Tistou 19/03/2021 @ 22:43:34
Vous vivez une fin de journée comme une autre. Une journée enfermé quoi. Enfermé ou presque. Sinon enfermé, au moins tellement inhibé par les discours ambiants que vous culpabilisez rien que de penser que vous pourriez avoir un contact humain. Bon, si l’on compte aller chercher son pain et son journal comme une sortie, vous êtes enfermés pour de faux. C’est plutôt le plan « peine de substitution », genre bracelet électronique à la cheville, que vous ne portez pas c’est vrai (mais le portable va tendre à le remplacer rapidement au train où vont les choses). Donc enfermé, que vous n’avez même pas eu envie de décrocher un téléphone pour discuter avec un humain (un humain autre que le genre qui vous appelle régulièrement pour vous demander si vous avez entendu parler de l’isolation pour 1 €. Eclats de rire (nerveux) garantis, le potentiel comique est à son comble !) (désolé amis belges, ça ça risque de vous passer au-dessus de la tête, ce doit être une spécificité française dont vous pouvez vous passer, croyez-moi.) De grossiers personnages pourraient qualifier ça de journée de m…, moi je dirais plutôt une de ces journées durant lesquelles vous faites le gros dos, attendant que ça passe, dans la position recommandée du grizzly et de l’ours brun en hiver. Hibernation ? Covid attitude peut-être ?
Reste donc à lire son journal. Vous savez, celui que vous êtes allés acheter, masque sur le nez, même qu’il ne fallait être plus de deux dans la boutique et qu’il fallait faire fissa. Oui, c’est la fin de journée mais le journal vous ne l’avez pas encore lu parce quand même, même les grizzlys et les ours bruns ils le font, et que ça prend du temps, vous numérisez toutes vos diapositives et vos négatifs noir et blanc. Oui, ça prend beaucoup de temps, surtout si vous les indexez et les classez comme le maniaque que je suis (je gage que les grizzlys et les ours bruns en font de même. Vous pariez ?). Activité autistique si l’en est, qui vous ouvre plutôt les portes du passé – et pas n’importe lequel ; votre passé – et qui vous autorise à ne pas trop parler ni à regarder le temps passer. Et donc ni à lire le journal dont il est question plus haut. Alors je lis le journal en fin de journée et honni soit qui mal y pense. Les chroniques, les pages sportives (le FCG va jouer demain, c’est la saison du Biathlon, et … plein d’autres choses), les pages nationales (Covid … Covid … recommandations Covid … résultats Covid … Chouette ! La Terre s’est arrêtée de tourner et on ne s’en était même pas aperçu !), puis les pages locales.
Et mon regard se fige. Il est mort. Lui, l’ami pas vu depuis si longtemps et dont on négligeait de prendre des nouvelles. Lui qu’on n’avait pas de raisons de ne pas croire immortel, il est mort. Pas de détails, sinon la date et le lieu de la mort et une photo. Le journal s’est refermé comme pour cacher l’indicible, il est mort. Les pensées vagabondent, rejouent les temps heureux, avec lui, du temps qu’il était vivant. Il y en eût, bien sûr, de ces temps heureux. Sans masques d’ailleurs, ni enfermement plus ou moins volontaire. Ca parait bien loin, songez-vous, un autre temps …
Parce que c’est ça le problème. Les temps heureux semblent clos, hors d’atteinte, une galaxie laissée derrière nous. On se réveille le matin remonté comme un coucou suisse, concentré sur le journal et le pain à aller chercher le matin puis … position du grizzly et de l’ours brun en hiver (déjà évoquée) avec activités, relativement peu diversifiées mais relativement répétitives, et surtout quasi absence de contacts. Vous savez ; ces contacts qui arrivaient à l’improviste, au détour d’une boutique, visage démasqué, entre deux rues, sur les sentiers des Côteaux … A l’improviste comme un cadeau du ciel, sans la crainte qu’un contact soit perçu comme une menace de mort. Vous vous secouez, la tête déjà mais les idées aussi, vous vous secouez et reprenez le journal. Il va falloir le rouvrir à la page mortelle comme on rouvre une plaie. Oui … c’est toujours là, à la même place. Vous relisez. Vous cherchez mais vous ne trouvez pas la date et le lieu de la cérémonie. Alors vous vous dites je vais appeler le Centre Funéraire. Et vous pestez contre le manque de professionnalisme de ces rédacteurs qui omettent des détails (détails !) de ce genre. Alors vous appelez. Il n’est pas 18h, il y aura bien quelqu’un …
- Non, pas le droit on vous dit
C’est comminatoire, définitif. On n’a pas le droit. On n’a pas le droit d’aller dire un dernier au revoir à ses amis. Juste la famille proche. Et encore, à condition que chaque élément de la dite famille ne se tienne pas proche des autres éléments ! C’est pour cela, explique-t-il, que la date n’a pas été indiquée, seule la famille proche est conviée, en nombre restreint. Vous regrettez alors de n’être pas grizzly ou ours brun (ma préférence va au grizzly, ça a une autre gueule !) pour vraiment pouvoir vous rouler en boule, tête entre les pattes, respiration ralentie, au fond d’une grotte pendant que les flocons de neige tirent un rideau hypnotique devant l’entrée et étouffent tout bruit. Mais vous n’êtes pas un de ces animaux, vous êtes juste un enfermé, confiné, en sursis de Covid, ou supposé tel. Vous êtes déjà un pas en dehors de la réalité, dans votre bulle. Pas encore mort. Lui, si. Il est mort et vous n’irez pas lui dire au revoir. « Pas le droit on vous dit ».

Minoritaire

avatar 20/03/2021 @ 14:54:22
Quatrième texte; deuxième "pandémique" (sans compter le mien). Quelque chose de l'actualité vive m'aurait-il échappé ?

