Cyclo
avatar 19/03/2021 @ 22:44:22
- Non, pas le droit, on vous dit, c’est interdit.
Le cerbère de la Préfecture venait de leur donner une sorte de sauf-conduit qui leur octroyait un supplément de trois mois, en attendant que l’Obligation de Quitter le Territoire Français (OQTF) leur soit définitivement signifiée. Shandra et Rifah se regardèrent, constatant qu’il leur était dit une interdiction de travailler. Ils comprenaient que c’était pour protéger les citoyens français. Mais comment allaient-ils pouvoir vivre ? Les aides auxquelles ils avaient eu droit jusqu’à présent : petite allocation, logement, droit aux restos du cœur, assistance médicale, n’allaient pas durer éternellement . Ils risquaient de se trouver à la rue, ou logés dans un hôtel ou un squat, ou pire encore, menés en centre de rétention.

Parce que c’était ça le problème. Plus de deux ans qu’ils étaient arrivés ici, après un voyage éreintant, des passeurs à payer, le risque de se faire voler le peu qu’ils avaient ou de se noyer. En France, Shandra avait réussi à travailler quelques mois dans les cuisines d’un restaurant de sushis qui faisait des plats à emporter ; il avait été payé cinq € de l’heure, il avait bien compris qu’il avait été exploité, comme ils l’avaient été par ces salauds de passeurs. Encore les leurs ont-ils été à peu près honnêtes, en ne leur prenant pas tout. Et cette putain de pandémie qui était arrivée, qui les obligeait à se masquer, à se balader avec une attestation dérogatoire pendant les confinements, à avoir constamment peur des flics.

Heureusement ils avaient fait connaissance de Jean-Paul, septuagénaire qui habitait dans la tour où le CADA les avait logés et qui les avait pris en amitié. C’est lui qui leur servait d’imprimeur avec tous les documents officiels qu’ils recevaient par e-mail, sans pouvoir les imprimer et qui encombraient leur boite postale électronique. Avec sa sœur, Jean-Paul leur avait fait même un cadeau d’argent pour Noël, s’était décarcassé pour solliciter diverses associations qui s’occupaient de migrants. Et voila que, pour couronner le tout, Rifah était enceinte. Comment allaient-ils tenir le coup ? Jean-Paul avait beau leur dire chaque fois qu’il les voyait ; « Vivez une fin de, journée comme une autre ! Demain est un autre jour ! To-morrow is another day ! » Il était éberlué de voir comme ils avaient progressé en français, ce qui était bon signe dans leur volonté de s’intégrer ici.

Évidemment, Jean-Paul était vieux et avait de plus toujours été mauvais dans l’apprentissage des langues : allemand - anglais au lycée, puis il avait tenté l’espagnol vers le trentaine par télé-enseignement, sans grand succès, puis plus récemment l’italien, car depuis le décès de sa femme, il s’était mis à fréquenter les festivals de cinéma, et surtout la Mostra de Venise où il allait presque chaque année, autant pour se promener dans Venise dans les pas du beau voyage qu’ils avaient fait ensemble dix ans avant sa mort. Quelle n’avait pas été sa déception de voir ses tentatives d’italien tomber dans le vide ? Tout le monde ici parlait anglais et on lui répondait en anglais ou même en français, reconnaissant sans doute son fort accent quand il se mêlait de vouloir baragouiner dans la langue du pays, encore que les vrais Vénitiens parlent le dialecte local.

Bref, il s’était mis à aimer Shandra et Rifah comme ses propres enfants qui habitaient au loin et ne venaient qu’une fois ou deux par an, et encore moins depuis la pandémie. En Italie, il lisait le journal et il avait conseillé aux deux Bangladais de lire le journal pour améliorer leur français, tout en sachant que rien ne vaut la conversation avec des Français, mais leur disait-il : « À défaut de parler, reste donc à lire son journal ». Et de temps en temps, il leur donnait un journal, leur lisait à haute vois un ou deux articles. En fait, il se disait qu’il vivait dans un trop grand appartement et qu’il y avait quelque injustice à y vivre seul.

Il leur proposa donc d’investir une de ses chambres, et de le faire en toute discrétion (mais Shandra et Rifah étaient des gens discrets qui n’avaient jamais fait parler d’eux dans la tour). Ainsi ils partageraient les repas, il leur apprendrait la cuisine française, tandis qu’ils le feraient manger bangladais. Jean-Paul s’initierait à la culture hindouiste, car ils étaient hindous, et à ce titre, minoritaires et persécutés dans leur ancien pays. Lui leur parlerait de ce qu’il reste de culture chrétienne en France. Il était lui-même protestant et savait que ses ancêtres avaient été, à l’instar de Shandra et Rifah, longtemps persécutés et que les Protestants restaient très minoritaires. Il proposa, donc de les recevoir quand ils seront chassés de leur appartement, sans contrepartie, et par amour de l’humanité, par souci de faire briller le mot «fraternité » inscrit au fronts de nos institutions et qui lui semblait être le plus beau de notre devise.

