Norma, roman de Daniel Charneux

Norma, roman de Daniel Charneux

Catégorie(s) : LittĂ©rature => Francophone

Critiqué par Kinbote, le 17 fĂ©vrier 2006 (Jumet, Inscrit le 18 mars 2001, 67 ans)
Critiqué par Kinbote, le 17 fĂ©vrier 2006 (Jumet, Inscrit le 18 mars 2001, 67 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 9 Ă©toiles (basée sur 10 avis)
Cote pondérée : 7 Ă©toiles (755ème position).
Visites : 10 355  (depuis Novembre 2007)

Au-delĂ  des images

Norma, c’est Norma Jean Baker, c’est la Norma de Bellini chantĂ©e par Maria Callas, c’est un roman de Daniel Charneux qui fait rĂ©sonner les photos de Marilyn avec les mots de Norma, la chaleur du dĂ©sert de Mojave Ă  la froideur d’une vie passĂ©e (dans le grand public) par le filtre de la photo, du film d’actualitĂ© (plus que du film d’auteur)...

Cest, on s’en doutait s'agissant de Charneux, un jeu de soi Ă  soi (Norma, c’est moi, pourrait-il clamer, et les points communs avec Emma ne s’arrĂȘtent pas lĂ ), un travail d’écriture qui atteint ici son acmĂ©. MĂȘme si ce texte peut faire penser Ă  de la poĂ©sie, ce n’en est pas – uniquement. Comme prĂ©cisĂ© d’emblĂ©e, « Norma, roman » est bien un roman. Un roman foisonnant de mots, avec un cĂŽtĂ© inventaire, et qui va vite, parce que la vie, dont il traite, est une course. Un livre-monde, peut-on dire, Ă  la fois court (une petite centaine de pages) et intense. Mais qui ne va pas aussi vite qu’on pourrait le croire mĂȘme s’il nous entraĂźne Ă  une lecture rapide. L’auteur, et ce n’est pas courant, impose la cadence de lecture, laissant peu de temps, peu de blanc, peu de place Ă  la rĂ©flexion. Tant que les mots occupent le terrain...
Les segments de phrase sont brefs, sĂ©parĂ©s uniquement par des virgules. C’est ainsi qu’on rĂ©alise que tous les autres signes de ponctuation sont affaire de dilettante. Daniel Charneux fait un sort Ă  son Ă©criture fluide, il maltraite sa prose, la triture pour en tirer le tranchant propre Ă  effiler les sentiments, Ă  les creuser aussi. Les phrases s’enchaĂźnent aux phrases, les sons aux sons, le livre se donne Ă  lire Ă  voix haute ; les lĂšvres doivent remuer pour marquer le rythme, comme Ă  l’écoute de musique les doigts qui pianotent ou les pieds qui tapotent. Le mĂ©tronome de la prose agit en sourdine. Roman groovy d’une femme qui regarde en Ă©coutant du Bellini son passĂ© Ă©levĂ© au rang du mythe.

Comme si elle n’avait plus rien d’autre pour se souvenir d’une vie qui ne fut jamais vraiment la sienne et sur laquelle la mĂ©moire n’aurait pas eu de prise, elle se rĂ©fĂšre aux photos qu’on a tirĂ©s d’elle oĂč, le plus souvent, elle donne une image du dĂ©sir (comme elle aimait en jouer, comme les gens qui n’ont que leur charme aiment en jouer). Mais pas toujours : certains clichĂ©s laissent filtrer les failles, les blessures – celles de n’avoir pas connu son pĂšre, de n’avoir pas enfantĂ©, de n’avoir pas Ă©tĂ© comprise des hommes... La Norma derriĂšre l’étoile, la femme de presque rien sous l’astre rayonnant.

