Lobe
avatar 19/03/2021 @ 22:30:59
Vous vivez une fin de journée comme une autre. Une autre journée de ce temps, de cette décennie. Les dix-huit coups de dix-huit heures sonnent. Où que vous soyez, restez-y. Si, si, n’en bougez plus. Demeurez proprement figé dans l’intérieur où vous êtes. Si vous êtes à l’extérieur, pauvre folle, pauvre fou, rentrez vite.

Vous pouvez toquer à la première porte sur votre chemin. Celle-ci même. Vous ne connaissez personne à cette maison ? Mais ça n’est nullement un problème ! Vous savez, il vous suffit de prendre votre sourire le plus charmant. Si le goujat qui vous ouvre fait montre d’incompréhensite aigüe, expliquez-lui avec une courtoisie enthousiaste. C’est bien simple : le pays entier joue à « Un, deux trois, soleil ». Chaque soir à dix-huit heures, le Soleil se retourne et pointe son grand projecteur sur la scène, et le monde s’arrête de tourner. Pourquoi dix-huit heures ? Oh, cela pourrait tout aussi bien, cela pourra tout aussi bien, être dix-sept ou dix-neuf heures, au gré de la fantaisie du Soleil – c’est la même chose.

La porte s’ouvrira donc. On vous proposera un verre, et des olives dans un petit bol, avec un seul cure-dents, pour vous. Chacun son petit bol. Ce n’est pas de bol cette histoire : on ne fait plus bol commun. Vous avez bien raison de sourciller, intérieurement et extérieurement, devant ce bol et ses huit lucques qui vous reluquent. Ça ne remplit pas sa femme, ni son homme, un petit bol d’olives à huit lucques freluques. Il faudrait un bol chaud de soupe qui tienne au corps, qui requinque. Plus de bol chaud dans ce siècle, plus de bol chaud dans cette décennie. Ravalez vos larmes, mais laissez bien béer votre nostalgie. Elle, elle peut vous tenir chaud. Voilà, sur ces entrefaites, votre ouvrez les guillemets repas fermez les guillemets se finit, mais la soirée n’est pas finie.

Reste donc à lire son journal. Son journal : le journal de l’inopiné bienfaiteur qui vous a ouvert la porte. Bienfaiteur, puisqu’il vous a aidé à ne pas perdre au couteux jeu de la version en vigueur de « Un, deux, trois, soleil ». Celle à grand projecteur et à amende salée. Entendez bien amEnde. Pas question des amAndes n'ayant pas accompagné vos olives, dont les huit noyaux se languissent au fond du bol, noyés dans le peu d’eau salée des larmes que vous n’avez pas réussi à ravaler. Mais vos larmes ne sont pas le sujet de ce paragraphe. Le sujet, c’est son journal que vous lisez. Si vous avez de la chance, il vous contera en long, en large et en traviole toutes les nouvelles règles des nouveaux jeux du plein jour. Il y a ainsi le grand jeu des masques : on préconise de ne plus sortir visage nu dans la rue.

Non, pas le droit on vous dit. Le nouveau monde, et ses jeux drôles, nous épargne tous les miasmes. Il nous exempte des bouches irascibles. Des bagues au dent. Des touffes de poils de nez indisciplinés. Des joues couperosées. Des mentons rétrognathes. Des poussées d’herpès. Le nouveau monde loge tout le monde à la même enseigne. Timides, soyez prévenus : de votre filet de voix filtrée par le masque, il restera poids chiche. Malentendants, soyez préparés : de la lecture labiale, il faudra passer aux tressaillements du tissu. Mais il reste les regards ! Jamais les regards n’ont été aussi profonds. Jamais les sourcils si expressifs. Les fronts si soucieux. Les iris si fleuris de messages. Les mirettes si prolixes. Mais que se communiquent-ils, nos exubérants hauts de visage ? Comment arrivent-ils à formuler ce qui pétille dans les entrailles de nos si beaux ciboulots, non masqués, mais pas moins entravés ?

Parce que c’est ça le problème. On ne pense qu’au vide qui nous sépare.

Lobe
avatar 19/03/2021 @ 22:44:37
J'ai posté sans me relire, il y a moult couacs dans mon texte (un "homme" accolé à une "femme" qui devrait disparaitre, une bande de malvoyants qui devraient être remplacés par des malentendants, et je ne parle même pas des soucis de virgules...). Satanée mentalité de bonne élève qui veut poster à pile 22h30...

Darius

avatar 20/03/2021 @ 10:36:58
Génial Lobe .. tu es une magicienne des mots .. nous sommes tous des minables par rapport à toi.. quand as tu eu le temps de rédiger toutes ces découvertes ? Ces jeux de mots ? Des amendes salées qui remplacent les amandes .. les lucques freluques .. là je dois dire que je vais fouiller Google .. mais j’ai adoré la lecture des tressaillements de tissus pour remplacer la lecture labiale .. car en ces temps maudits je ne comprends plus rien lorsqu’on me parle ..
Un grand bravo

Minoritaire

avatar 20/03/2021 @ 11:46:31
J'ai lu "jeu tremble" et avant d'aller plus loin, j'ai su qui en était l'auteure. Dès lors, questionnement immédiat : au-delà de ce jeu sur le je, va-t-on trembler pour un feuillu ? Pour avoir ta réponse, cher lecteur, il te faudra aller plus loin que le titre. Alors, allons-y.