Non Tistou. Ceux que j'appelle "des marchands d'aspirateurs" téléphonistes ne sont pas une spécialité française. Mais le coup de "l'isolation à 1 euro", par les temps qui courent (ou plutôt qui restent immobiles), ça vaut effectivement son pesant de cacahuètes.

Immobiles, semblent-ils, les temps. Et pourtant pour d'aucuns, ils passent. Et ces d'aucuns trépassent. Alors, on voudrait bien que pour une fois, ce masque nous grimpe jusqu'aux yeux et qu'il cache le rouge qui s'y est installé. Oh, le rouge passera aussi, bien sûr. Nos yeux retrouveront leur humidité normale. Mais c'est dingue comme parfois, les larmes ont besoin de se joindre à d'autres pour former les petits ruisseaux de nos résiliences.
Mais non, pas le droit on vous dit. Vous pouvez acheter un bouquet de fleurs virtuelles et le déposer sur le site de votre ami défunt à l'adresse internet suivante...

Bienvenue au 21ème siècle.


Ludmilla
avatar 20/03/2021 @ 15:23:56
En France, si ça a été le cas en 2020, ce n'est plus totalement vrai - à ce jour.
Si les cérémonies au cimetière sont limitées à 30 personnes, les cérémonies religieuses sont limitées à (un peu moins de) la moitié des places de l'église.
J'ai malheureusement dû m'intéresser à ces jauges (enterrement de mon oncle lundi - et le covid n'y est pour rien)

Darius

avatar 20/03/2021 @ 16:03:50
Magnifique Tistou humoristique et pathétique à la fois.. mis à part les appels téléphoniques qui misent sur votre mort annoncée.. 2 cette semaine pour acheter ma maison en viager ... ils ignorent que je vais vivre jusqu’à 100 ans ..
super tes allusions aux grizzlis ou autres ours mal léchés..
Comme quoi la pandémie a atteint les neurones et l’imagination de la plupart des candidats à cet exo
Vivement un mille mains qu’on en sorte au plus vite de cet enfermement neuronal

Minoritaire

avatar 20/03/2021 @ 16:58:14
En France, si ça a été le cas en 2020, ce n'est plus totalement vrai - à ce jour.
Si les cérémonies au cimetière sont limitées à 30 personnes, les cérémonies religieuses sont limitées à (un peu moins de) la moitié des places de l'église.
J'ai malheureusement dû m'intéresser à ces jauges (enterrement de mon oncle lundi - et le covid n'y est pour rien)
Oui, ici aussi les cérémonies se font "moins confinées". Mais les m2 nous sont toujours comptés.

Lobe
avatar 21/03/2021 @ 08:53:33
C'est vrai que les textes tournent autour du covid. Ce "Vous vivez une fin de journée comme une autre" était si tentant, ça aurait nécessité une telle charge imaginative (et non virale !) de s'en extraire !
Ton texte est effectivement plutôt du côté désespéré de la force, et articule l'insoutenable des normes sanitaires dans certains contextes. Comment faire deuil sans d'oeil à oeil communiquer avec ceux qui partagent la peine ?
Désespéré mais pas sans humour, et pas sans clin d'oeil au quotidien. Que doit-on déduire du fait que les marchands de vide, eux, persistent avec le covid ?
Fluidité et patte de Tistou, ascendant grizzly remonté.

Septularisen

avatar 21/03/2021 @ 13:56:49

J'adore la position du " grizzly et de l’ours brun en hiver " faudra nous la montrer un jour...

Très beau texte avec de très belles expressions que je ne connaissais pas du style " On se réveille le matin remonté comme un coucou suisse "!
Faudrait que je m'en inspire plus souvent le matin en me levant... ;-D)

Que dire de plus sur ce texte? Peut-être de ne pas trop vous laisser atteindre par les "circonstances" actuelles qui ne sont que passagères?

Sinon, bravo quelle imagination dans l'écriture!


Nathafi
avatar 22/03/2021 @ 20:16:46
Condensé de ce qui nous pourrit la vie depuis plus d'un an déjà, avec tous ces gestes qu'on n'a plus le droit de faire, comme dire un dernier adieu à un ami, par exemple, et colère légitime de ta part !
Oui, les choses ont un peu évolué, heureusement ! je me souviens d'une amie qui n'a pas pu revoir sa mère pour un dernier adieu, c'était au début de la pandémie, on pensait que c'était dangereux...

Triste Tistou, ce texte évoque la grande estime que tu portais à Bolcho, et rappelle des moments passés ensemble. Et bien, ce sont des souvenirs qui te resteront, bien sûr le virtuel est frustrant, mais au moins tu peux quand même lui rendre hommage avec ces mots.

Cyclo
avatar 24/03/2021 @ 10:35:57
hou là ! Que c'est sombre ! Et pourtant avec des pointes d'humour : "La Terre s’est arrêtée de tourner et on ne s’en était même pas aperçu !)" Et bel hommage probablement à Bosco, car je suppose que c'est lui, le mort dont il est question.
Au fond, ça nous rappelle qu'on n'est pas immortels !!!

Marvic

avatar 28/03/2021 @ 17:18:39
Deux paragraphes qui pourraient décrire mon propre emploi du temps si ce n'est la comparaison avec un ours; moi j'ai l'impression de ressembler à mes chats lovés devant la cheminée. mêmes activités de numérisation, de classement de photos, activités nécessairement chronophages, qui parfois donnent un coup de blues dans cette période sans prévision d'avenir.
Puis l'uppercut à la fin du deuxième. Une double peine insupportable; le départ d'un ami, d'un parent, sans pouvoir lui dire au revoir est (a été pour moi) une grande souffrance.
Un texte poignant. Un texte dédicace pour Bolcho.

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