Si Daniel Charneux nous dit peu de choses sur la vie de Norma aprĂšs le 4 aĂŽut 62, c’est parce qu’aprĂšs, cette femme-lĂ  ne relĂšve plus du domaine public. Ce qui s’est passĂ© ensuite ne "regarde" plus les admirateurs de Marilyn-l'icĂŽne bien morte, elle, ce jour-lĂ . Norma a connu une existence ordinaire, anonyme, qui a sans doute valu la peine d’ĂȘtre vĂ©cue, mais pas racontĂ©e.
Jusque lĂ  Marilyn Ă©tait regardĂ©e par le monde ; il a continuĂ©, le monde, Ă  la dĂ©cortiquer sans trĂȘve, Ă  travers ces photos surexposĂ©es. Au-delĂ , c’est Norma qui regarde le monde. Si elle analyse avec une violence rentrĂ©e, dans une rageuse prĂ©cipitation, les photos qui ont marquĂ©, pillĂ©, sa vie, qui lui ont collĂ© Ă  la peau, c’est pour Ă©vacuer cette vie d’empunt contenue lĂ  ainsi que dans quelques documents et des films sans importance.

En se dĂ©barrassant de son image, Marilyn a perdu son corps en tant qu’apparence, pure surface. L’essentiel, l’ñme, est restĂ©e, propre a fabriquer un corps plus vaste, imaginaire, et non plus soumis au diktat de la ressemblance.
En coupant le trop visible par le scalpel du verbe, Norma laisse place Ă  ce qui n’a pas prise Ă  l’Ɠil, Ă  ce qui s’y dĂ©robe et reste en retrait, en deçà du regard, de la machine Ă  illusion, et que seul le filet du langage peut saisir.

En cela, l’aquarelle de Salvatore Gucciardo qui illustre la couverture (voir www.wilquin.com) adhĂšre parfaitement Ă  ce thĂšme : elle montre un cactus Ă  l’avant-plan, ce sur quoi heurte le regard, et, Ă  l’arriĂšre plan, des sinuositĂ©s sans nombre, une mer de vagues de sable et d’air qui figurent l’inaccessible vacuitĂ© de l’humain, qu’il se nomme pompeusement Marilyn ou, plus conformĂ©ment, Norma.
AprĂšs lecture du roman, et c’est sans doute sa principale rĂ©ussite, on peut certes se dire que tout cela n’était que fiction, invention de romancier, mais cette femme qui parle a su tellement capter notre attention, nous faire rĂȘver, qu’on a peine Ă  croire ce qui se dit depuis ce 4 aoĂ»t 62: que Norma Jean Baker est bien morte et ne nous dira plus rien.


L’extrait :
« Un visage parmi des dizaines d’autres sur la photo de groupe de la Van Nuys High School. Dizaines de petits destins en marche.
Qu’étaient-elles devenues, dans la tourmente du vingtiĂšme siĂšcle ? Qu’étaient-elles devenues, les Rose, les Grace, les Peggy, les Pam ? Qu’avaient-elles fait de leurs rĂȘves ? Elles avaient remuĂ© un instant la poussiĂšre des chemins avant de retourner Ă  la poussiĂšre, elles avaient fait un peu de bruit avant le grand silence. Elles avaient swinguĂ© Ă  vingt ans, twistĂ© Ă  trente-cinq, et puis elles avaient vu couler la pop, le punk, le disco, la techno
 Elles avaient Ă©tĂ© dans le coup un moment, puis hors du coup, au rancart. Elles avaient attendu l’amour et c’est un mari qui Ă©tait venu. Elles avaient attendu des enfants qui ne les avaient pas attendues pour grandir, pour attraper de l’acnĂ©, des seins, des poils, pour trouver des copains, des maris ou des femmes, pour partir. À cinquante ans, elles s’étaient retrouvĂ©es assises dans des canapĂ©s Ă  cĂŽtĂ© d’obĂšses en pantoufles qui regardaient des matches de football Ă  la tĂ©lĂ©vision en buvant des biĂšres en boĂźtes, piĂ©gĂ©es, ahuries, vacantes, terriblement normales. Et le temps s’était mis Ă  peser sur leur tĂȘte comme la pierre d’un tombeau.
J’avais au moins Ă©chappĂ© Ă  ça, moi, j’avais effacĂ©, Ă  trente-six ans, mon dĂ©sir d’exister, balayant de la main les dĂ©chets du gommage, les rĂ©sidus entortillĂ©s, maigres traces sur le papier, reliefs estompĂ©s, abolis, page blanche. DĂ©sert. »