Il en parla à ses enfants, trentenaires comme les deux Bangladais, qui l’encouragèrent à pratiquer l’accueil de l’étranger. « On verra bien, dit Mathias, si l’hospitalité devient un délit ! » et Madeleine conclut leur réunion en visioconférence tripartite par « Agis selon ta conscience, même si tu te mets hors-la-loi, Maman aurait fait ça ! »

À suivre...

Minoritaire

avatar 20/03/2021 @ 12:43:36
Troisième texte et toujours l'impression que "tout ne va pas bien". Une catastrophe, une pandémie et maintenant les drames de la migration. "Petits" drames, ici; le pire semble leur avoir été épargné. Des circonstances exactes de leur départ, des aléas du voyage dont les témoignages sont légions pour qui veut s'en inquiéter, on ne saura pas grand chose. A moins que dans le "à suivre..." ? Mais faut-il vraiment se justifier quand on a risqué sa vie là où on était, là où on marchait pour aller là où, peut-être...?

Ça commence plutôt mal, mais ton flash-back adoucit rapidement les angles. On apprécie ton Jean-Paul qui se prend d'affection pour le couple, qui les aide autant que ses moyens le lui permettent. Il y a quelque chose dans ton texte de solitudes qui se rencontrent et se complètent positivement. Un peu de mélancolie. Mais on se prend à espérer que le retour au temps présent (après le "à suivre...") verra des jours meilleurs.

On dirait que tu t'es embarqué au long cours, Cyclo. Tu ne t'es pas trop embarrassé des contraintes tistouiennes. Pourquoi faire ? :-)

Tistou 20/03/2021 @ 23:59:08
Effectivement, Cyclo ne s'est pas totalement embarrassé des contraintes (les 4 départs de paragraphes). Je n'en ai retrouvé que 2 (d'ici que tu aies à copier les autres 10 fois et faire signer le tout par les parents, il n'y a pas loin !). Mais peut-être faut-il comprendre que les deux départs de paragraphes vont apparaître dans une suite annoncée ? C'est ça ?
Chez Cyclo, comme chez Nathafi, le Covid n'apparait que de manière incidente. Il y a une vraie, et belle histoire, d'un autre drame dont on parle moins mais qui décime pas mal : les migrations sauvages.
Bon, c'est une histoire à "Happy end", pour l'instant du moins, et c'est une performance, pour ce sujet comme pour le Covid. En tout cas tu as le mérite de nous emmener ailleurs que dans le monologue actuel, monologue monosujet obsessionnel, et pour ça merci.
On s'attend à une suite ? Avec les départs de paragraphes ?

Lobe
avatar 21/03/2021 @ 09:27:44
J'aime bien sentir dans tes textes des éléments de toi que tu nous as partagés ailleurs (ici, la Mostra de Venise), et de la sorte ne plus tout à fait savoir si tu es dans l'invention ou la narration d'un épisode de ta vie. Ce récit est dans tous les cas agréable à lire, même s'il ouvre sur le pan des histoires migratoires qui sont à l'autre bout du spectre, tant elles basculent rapidement dans le plus horrible de ce qui est. Alors, merci de l'évoquer dans sa version heureuse, sûrement bien minoritaire (avec une minuscule !!), mais qui a le mérite de laisser une place à l'espoir.

Septularisen

avatar 21/03/2021 @ 13:42:03

Très bon, très beau.
Ça sent le vécu.
J'attends la suite...

Darius

avatar 21/03/2021 @ 17:06:54
Oui comme dit Lobe les histoires migratoires se terminent parfois d’une manière bien dramatique.. L’écrivain belge néerlandophone Tom Lanoye en a écrit un livre qui s’intitule « Décombres flamboyants » car le drame peut se retrouver des deux côtés aussi bien de l’accueilli que de l’accueillant , les cultures ayant parfois du mal à s’adapter ou se comprendre entre elles .
En tout cas bravo d’être sorti de nos problèmes occidentaux quotidiens

Cyclo
avatar 22/03/2021 @ 19:34:39
Si, il y a bien les quatre départs de paragraphe, mais certains sont légèrement modifiés et inclus dans le cours du récit.
Je lis vos textes ce soir !

Nathafi
avatar 22/03/2021 @ 21:04:41

Vraiment un bon gars, ce Jean-Paul, qui n'hésite pas à héberger les migrants, pour les aider, bien sûr, mais aussi pour combler sa propre solitude. Un mélange de culture qui ne manque pas d'être enrichissant.

Il me rappelle ces Calaisien(nes) qui prennent beaucoup de risques pour nourrir des migrants, recharger leurs téléphones ou pour tout autre service rendu, et qui se font arrêter pour ça... Délit d'empathie ? Délit de solidarité ? Est-ce que ce monde est sérieux...

En tout cas, on attend la suite Cyclo, tu nous l'a annoncée !

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