Cyclo
avatar 10/12/2020 @ 21:09:39
1958. J’avais douze ans. On jouait au foot sur les pelouses entre les immeubles le jeudi ou le dimanche après-midi. Des pulls faisaient office de but. Car, bien sûr, ce n'était pas un vrai terrain de foot...

D’abord, il y avait la douloureuse (pour moi) épreuve de la composition des équipes. En général, mon frère aîné Michel en dirigeait une, et son copain Jacques la deuxième : personne ne contestait ce fait, d’autant plus qu’ils étaient tous deux excellents joueurs, et suffisamment costauds pour faire taire toute opposition.
Ils se plaçaient à trois pas l’un de l’autre, puis avançaient en posant un pied juste devant l’autre jusqu’à se rejoindre. Celui qui, avec son dernier pas, recouvrait le pied de l’autre, avait le droit de choisir le premier un joueur, ensuite, c’était l’autre, et ainsi de suite chacun son tour, jusqu’à épuisement des candidats au jeu. Bien entendu, les meilleurs joueurs étaient sélectionnés en premier, mais malgré tout, c’était à qui gueulait le plus fort pour être choisi, et vite, dans la supposée meilleure équipe.

Quelquefois, au début du choix, la meute des enfants criait : — Jean-Pierre, Jean-Pierre ! Ceci bien sûr pour se moquer de moi, sachant que ce n’était jamais moi qu’on choisirait. D'ailleurs, du haut de ma petite taille (1 m 30, oui, j'avais un énorme retard de croissance), je criais, pour éviter la honte d’être pris en dernier. Eh bien, me croira-t-on ? C’était presque toujours sur moi que ça tombait, et il fallait voir la mine de dégoût du futur capitaine, quand le malheur d’avoir à me prendre dans son équipe lui échoyait. Et pourtant, il y avait des gamins plus petits que moi, des plus jeunes aussi, qui, me semblait-il, auraient dû être choisis après moi et m’éviter ainsi l’éternelle humiliation d’être le dernier sélectionné : peut-on d’ailleurs encore parler de choix dans ce cas ? Quand il n’en reste qu’un ! Mais on aurait dit qu’ils faisaient exprès, l’un comme l’autre (il arrivait que Michel, par amitié fraternelle, m'appelât en avant-dernier), de me laisser ce douloureux plaisir d’être choisi en dernier.

Bien sûr, il y avait plusieurs raisons à cela : je ne jouais pas bien, je dirais même que je jouais très mal. D’ailleurs, personne ne m’avait jamais expliqué les règles. Aux autres non plus d’ailleurs : mais simplement parce qu’ils avaient vu des matchs en vrai ou télévisés et vibré aux exploits des grands joueurs (c'était la coupe du monde en Suède et on admirait Kopa, Fontaine et Piantoni, sans oublier les diables brésiliens et le magicien Pelé), ils avaient tout compris. Moi pas : j’avais beau écarquiller les yeux devant la télévision (nous n’en avions pas, mais on allait regarder les matches chez des copains qui en avaient une), j'admirais le jeu de passe et les buts, oui, mais les fautes, à part les mains, que dalle, et j’étais toujours étonné des coups de sifflet de l’arbitre ! Ce qui fait qu’en jouant, je faisais de grosses fautes, me mettais hors-jeu sans m’en rendre compte, faisais des passes à l’adversaire, des mains, etc.

Surtout, le ballon me faisait très peur, et quand il arrivait vers moi, je me hâtais de le renvoyer au plus vite, presque en fermant les yeux. Mais le plus souvent, je m’efforçais en priorité de ne pas me trouver sur son chemin, et faisais souvent un écart pour le laisser aux autres, de la même manière que les écarteurs (que j’admirais beaucoup lors des courses landaises) évitaient la vache en la laissant passer à côté d’eux. Et tant pis si on me traitait d’ "abruti, la passe était pour toi !"