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Les éditions

Norma, roman [Texte imprimé] Daniel Charneux
de Charneux, Daniel
Luce Wilquin
ISBN : 9782882533036 ; EUR 10,00 ; 15/02/2006 ; 100 p. Reliure inconnue
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Marylin fait toujours rĂȘver

9 étoiles

Critique de Ddh (Mouscron, Inscrit le 16 octobre 2005, 84 ans) - 1 septembre 2007

- Qui est Norma ?
- Norma Jean Baker.
Ce n’est rien, mais son pseudo : Marilyn Monroe !
Une biographie ? Pas vraiment, mais du rĂȘve, de l’imagination, un dĂ©doublement de personnalitĂ© avec, en musique de fond, une autre Norma, celle de Bellini, chantĂ©e par un autre mythe, Maria Callas.
Et si le corps dĂ©couvert n’était pas celui de Marylin Monroe, mais d’une autre suicidĂ©e ? Et si elle avait voulu suicider Marylin pour redevenir Norma ? 40 ans plus tard, Norma contemple la vie de Marylin depuis le dĂ©sert de Mojave. Nostalgie ; sa vie n’a pas Ă©tĂ© celle dont elle rĂȘvait. Elle a beaucoup reçu mais n’a pas connu le bonheur d’une vie dite banale. Cette vie banale la fait rĂȘver ; le cow-boy et les disques de Maria Callas peuplent son imaginaire oĂč errent ses proches dĂ©jĂ  lointains.
Excellente adĂ©quation entre style et idĂ©e : tout baigne dans une ambiance de rĂȘve, d’irrĂ©alitĂ© voire de surrĂ©alisme. Quel plaisir pour le lecteur de se laisser bercer, envoĂ»ter par le mythe de Marylin servi merveilleusement par une Ă©criture soignĂ©e, imagĂ©e, scandĂ©e en pĂ©riodes brillamment balancĂ©es.

