȘme si le pouvoir communiste ne lui dĂ©livre des visas qu'au compte-goutte ... dĂšs fois qu'il prenne goĂ»t Ă la course de l'autre cĂŽtĂ© du rideau de fer.
Encore un peu plus tard, il se rallie Ă la banniĂšre de Dubcek pendant le printemps 68.
On sait comment le printemps s'est terminĂ© : Ămile signera son autocritique et, aprĂšs un passage par les mines d'uranium, finira archiviste dans un sous-sol du ministĂšre des sports.
Ce petit bouquin d'Ăchenoz (tous les bouquins d'Ăchenoz sont petits) se lit Ă toute allure, Ă toute vitesse.
En moins de deux heures, en moins de temps qu'il n'en faut Ă Ămile pour courir les 20.000 mĂštres.
On suit tout cela (les courses d'Ămile et la roue de l'Histoire) au rythme donnĂ© par Ăchenoz et Ămile : c'est passionnant, captivant, haletant.
Sous la plume d'Ăchenoz, on a l'impression de voir le monde courir Ă sa perte tandis que le petit bonhomme Ămile court sur la panĂšte essayant vainement d'Ă©chapper Ă l'Histoire qui finit par le rattraper lorsque, avec l'Ăąge, Ămile s'essouffle et se trouve bien heureux de voir quelques jeunes prendre la relĂšve.
Ăchenoz est un Ă©crivain français fort discret et fort talentueux. C'est son dernier bouquin et son Ă©criture si caractĂ©ristique (une douce ironie, une tendre cocasserie, faussement naĂŻves), est ici parfaitement dosĂ©e et maĂźtrisĂ©e.
Impeccable.
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