Bref, Michel avait compris, et quand le sort voulait que je fusse dans son équipe, il finit un jour par me coller dans les buts, où, malgré tout, il m’arrivait, par hasard, d’arrêter de temps en temps un tir, et où, disait-il : — au moins, là, tu ne feras pas trop de dégâts (sauf que souvent, je faisais quand même perdre l’équipe, en encaissant trop de buts). Mais bien sûr, pour moi qui avait peur du ballon, ce rôle de goal était encore plus dur ; il me semblait que les adversaires prenaient un malin plaisir à me tirer dessus ! Si, bien sûr, ça me permettait de temps à autre de faire un bel arrêt, le plus souvent, les tirs tendus me faisaient très mal aux mains (on n'avait pas de gants !), au ventre ou aux tibias, et on comprend qu’il m’arrivait de laisser le ballon filer plutôt que de l’arrêter !
Jacques, l’autre capitaine, avait une autre tactique : il me mettait avant-centre, chargé éventuellement, si d’aventure j’interceptais une passe de l’adversaire, de distribuer le ballon aux autres avants, ou du moins d’essayer d’arrêter le ballon s’il arrivait vers moi pour empêcher un adversaire de s’en saisir. En aucun cas, je ne devais revenir vers notre camp ni faire des passes en arrière car, disait-il : — au moins, tu ne marqueras pas de buts contre ton camp, si par miracle, tu en marques un ! Il faut bien dire que, dans ce poste d’avant-centre, je ne servais pas à grand-chose ; souvent, s’il advenait que j’eusse le ballon, je faisais une mauvaise passe, et l’adversaire s’en emparait ; le plus étonnant, c’est que toujours, j’étais marqué de très près par un gars de l’équipe adverse, comme si j’étais redoutable ! J’aurais tant voulu, comme je le voyais parfois à la télévision, conquérir le ballon, foncer en dribblant vers le goal et, d’une feinte habile, shooter en ajustant un tir dans le coin des filets ! Mais hélas, ce rêve inaccessible n’est jamais arrivé…
Le résultat, c’est que, à chaque fois ou presque, l’équipe dans laquelle je jouais était condamnée à perdre. Dans un cas, parce que je laissais passer des buts ; dans l’autre, parce que j’empêchais mon équipe d’en marquer et donnais trop souvent le ballon à l’adversaire. Et l’on aurait voulu que j’aime le foot !

Enfin, un jour, Michel eut une idée lumineuse : — Tu pourrais peut-être arbitrer ! Après tout, tu ne l’as encore jamais fait ! D’habitude, c’était un garçon ou un autre qui arbitrait, tiré au sort au moment de la composition des équipes, ce qui était facile quand notre nombre était impair. Quand notre nombre était pair, il y avait deux garçons qui, ne jouant pas, arbitraient, le deuxième faisant office d’arbitre de touche.

Mais cette fois, ce serait moi ! Chouette, j’allais enfin pouvoir siffler, car bien que ne connaissant pas correctement les règles, mon rêve secret était d’avoir le fameux sifflet entre les lèvres : diable, c’est que ça donne un sacré pouvoir, ce sifflet, qu’il soit tenu par un policier ou par un arbitre ! J’avais d’ailleurs conclu, en regardant les matchs télévisés, qu’on n’avait pas à contester les décisions de l’arbitre et je décidais donc d’en profiter au maximum. Eh bien, je peux vous l’affirmer, nous eûmes droit au match le plus désopilant de ma carrière (vu de mon point de vue, car les autres riaient plutôt jaune) ; dès que quelque chose me paraissait peu catholique, hop, je sifflais !
D’abord, je sifflais dès que j’avais le dos tourné au ballon et que je n’avais rien vu, car ça allait trop vite pour moi, et souvent, je n’avais pas le temps de voir ce qui se passait que déjà le ballon avait changé de direction. En second lieu, quand le ballon s’éloignait trop de moi et que je risquais de ce fait d’avoir à trop courir pour suivre le jeu (car, tout âne que j’étais, je m’étais bien aperçu qu’en fait l’arbitre avait beaucoup plus à courir que tout autre joueur), hop, je sifflais !
Et tous de s’arrêter en pleine action, et de me demander : — Qu’est-ce qu’il y a ? Et je répondais automatiquement : — Coup franc. Au pif, d’ailleurs, je choisissais une des deux équipes pour la faute imaginaire. Il n’y eut jamais autant de coups francs qu’au cours de cette partie. Par contre, je ne m’aperçus d’aucun hors-jeu, et au moins trois des buts marqués m’ont valu des horions de la part de joueurs vindicatifs : — il était hors-jeu, espace d’âne, tu ne l’avais pas vu, et je haussais benoîtement les épaules : — tant pis, but quand même, le but est bon, seul l’arbitre décide. Mais personne n’osa cependant s’en prendre à moi, car mon frère, présent, avait pour mission non seulement de m’associer au jeu, mais aussi de me protéger, et ce fut à chaque fois le malheureux auteur du but hors-jeu qui se fit rosser d’importance par l’équipe adverse. Et ça faillit dégénérer en pugilat général, ce qui fit que par la suite, je restais sur la touche comme remplaçant, jamais appelé.

L’année d’après, je portais des lunettes (peut-être étais-je déjà myope l'année d'avant ?) et le foot fut terminé.

Radetsky
avatar 11/12/2020 @ 09:38:15

L’année d’après, je portais des lunettes (peut-être étais-je déjà myope l'année d'avant ?) et le foot fut terminé.