Recluse dans le désert de Mojave

7 étoiles

Critique de Tistou (, Inscrit le 10 mai 2004, 69 ans) - 20 décembre 2006

On connait l’amour des mots et de leurs agencements de l’ami Daniel Charneux. « Norma, roman » ne dĂ©pare pas. L’écriture y est nerveuse, avec beaucoup de phrases courtes, sans verbes frĂ©quemment (hĂ©rĂ©sie profonde pour un de mes anciens professeurs !) et on imagine bien le ciselage des phrases qui s’est effectuĂ© au poinçon.
« Assise dans le noir, blancheur des seins, blancheur des cuisses – noirs, les dessous – sourire, tĂȘte penchĂ©e – lourde et fragile.
LovĂ©e sur le sol, enroulĂ©e dans l’air, bas Ă  rĂ©silles pour tout vĂȘtement, le saillant des hanches, le saillant du dos nu et blanc, tĂȘte basculĂ©e vers l’avant, offerte, la brousse des cheveux masquant, mangeant tout le visage – blondeur feinte. Simuler, toujours ; faire semblant. Miauler, minauder, faire semblant de jouir, semblant de dĂ©sirer, semblant de vivre. Simili cuir, simili plaisir, simili vie. »
On pourrait dire aussi Ă©criture en noir et blanc, le concept de ces photos Ă  l’ancienne revenant de maniĂšre rĂ©currente. Il faut dire que de photos il est beaucoup question !
De quoi s’agit-il en fait ?
Marylin Monroe, vous connaissez ? Norma Jean Baker ?
He bien l’argument est simple. Elle n’est pas morte, ou plutĂŽt seul le personnage de Marylin Monroe est mort, et Norma vit recluse, vieille et dans ses souvenirs, au fin fond du dĂ©sert de Mojave. Et Daniel Charneux exploite des photos de l’étoile (la star, pour les intimes) pour nous raconter l’histoire non-officielle.
Photos, et donc beaucoup noir et blanc. La rĂ©fĂ©rence sera souvent explicite mais il parvient souvent Ă  nous faire ressentir cette impression d’ĂȘtre devant une image noire et blanche.
Partant, beaucoup de descriptions pour mettre en place la photo, nous l’écrire sur la rĂ©tine. Puis la photo dĂ©veloppĂ©e dans notre mental, Daniel Charneux s’en sert comme d’un levier pour effleurer des petits Ă©pisodes – imaginĂ©s ? Peut ĂȘtre pas tant que cela ? – de la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine tel qu’elle s’est consumĂ©e au contact de l’étoile.
De petites touches donc, de dĂ©sillusions en frustrations, du sentiment d’abandon du pĂšre Ă  celui de n’ĂȘtre qu’un paquet de chair offert Ă  la concupiscence, pour nous brosser la Norma de Daniel Charneux. Cette Norma, vieille et dĂ©sabusĂ©e qui couche dans son cercueil, lĂ -bas dans le dĂ©sert de Mojave.
Un style trĂšs soignĂ© et lĂ©ger. Le propos m’a paru peut ĂȘtre un peu trop dĂ©cousu (c’est le principe des petites touches de-ci de-lĂ ) et peut ĂȘtre le regret que le dĂ©sert de Mojave ne soit pas davantage exploitĂ©-mis en valeur. On ne s’y sent pas rĂ©ellement.
Je suis curieux de voir ce qu’il m’en restera Ă  l’épreuve du temps. A vrai dire, c’est lĂ  qu’on peut juger les grandes oeuvres et c’en est peut-ĂȘtre une.


Norma, roman Ă  Mons !

8 étoiles

Critique de Katsimbalis (, Inscrite le 7 avril 2006, 55 ans) - 7 avril 2006

Daniel Charneux pour Norma, roman paru aux Ă©ditions Luce Wilquin / Corine Jamar pour La reine de la fĂȘte, roman paru aux Ă©ditions Nicole LattĂšs/ Alexandre Millon pour Sumo sur brin d'herbe, roman paru aux Ă©ditions du Grand Miroir/ Lectures : DaniĂšle Walgraeve / IntermĂšdes musicaux : Sonia Arbouche et Anne Bernard - Violes de Gambe Quand ? Le samedi 22 avril Ă  19HOO OĂč ? Salle St Georges Grand'place , HĂŽtel de Ville- 7000 MONS

Décrochez le combiné

8 étoiles

Critique de Miller (STREPY, Inscrit le 15 mars 2001, 70 ans) - 5 avril 2006

Norma, roman. Déjà, dans ces deux mots, on joue, avec les lettres du titre.
Car il s’agit bien d’un jeu, proposĂ© et appuyĂ© dĂšs ce titre et dĂšs le dĂ©part par la citation de Georges Perec :
« Ecrire un roman, ce n’est pas raconter quelque chose en relation directe avec le monde rĂ©el. C’est Ă©tablir un jeu entre l’auteur et le lecteur. Ca relĂšve de la sĂ©duction ».

D’abord, une rĂ©vĂ©lation : voilĂ  ce que l’auteur fait dire Ă  son personnage, la Norma qui cherche un pĂšre : « Il y aura bien le vieux cow-boy moustachu. Le vieux cow-bow dont je rĂȘve encore. Celui qui enlaçait Scarlett sur l’affiche flamboyante de Gone with the mind.
Maintenant que je pourrais ĂȘtre arriĂšre-grand-mĂšre, tout ça n’a plus beaucoup d’importance ».
Moi, je comprends parfaitement Norma et son moustachu!