Et bien non ! point d'arbre dans cette histoire, si ce n'est un lointain olivier méditerranéen, ou alors le tremble dont on fait la pâte à papier de son journal ?
Point d'arbre mais pourtant, ça souffle dans les branches. On écoute la musique de tes mots et on se laisse bercer malgré la bise triste qui s'est installée dehors et parfois même à l'intérieur. A l'intérieur de nos intimités mêmes, même.
Pourtant, y a pas. Derrière la tristesse du temps, juste au dessus de Max-le-bleu, il y a les regards que tu décris si bien, et qui nous laissent entrevoir l'ombre d'un tressaillement d'espoir, malgré "le vide qui nous sépare."

Je n'ai pas perçu tes couacs à la première lecture. En tout cas, ils ont moins entravé ma lecture que Max, mes conversations.

Deuxième texte; deuxième "bonne pioche".

Ludmilla
avatar 20/03/2021 @ 12:47:31
J'ai posté sans me relire, il y a moult couacs dans mon texte (un "homme" accolé à une "femme" qui devrait disparaitre, une bande de malvoyants qui devraient être remplacés par des malentendants, et je ne parle même pas des soucis de virgules...). Satanée mentalité de bonne élève qui veut poster à pile 22h30...
Corrigé (pas pour les virgules...)

Minoritaire

avatar 20/03/2021 @ 12:56:14
Je n'ai pas perçu tes couacs à la première lecture.
Tu n'aurais pas dû attirer mon attention dessus. Du coup, ton 18/20 de bonne élève passe à 17 !
:-)

Merci Ludmilla.

Tistou 20/03/2021 @ 23:40:07
Et bingo ! Un dérivé de Covid en mode plutôt poéto-jeux de mots !
J'ai bien aimé le concept du "Un Deux Trois soleils". Il y a de ça finalement. Il y a beaucoup d'autres choses que j'ai bien aimé et donc je ne citerai pas tout. Si le "poids chiche" peut-être ?
Tu n'as pas semblé un poil gênée des 4 débuts de paragraphe imposés. Comme toujours ta création coule comme de source. C'est consistant, ça coule et c'est plein de trouvailles ...

Lobe
avatar 21/03/2021 @ 09:47:41

Corrigé (pas pour les virgules...)


Merci Ludmilla !

Septularisen

avatar 21/03/2021 @ 13:09:47

Beaucoup aimé.
Et j'avoue aussi m'être posé la question des "Lucques freluques"?
Pas sûr par contre que par les temps qui courent la porte s'ouvre aussi facilement, et que l'on vous reçoive avec du vin et des olives...

Nathafi
avatar 22/03/2021 @ 19:19:34

Du grand art, comme d'habitude ! Et un bel hommage, par ces temps qui courent, il n'y a que dans le regard que l'on puisse exprimer ses peines, ses joies, ses humeurs. En aparté je trouve que ça fonctionne bien, et les regards fuyants se doivent de demeurer, à présent, il faut regarder bien en face son interlocuteur !
Bravo Lobe, toujours aussi douée, avec des pirouettes, des jeux de mots et des expressions inimitables !

Cyclo
avatar 24/03/2021 @ 11:06:40
Alors là, j'ai bien aimé le : "on préconise de ne plus sortir visage nu dans la rue". Pourtant, j'ai cru voir une certaine artiste sortir, il est vrai dans un théâtre, " Belle, sans ornement, dans le simple appareil D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil", comme écrivait Racine, elle aurait pu porter un masque, ça aurait ajouté à sa gloire éphémère d’ailleurs, et été encore plus marrant !
"Mais il reste les regards !" Heureusement.
Et, apparemment, un peu d’hospitalité, si on est hors du couvre-feu... Mirage ou réalité ? J'hésite.

Marvic

avatar 28/03/2021 @ 12:22:22
Je découvre le texte toujours aussi réussi de "l'artiste des mots" qu'est Lobe. Où vas-tu chercher ces "incompréhensite, lucque, freluque..." que l'on comprend aisément pour certains, moins pour d'autres et qui déjà nous font sourire.
J'ai trouvé le parallèle entre le couperet du couvre-feu et le "soleil" du jeu, excellent ; le stress de l'enfant qui ne quitte pas des yeux le meneur de jeu pour ne pas se faire prendre en train de bouger, c'est vrai qu'on en est là !
Comme j'ai aussi beaucoup aimé le dernier paragraphe qui lui aussi est assez réaliste.
Quel talent !

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