Martin1

avatar 23/04/2020 @ 13:51:44
Diogène de Sinope (412 - 323 av. J.C). Personnage agaçant, sans réplique, Diogène de Sinope est le fondateur, dit-on, de l'école cynique. Lorsqu'on lui demandait pourquoi il marchait avec une lanterne en plein jour, l'homme donnait cette réponse étrange qui inspira votre serviteur dans ce poème.



« Que cherches-tu, Diogène, à ta lanterne en plein jour ? »

JE CHERCHE UN HOMME, UN VRAI, QUI AIT DE LA SUPERBE !
(Ce terrible briscard dans un trait de bravoure
Répliquait à chacun cette formule acerbe.)
JE CHERCHE UN HOMME, UN VRAI, ONT-ILS TOUS DISPARU ?
Votre peau paraît douce auprès de ce flambeau !
L’homme que je cherche, lui, n’a pas de peau,
Mais du cuir, comme le manche de sa charrue.

« Diogène, que tiens-tu dans tes mains, patriarche ?
Crois-tu que j’aie besoin d’éclairage à cette heure ? »


Excusez-moi de prendre aujourd’hui, monseigneur,
De ce monde dément, la franche contremarche.
Mais n’auriez-vous pas vu, par hasard, jeune esthète,
Un homme qui saurait se servir de sa tête ?
Ô âmes délicates, ô ternes silhouettes
Apitoyées du sort que la vie vous inflige !
Vos droits sont piétinés ? Votre misère est faite ?
Réveillez-vous, pleureuses, fantômes, vestiges !
Les persécutés font toujours un tel vacarme.
Ils réclament leurs droits, d’aimer ou bien d’écrire,
D’être riche ou heureux, de vivre ou de mourir…
Ils sont gloutons même de leurs propres larmes.
L’homme que je cherche va vous décevoir ;
Car il n’a aucun droit. Il n’a que des devoirs.

« Crois-tu nous effrayer avec cet apophtegme
Que jour et nuit ta voix radote à qui veut bien ? »


Laisse-moi te le redire une fois, vaurien
De tout mon feu, de tout mon sang, de tout mon flegme :
JE CHERCHE UN HOMME, UN VRAI, ET JE NE TROUVE RIEN !
Serais-je aveugle ? Ou sot ? Serais-je un charlatan ?
C’est vrai, je n’ai pas lu Homère et je n’entends
Ni le platonicien, ni le socratique.
J’ai tout appris dans les jarres de la Grèce antique.
J’ai connu cette ivresse, et ces beautés bachiques,
Trompeuses récompenses de tous vos efforts,
Qui agrémentent fort le vin de vos amphores.
Votre beauté charmante ? Un accident, si vous saviez !
Vos fêtes ? Un supplice. Votre or ? Du gravier.
Passent les moissons, comme passent les labours,
Plus il y a de caresses, moins il y a d’amour.

« Pauvre Diogène ! Comme on se moque de toi...
Et comme tu fais fuir tous ceux que tu côtoies !
Quand épuiseras-tu la fin de ta harangue ? »


Pour cela, vous n’aurez qu’à me couper la langue !
Si j’approche de vous cette flamme brillante
Y verrai-je en vos yeux la folie qui vous hante ?
Ô sénile jeunesse, ô vendeurs d’orviétan
Ô jouisseurs fourbus, ô prédateurs ivres
Vous avez pris beaucoup mais vous rendrez autant.
Ô charognes, ô morts qui espérez de vivre…

Magicite
avatar 24/04/2020 @ 12:57:56
Diogéne. J'ai toujours eu un problème à l'aborder. Probablement à cause du sens qui est donné de nos jours au mot cynisme.
Il y aurait une œuvre en particulier d'ailleurs pour le lire? pas sûr qu'il ait écrit quelque chose lui même. C'est très contestataire voire carrément punk(ou plutôt l'inverse) sa façon de voir.
Pour cela ça m'intéresse plus que sa manie de faire caca partout comme un chien.
"Un homme, un vrai" serait donc capable de penser par lui même hors des carcans de la société et des dogmes idéologique et culturel de son époque?
Merci de ce texte qui remet en perspective la pensée comme outil individuel dans le monde même si elle apporte aussi ses contradictions j'étais justement en train de m'intéresser à des citations d'Aristote donc ça sera peut-être une bonne suite d'aller voir du côté de Diogéne.

Martin1

avatar 24/04/2020 @ 14:56:42
Salut ! Je trouve amusant de parler de Diogène, lui qu'on disait anticonformiste, en notre temps où l'anticonformisme est devenu le nouveau conformisme !
Diogène Laërce est peut être la seule source vraiment instructive sur ce personnage, puisqu'il apparaît dans la galerie des "vies, sentences et doctrines des philosophes illustres"

Mais difficile de parler de Diogène sans extrapoler et lui faire dire ce qu'on veut bien ! C'est ce que j'ai fait : dans ce poème j'essaie de montrer Diogène comme une sorte d'ennemi de la notion moderne de droits de l'homme. Ainsi les droits de l'homme deviennent prétexte universel pour se lancer dans une concurrence victimaire (chacun cherchant à être une 'victime' de quelqu'un ou, s'il n'y a personne, du 'système'). Et une fois obtenu ce statut de victime, il nous permet de revendiquer le droit ultime, le droit au plaisir, dans un monde où la seule raison de vivre est bien celle de maximiser son plaisir.

Je l'imagine aussi "cherchant un homme" enfin viril dans notre société aseptisée et efféminée, où la virilité a été remplacée par la féminité, émotive et compatissante, si empathique vis-à-vis souffrances d'autrui qu'une quelconque prise de recul sur le sort de l'humanité devient à peu près impossible ; et c'est le "moi souffrant" qui devient le nouveau tyran de la société.

Evidemment, c'est ma propre manière d'être cynique que j'affiche ici : un anti-épicurisme, qui peut être, aurait plu au véritable Diogène, qui sait.

Martin1

avatar 24/04/2020 @ 15:08:30
Si tu es sur Aristote, je te conseille de ne pas en sortir avant d'en avoir fait un tour complet. La querelle qu'il a eu avec Platon est sans aucun doute la plus fondamentale de l'Histoire des Idées et cela mérite qu'on s'y attarde des jours entiers...

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