L’important, suggĂšre l’auteur , derriĂšre ses phrases, c’est la recherche, c’est le chemin qu’on fait, peu importe ce qu’on trouve. Que ce soit Ă  la quĂȘte d’un pĂšre, d’une mĂšre, d’un amour, du Graal, de la floche du manĂšge ou de soi-mĂȘme.
A travers la fiction, l’auteur dĂ©busque, il trouve des pĂ©pites de vĂ©ritĂ©, parfois insoupçonnĂ©es sur lui et sur les autres et puis il les donne Ă  voir.
Il fait chanter une autre Marilyn Monroe seulement vĂȘtue de ce T-shirt qu’elle tire vers le bas, seulement accompagnĂ©e, bercĂ©e par une Callas et dans les mots d’un Bourvil de Dour, Ă  l’attaque des moulins dans le dĂ©sert de Mojave oĂč souffle un vent brĂ»lant qui balaie devant lui des vagues de sable rouge.

Le 5 aoĂ»t 62 jour de sa mort, l’auteur propose une Norma Jean Baker qui tombe le mythe comme on tombe le masque, pour se retrouver hors cadre, hors micro hors camĂ©ra hors temps, en plein dans la fiction, comme Don Quichotte, que son fidĂšle Ă©cuyer prenait pour un tarĂ©, alors que le visionnaire c’était celui qui criait : Ă  l’attaque !
Le hĂ©ros c’était celui qui crĂ©ait sa vie, puisque seul la vie qu’on se crĂ©e, qu’on se forge est celle qu’on vit et pas l’existence qu’on subit comme tous ces tubes digestifs sur pattes, aux ƓillĂšres mercantiles qui capitalise leur vie au lieu de la rĂ©inventer.

Avec quel degrĂ© de complicitĂ© l’artiste Marilyn Monroe s’est laissĂ©e (prĂ©)fabriquer sa propre image ?
Victime totale ou pas de cette Normalisation holywoodienne ?
Comme dit la Norma ( le personnage de l’auteur Daniel Charneux) : « 
La petite gourde que j’étais. Blonde glamour nue sur un calendrier, son corps scandaleux. Diagonale dĂ©saxĂ©e. Un produit fabriquĂ©, une poupĂ©e Barbie. VoilĂ  ce qu’ils avaient de moi ».

Décrochez le combiné de votre cabine téléphonique intérieure, et jouez, faites votre roman en lisant celui de Daniel Charneux !

Norma viene

9 étoiles

Critique de Bluewitch (Charleroi, Inscrite le 20 février 2001, 47 ans) - 15 mars 2006

Et elle vient la Norma. Elle a abandonnĂ© sa chevelure argentĂ©e, sa vie couleur platine, son image sans reflet. Elle a abandonnĂ© l’Autre, la dĂ©esse de l’écran. La femme apprĂȘtĂ©e, le physique tendre et moelleux d’un sex-symbol.
Au prix d’un cahier rouge et d’une demi-vie, elle se cache. Elle revit, elle est Norma. La prĂȘtresse ? Chaste et seule, elle se livre. Et se dĂ©livre du mythe.
RythmĂ©e de phrases brĂšves, de souvenirs courts et parfois brutaux d’une fausse existence gĂąchĂ©e par le seul vide qui lui Ă©tait laissĂ©, Norma raconte. Un jeu d’identitĂ©s dont il ne sort qu’une gagnante, ou peut-ĂȘtre mĂȘme aucune ?

Tout le temps, la Norma de Bellini en tĂȘte, elle qui si souvent dĂ©jĂ  m’a faite frissonner dans ses paroxysmes de beautĂ©. Tout le temps Casta Diva. Les deux Norma sont amies, sont jumelles et unies dans le roman de Daniel Charneux. Elles vieillissent ensemble, mortelles et Ă©ternelles. Solitaires.