Ah...! Souvenirs, souvenirs...
58 : j'avais 15 ans, et déjà dégoûté à vie des ballons, balles, même ovoïdes plus tard en terminale (je garde une belle cicatrice au genou droit : un beau plaquage), surtout que ce foutu sport ("la gym") était OBLI-GA-TOI-RE, sous peine de sanctions, de risée, si on se refusait à l'esprit de compétition et à la scro-sainte comptabilité des buts, des temps, des points ou des records...
...et puis, bien sûr LES LUNETTES, ces (hélas) inévitables crabes qui caracolent sur votre pif ad vitam aeternam ajoutant aux obstacles et appréhensions surgissant dans votre vie au fur et à mesure que vous quittez les rives de l'enfance.
Du coup m'est échu un "sport" de solitaire, l'alpinisme : pas de points, pas d'arbitre, pas d'emmerdeur à proximité (ou un emmerdeur choisi).
Bon, Cyclo, mes souvenirs ne ressemblent pas tout à fait aux tiens, mais je te remercie de ce bon "coup de jeune" !!! :-)))

Cyclo
avatar 11/12/2020 @ 21:27:17
Ce qui est amusant, c'est que moi aussi, j'ai choisi aussi des sports de solitaire :

le vélo - je suis allé au travail toute ma vie à 90% à vélo, il fallait vraiment qu'il pleuve des cordes pour que je le délaisse, et j'ai fait beaucoup de randonnées cyclistes, la plupart du temps tout seul, à la découverte de la France. J'en excepte deux randos de trois semaines pour des vacances d'été avec ma jeune femme (elle avant six ans de moins que moi) et nous en avions conclu que des vacances à vélo était un moyen excellent de savoir si un couple était solide !

la course à pied. J'y ai été initié à près de trente ans par un ami écossais lecteur d'anglais dans un lycée d'Auch qui avait besoin d'un "lièvre" pour s’entrainer : il était massif et deuxième ligne au rugby. J'y ai pris goût et j'ai continué après son départ, jusqu'à faire des compétitions : semi-marathons, marathons (je suis allé courir le marathon de New York en 1979) et même courses de 100 km (j'en ai achevé deux). Courir pour le plaisir et pour voir ses limites, c'est pas mal non plus.

Maintenant je ne cours plus, mais je fais toujours du vélo...

Saint Jean-Baptiste 12/12/2020 @ 12:01:04
Souvenirs souvenirs, en effet ! Il est très amusant, ton texte, Cyclo.
Moi aussi je me souviens de cette coupe du monde en Suède.
C’était une première à la TV. Chez nous, le boucher – un homme riche – avait une TV et il criait dans la rue : « ça va c’mincîîîe valets, ça va c’mincîîîe… » (ça va commencer, les amis, ça va commencer). Et tout le voisinage se précipitait pour voir le match.
Je me souviens qu’il avait tellement plu lors d’un match du Brésil, contre l’Angleterre je crois, que les Brésiliens avaient enlevé leurs souliers. (c’est depuis lors que le règlement interdit de jouer sans souliers).
Ces Brésiliens, Didi, Vava, Pélé, Carrincha… avaient réinventé le football, ils étaient prodigieux. Et c’est vrai qu’ils nous donnaient envie de jouer au foot.

Mais je comprends que tu sois passé au vélo, surtout dans ton beau pays, c’est un bon moyen de calmer ses humeurs, de respirer le bon air et de ne plus entendre tout le temps sa belle-mère, et ça peut durer plus longtemps que le foot...

Saint Jean-Baptiste 12/12/2020 @ 12:33:38
Tu sais certainement, Cyclo, qu’avant on jouait beaucoup football dans les collèges. Ils y avait beaucoup de pensionnaires et les récréations duraient longtemps. On organisait des matches de foot : les bas-levés contre les bas-baissés – parce qu’à cette époque, on portait des bas – et avec deux grosses briques pour faire les goals.
Ça a formé d’excellents joueurs, dont plusieurs ont joué en équipe nationale.

Mais maintenant, le foot dans les écoles, c’est fini. Les parents ont exigé pour leurs chers petits, des vestiaires, des douches, des infirmeries, des assurances… Et puis, les temps changent : les parents se sont plaints que les plus forts bousculaient les plus petits… Ces leçons « d’apprendre à vivre » sont devenues insupportables. Aujourd’hui l’égalitarisme est de rigueur, on ne veut plus savoir que dans la vie, il y a des plus forts et des plus faibles…
.

Tistou 09/03/2021 @ 14:39:10
Ca ne doit pas être facile, dis, Cyclo, d'écrire de telles choses - assez longues quand même - sur un calepin malaisément allongé sur le divan. Car c'est une thérapie que tu nous sers là, c'est bien ça ? je viens juste de m'apercevoir du sous-titre autobiographie à peine fictive

C'est ainsi que je la prends pour ma part, toute emprunte de nostalgie enfantine, emprunte aussi de terreurs enfantines ; notamment celle d'être pris le dernier. Je pense que j'ai dû connaître ça aussi, même si je tapais dans le ballon rond (d'ailleurs qui n'a pas tapé dans le ballon rond ? Même mes (toutes) petites-filles, je les fais taper dans le ballon. Rond. Avant de les initier à l'ovale, bien sûr !).
J'admire néanmoins l'équanimité des autres garçons qui ont supporté ton arbitrage. Boudiou, quel respect, quelle force d'âme !
Un texte en forme de "Madeleine de Proust" pour tout garçon ayant été élevé au XXème siècle (voire après !).

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