Minoritaire

avatar 02/01/2015 @ 22:49:47
Une dame met à sécher le linge de la famille aux fils tendus entre deux murs.
Un vieil homme sourit à ses plantes. Le chèvrefeuille a particulièrement bien fleuri, cette année.
Des amis préparent un barbecue.
Des oiseaux se disputent les miettes abandonnées sur le muret.
Une querelle familiale, des cris, des pleurs.
Trois éternuements violents, et puis des rires.
Une jeune fille en bikini jaune se badigeonne à l’antisolaire.
Un jeune homme fait admirer ses plants de cannabis à ses amis.
Un couple d’âge mûr prend le soleil. Elle lit un essai philosophique; lui, un polar.
Un chat évalue ses chances d'atteindre les oiseaux depuis son perchoir. Elles sont nulles. Il continue néanmoins de les observer.
Un garçonnet enjambe la balustrade du quatrième étage.
Une petite fille a enfermé dehors sa grand-mère qui alterne menace et cajolerie pour se faire ouvrir la porte.
Des bouchons sautent et le mousseux remplit les verres.
Un fils installe une parabole pour sa mère qui le noie sous les recommandations de prudence et d'efficacité.
Un homme équipé de jumelles épie sa voisine.
Trois enfants jouent avec des pistolets à eau. Une femme leur rappelle la règle : "pas dans la maison".
Un homme fume une cigarette puis cède sa place à sa femme. À l’intérieur, le bébé pleure.
Deux jeunes gens s'embrassent langoureusement puis disparaissent à l'intérieur.
Les oiseaux s’envolent, le chat reste là.
Le garçonnet saute en silence.
Sur une table, sous un parasol, un verre de limonade et un dessin inachevé.
Un guitariste s’essaie à jouer « Tears in heaven ».
Un mouvement de fenêtre renvoie fugitivement un rayon de soleil sur le chat qui sursaute.
Une femme hurle.
Une toupie en fin de course trébuche et s’affale.
Tout le quartier sent la viande grillée et les épices.
À la télévision, une équipe de foot marque un goal.
Des sirènes retentissent au loin, s’approchent, puis se taisent.
La guitare se tait.
Un à un, tous les personnages se taisent.
La grand-mère reste figée sur sa terrasse.
L’homme aux jumelles abandonne la jeune fille en bikini jaune.
Le mousseux tiédit dans les verres.
Un policier regarde en contrebas.
Le chat disparaît dans le silence.

Tistou 03/01/2015 @ 18:23:15
Tranche de vie estivale dans un quartier de capitale européenne qui fait village. Juxtaposition de petits faits. Superposition de petits moments. Qui font la vie. La vie d'un quartier bruxellois, en été ...

Myrco

avatar 03/01/2015 @ 18:28:21
Aurais-tu zappé le drame qui vient de se produire au milieu de ces "petits faits" ?

Tistou 03/01/2015 @ 18:35:13
Aurais-tu zappé le drame qui vient de se produire au milieu de ces "petits faits" ?

Le drame n'est qu'allusif et fait partie intégrante de la succession des faits, plus ou moins importants. On n'a pas de précisions particulières. Si ça tombe, elle a juste fait tomber un pot de fleur, cette femme ? Va savoir ...

Myrco

avatar 03/01/2015 @ 18:49:17
La vie va...
et puis
"Un garçonnet enjambe la balustrade du 4ème étage"
"Le garçonnet saute en silence"
"Une femme hurle"
"Des sirènes..."
et puis tout se fige et se tait
"Un policier regarde en contrebas"

Un pot de fleur?? Tout l'intérêt de ce texte me paraît justement d'avoir glissé les éléments du drame au même niveau que les petits faits ce qui paradoxalement lui imprime sa force; enfin c'est comme cela que moi je le reçois.

Tistou 03/01/2015 @ 19:47:55
Autant pour moi (je n'aime pas "au temps" !), j'avais complètement switché :

"Le garçonnet saute en silence."

Shame on me. Réprimande acceptée. Tête basse.

Myrco

avatar 03/01/2015 @ 20:04:12
Ce n'était pas une réprimande Tistou;-) Je ne me permettrais pas...Juste le souci de rétablir le sens et la qualité de ce texte que tu me semblais, en homme pressé, avoir lu trop vite;-)

Je suis comme toi, je défends l'orthographe "autant".

Tistou 03/01/2015 @ 22:21:54
Sur ce coup, tu avais le droit de me réprimander, Myrco. Flagrant délit de trop rapide lecture ...

Pieronnelle

avatar 04/01/2015 @ 10:35:37
C'est clair que si on survole le texte on peut ne pas en voir la profondeur. Et c'est là justement où nous entraîne l'auteur ; dans ce défi...LA vie, avec sa cruauté au coeur de l'ordinaire. L'image qui m'a le plus frappée c'est celle de la toupie, à elle seule elle exprime tout. Belle construction qui fait bien ressortir cette fascinante observation des vies qui se côtoient. ..Le silence final nous dit à quel point ces vies, quoiqu'on puisse croire, forment un tout et que l'indifférence est le pire des maux...
Merci Mino!

Darius

avatar 04/01/2015 @ 10:48:47
exact Myrco, j'avais bien perçu le drame malgré une lecture rapide... j'attendais plutôt vos commentaires... étant personnellement encore trop préoccupée par l'exo sur Bohain... :-)

Mr.Smith

avatar 05/01/2015 @ 14:37:42
Les images evocatrices se frayent un chemin dans nos cerveaux endoloris par le froid citadin. Tu es arrivé à puiser la puissance de l'été ordinaire.
« Tears in heaven » me fait toujours frissonner.

Lobe
avatar 03/05/2020 @ 14:06:51
Relu en temps de confinement...

Pieronnelle

avatar 03/05/2020 @ 19:14:54
Relu en temps de confinement...

Bien vu Lobe !

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