De clichĂ© en clichĂ©, la vie d’avant est revue et non corrigĂ©e. Les manques, les ratĂ©s, le vinyle rayĂ© de la vie, les absences. Avec Ă©motion et douceur, l’auteur rend un pudique hommage Ă  la femme derriĂšre la lĂ©gende et c’en est terriblement touchant. Les mots aident, les phrases sont courtes, coupĂ©es d’instants, hachĂ©es de sons, de Musique, d’images, comme l’est la mĂ©moire.

« Aujourd’hui, vieille et pacifiĂ©e, je m’accepte. J’accepte de n’ĂȘtre plus personne. »

Tout a Ă©tĂ© dit par Kinbote, Bolcho et les autres. L’amour des mots, il est lĂ . Pour transcender la tendresse envers cette Norma qui s’écrit et se dit. Qui nous ramĂšne maternellement Ă  nous. Et qui, Ă  la fin du roman, nous manque


Norma viene


Le bref instant...

9 étoiles

Critique de MOPP (, Inscrit le 20 mars 2005, 89 ans) - 9 mars 2006

Je n'ajouterai pas des louanges à ce qui a été écrit avant moi, n'étant pas un lecteur de romans.

C'est pourquoi je m'attacherai à montrer uniquement comment Daniel CHARNEUX parvient à décrire avec précision un bref instant en utilisant le haïku-senryû et son rythme classique 5/7/5.

Je prends un exemple, page 70 :

"Assise au soleil qui écartÚle la terre, fragile et lunaire".

Je montre la découpe et le rythme en déployant ce vers unique sur 3 lignes, portées des 3 séquences rythmiques :

Assise au soleil
qui écartÚle la terre
fragile et lunaire

Il convient de mettre en évidence pareille merveille dans l'écriture du romancier.

A vous de chercher d'autres exemples.

Hommage Ă  la femme double

9 étoiles

Critique de Nothingman (Marche-en- Famenne, Inscrit le 21 août 2002, 46 ans) - 27 février 2006

Et si Marilyn Monroe n'Ă©tait pas morte le 4 AoĂ»t 1962? Et si Norma s'Ă©tait créé une nouvelle vie, plus tranquille, retirĂ©e au milieu de l'ariditĂ© du dĂ©sert de Mojave? Et si


Norma qui, forte de cette nouvelle identitĂ©, observe son passĂ©, cette pulpeuse blonde qu'elle Ă©tait, poupĂ©e de papier glacĂ© et de pellicules. Cette femme Ă©gĂ©rie aux mensurations parfaites mariĂ©e Ă  deux hommes diamĂ©tralement opposĂ©s : le sportif et romantique Joe Di Maggio et Arthur Miller, l'intellectuel distant. Deux hommes qui ne soupçonnent sans doute mĂȘme pas l'existence de celle qui n'est plus Marilyn mais est redevenue Norma Jean Baker. Aujourd'hui, elle attend la mort, rĂ©conciliĂ©e avec la vie, en se couchant Ă  l'intĂ©rieur de ce petit cercueil qui l'attend dĂ©jĂ  . Et elle Ă©coute en boucle La Divine, Maria Callas, femme double elle-aussi, chantant l'autre Norma.

Un roman lyrique oĂč chaque chapitre prĂ©sente la mĂȘme structure. Norma dans le dĂ©sert portĂ©e par l'air et les mots de la cantatrice, Norma qui se souvient et Marilyn qui dĂ©voile peu Ă  peu son Ă©tourdissant secret.

"Que reste-t-il de ces années de folie? Des milliers de photos, une trentaine de films, une vingtaine de chansons. De la pellicule, de l'encre, des mots. Rien de moi. Rien de Norma".

Et si Daniel Charneux, avec ses mots, son fluide, avait composé une merveilleuse uchronie ?


Aux seins blancs de Norma, aux draps blancs, à la blanche mort trÚs douce et à la lumiÚre passée.

