Fanou03
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10/08/2020 @ 11:54:48
Je ne résiste pas à vous relayer ici une des récentes chroniques que David Abiker commet chaque semaine dans le magazine d'informatique "01net". Il évoque, comme toujours, avec beaucoup d'humour et de justesse, les relations qu'on entretien avec la technologie, ici vu à travers un cours de français en ligne sur le "Mariage de Figaro" qu'a suivi sa fille lycéenne pendant le confinement. Un bel hommage à Beaumarchais et aux passeurs de littérature !

(Petite prĂ©cision: il appelle sa fille #14 parce qu’au dĂ©but de ses chroniques il y a quelques annĂ©es elle avait 14 ans).

- Tu ne travailles pas ?
- Laisse-moi, je suis autonome.
- Tu ne travailles pas ! Tu as passé tout le confinement à glander, à fumer des cigarettes et à regarder Sex Education sur Netflix. Ta mÚre et moi sommes trÚs inquiets. Tu te drogues ?
- C’est pas vrai, je travaille quand vous dormez.
- Tu n’as mĂȘme pas de cours en ligne, tes profs n’ont pas assez de bande passante, votre distanciel buggue sans arrĂȘt. De mon temps, nous apprenions nos tables de multiplication au dos des cahiers de brouillon. Et on savait localiser Vesoul, nous.
- OK, boomer.

J’aurais pu passer le confinement ainsi, Ă  harceler #14 (qui en a bientĂŽt 17) en ressassant les mĂ©thodes pĂ©dagogiques du passĂ©, en lui disant qu’elle ne lisait plus, que de mon temps, les enseignants avaient une blouse grise et qu’il y avait une carte de la France avec l’Alsace et la Lorraine accrochĂ©e au mur. Bref, des conneries. J’aurais pu jusqu’à ce que sa professeure de français, Madame K., trouve une place sur la bande passante.

DĂ©marra alors un cours sur Le Mariage de Figaro. Je m’en souviens trĂšs bien, je faisais cuire des saucisses quand la voix enchanteresse de cette enseignante sonorisa toute la maison. Elle dĂ©crivait l’Ɠuvre, le droit de cuissage, la salle du trĂŽne, les relations entre les personnages, l’époque, ce qui relevait de la comĂ©die, ce qui relevait du message politique. Et elle avait cette voix
 Comment vous dire. Alors que sĂ©vissait partout le chaos, la folie, la dĂ©culturation, le rĂ©chauffement climatique et la conjuration des imbĂ©ciles, la technologie permettait par miracle d’amener ce timbre chez nous, les confinĂ©s.

Qui Ă©tait cette femme ? Combien d’annĂ©es de mĂ©tier, de lectures, de passion, de conviction, de talent avait-il fallu pour que par sa voix, la culture, la connaissance, l’élĂ©gance, en clair les LumiĂšres du XVIIIe siĂšcle, arrivent jusqu’à notre famille dĂ©composĂ©e par des semaines de confinement. Le mĂ©ritions-nous, du reste ? Ma femme boudait mes assauts sensuels en raison de mon surpoids et s’était mise Ă  boire tandis que je passais mes journĂ©es Ă  cuisiner des saucisses et Ă  regarder la chaĂźne vidĂ©o du Pr Raoult. Et voici que la voix de cette enseignante tombĂ©e du ciel rĂ©tablissait les privilĂšges des Arts et des Lettres dans mon logis !

Madame K., cet aprĂšs-midi-lĂ , me tira de mes saucisses. L’oreille collĂ©e Ă  la porte de la chambre de #14, j'Ă©coutai son cours sur Beaumarchais et fermai les yeux. Il y a des voix qui vous transportent. Celle de Delphine Seyrig, la marraine dans Peau d’ñne; celle de Jean-Louis Trintignant quand il dit Le Petit Prince, de Saint-ExupĂ©ry; celle de Michel Serres quand il explique l’origine du bricolage ; celle de LĂ©a Drucker quand elle lit Lettre d’une inconnue, de Zweig ; ou d’AndrĂ© Dussollier quand il rĂ©cite À la recherche du temps perdu, de Proust. Il y a des voix qu’on oubliera jamais, des voix avec lesquelles on entre en intimitĂ© pour toujours, sans savoir pourquoi. Madame K. Ă©tait de ces voix et s’occupait de #14 avec ardeur. Elle rĂ©duisait la fracture de l'ignorance et combattait par son immense talent le flĂ©au des portables, luttant pied Ă  pied contre l’hĂ©morragie cĂ©rĂ©brale qui guette la jeunesse française maraboutĂ©e par Kim Kardashian et MaĂźtre Gims.

L’oreille toujours collĂ©e contre la porte, je pleurais comme un homme trop vieux, Ă©mu par tant de grĂące et d’érudition. Comme un homme qui rĂ©alise que son professeur de lettres Ă  lui, celui de 5e, est probablement mort sans qu’il ait pu lui dire merci.

#14 a soudainement ouvert la porte de sa chambre.

- Mais tu m’espionnes !! Et elle menaça de judiciariser nos rapports, bien en phase avec cette Ă©poque ignoble.

Le confinement prit fin. Je repris mes mauvaises habitudes poursuivant #14 de ma litanie de reproches. Tu ne lis pas, tu passes ton temps sur ton smartphone, prends une chipo.

Enfin, les épreuves du bac français furent annulées.

Peu aprĂšs, #14 reçut ses notes d'examen blanc que par modestie je ne m’autorise pas Ă  divulguer ici
 Cette enfant gĂ©niale se prĂ©senta alors dans la cuisine oĂč je faisais frire je ne sais plus quoi. Triomphante.

- Alors, alors, alors ? Qu’en dis-tu ? Toi qui m’as critiquĂ©e sans arrĂȘt.

Penaud, je fouillai ma mémoire, y retrouvai Beaumarchais et contre-attaquai.

- Sans la libertĂ© de blĂąmer, il n’est point d’éloge flatteur !

Bravo, mon amour.
Merci, Madame K.

(David Abiker, "c'était mieux avant", 01net, n°932 de juin 2020)

PaulaYN
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12/08/2020 @ 09:20:39
J'étais complÚtement investi dans votre narration. Je me souviens avoir vécu une expérience similaire lorsque mon professeur de français nous a enseigné "La Parure" écrite par Guy de Maupassant.
Elle était super patiente et son grand sens de l'humour a rendu mes cours trÚs instructifs et trÚs agréables.

Saint Jean-Baptiste
13/08/2020 @ 11:56:15
Je me souviens...
Oui, cette narration sur le mode « c’était mieux avant » est vraiment savoureuse.
Entre parenthĂšses, ce n’était pas mieux avant parce qu’il n’y avait pas le correcteur d’orthographe
 et, puisqu’on en est au « je me souviens », mon prof de littĂ©rature nous recommandait RenĂ© Bazin – le grand oncle d’HervĂ© – et nous dĂ©conseillait Mauriac : « il n’a créé que des monstres  ». Raison pour laquelle je me suis prĂ©cipitĂ© sur Mauriac et je ne l’ai plus jamais lĂąchĂ©. Encore aujourd’hui c’est mon romancier prĂ©fĂ©rĂ©.

Fanou03
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09/09/2020 @ 19:36:26
Paula et SJB, merci de vos retours sur ce texte de David Abiker, je suis heureux que vous l'ayez vous aussi appréciez !

Si je retrouve quelques-une de ses chroniques qui sortent du lot, je crĂ©erai peut-ĂȘtre un forum spĂ©cifique "c'Ă©tait mieux avant" !

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