9 étoiles

Critique de Bolcho (Bruxelles, Inscrit le 20 octobre 2001, 78 ans) - 26 février 2006

Norma, feuilletant les photos de Marilyn, convoque Ronsard pour cĂ©lĂ©brer amĂšrement son passĂ© : « J’en ai bavĂ©, tu sais, du temps que j’étais belle ».

« J’ai achetĂ© un cercueil. Parfois je vais m’y Ă©tendre, m’y attendre. »
Et plus loin :
« Dans ma pirogue d’ébĂšne, Ă  l’aube du couchant, j’appareille ».

Les phrases courtes dĂ©coupent le temps passĂ© : « Nous mourons tous. A chaque instant. Elle aussi, dĂ©jĂ . Moi aussi, encore. Et toi, toi qui m’écoutes
 Tu en es oĂč ? ».
Difficile de ne pas se sentir soi-mĂȘme interpellĂ© mĂȘme si le « tu » ne dĂ©signe pas explicitement le lecteur. Ce roman qui nous parle de Norma, nous parle forcĂ©ment de l’auteur mais aussi de nous-mĂȘmes : il faut « comme au jeu de go, jouer les pions de sa vie pour cerner du vide ».
Pardon lecteur, c’est vrai, j’ai envie de tout citer. D’ailleurs, j’avais dĂ©cidĂ© de citer la page mĂȘme que Kinbote nous propose. Alors, lisez-la encore une fois.
Elle n’est pourtant pas si reprĂ©sentative de l’ensemble parce que plus cruelle. Elle est moins musicale aussi, parce que, il faut vous le dire, ce texte, c’est de la musique ; on entend les thĂšmes qui reviennent en Ă©chos, se croisent et se mĂȘlent, peut-ĂȘtre pour nous « Ă©veiller avant le grand sommeil ».
L’auteur nous parle de Norma au grĂ© d’une succession de regards en arriĂšre, oĂč des clichĂ©s de noir et de blanc sont une trace dans la lumiĂšre comme la musique en laisse une dans le silence. Et le temps envahit le monde, nous laissant parfois la perception floue de notre propre instant de souffle entre deux nĂ©ants.
C’est beau et c’est Ă©mouvant.

Un beau livre

9 étoiles

Critique de Saint Jean-Baptiste (Ottignies, Inscrit le 23 juillet 2003, 90 ans) - 26 février 2006

L’auteur, Daniel Charneux, a Ă©crit sur ma page de garde : « Variations charnelles et mystiques entre une femme et son double »
On ne peut pas dire mieux ! « Variations charnelles et mystiques » : Marilyne, mythe charnel du désir et de la beauté. Norma, lucide et tragique, qui se raconte en variations mystiques entre elle et son double...
C’est un livre de mĂ©ditation sur la beautĂ©, l’illusion, la vanitĂ© mais c’est aussi, pour le plaisir du lecteur, un roman ; c’est l’histoire d’une vie hors du commun, racontĂ©e en quelques flashes Ă©vocateurs. Le personnage Norma-Marilyne est bien cernĂ©, Ă  la fois pitoyable et attachant. L’écriture est nette, prĂ©cise et superbe.
Personnellement, j’attache beaucoup d’importance Ă  la prĂ©sentation d’un livre. Ici on est dans l’excellence : une couverture avec une illustration Ă©vocatrice, trois lignes discrĂštes dans de beaux caractĂšres, une page 4 couverture, qui ne racole pas, ne raconte pas l’histoire, mais qui remplit parfaitement sa fonction : on peut la lire avant le roman. Le texte est parfaitement imprimĂ© sur un papier Ă©pais, mat, lĂ©gĂšrement teintĂ©. Les amateurs de belles choses apprĂ©cieront.
C’est un livre Ă  dĂ©guster sans prĂ©cipitation et sans modĂ©ration, c’est un rĂ©gal pour le plaisir et pour l’esprit.

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