Portrait nu de Christine Aventin

Portrait nu de Christine Aventin

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Lucien, le 5 décembre 2004 (Inscrit le 13 mars 2001, 63 ans)
La note : 7 étoiles
Moyenne des notes : 8 étoiles (basée sur 6 avis)
Cote pondérée : 6 étoiles (12 275ème position).
Discussion(s) : 1 (Voir »)
Visites : 2 933  (depuis Novembre 2007)

Le sexe comme moyen de tout dire.

Après les romans de jeunesse qui lui avaient valu d’être désignée comme « la nouvelle Sagan », après le bref « désir demeuré » qui signait son retour après dix ans de silence, en 2001, Christine Aventin signe son quatrième livre.
« Portrait nu » ne souffrirait pas de la comparaison avec, par exemple, « Vendredi soir » d’Emmanuelle Bernheim, « Passion simple » d’Annie Ernaux ou encore « La nuit l’après-midi » de Caroline Lamarche, d’autres livres de femmes où la passion physique s’exprime sans concession dans des pages où la chair est souvent triste. Pourtant, ces livres sont publiés chez Minuit ou Gallimard alors que celui d’Aventin n’a trouvé preneur qu’au Cercle, une collection érotique dirigée par Gérard de Villiers, l’auteur de la série SAS. 16 euros tout de même pour 140 pages papier buvard : Aventin vaut mieux que ça.

Dans trois parties de sept chapitres chacune, la narratrice dépeint ses aventures avec un couple étrange, un peu comme dans un roman de Modiano : l’homme, qui a l’âge d’être son père, éprouve une attirance trouble pour la jeune femme qu’il promène dans sa voiture au long de nuits plutôt glauques, qu’il emmène au bar dont il est le patron, et même chez lui, à la fois comme baby-sitter de ses enfants mais aussi comme troisième élément d’une triade sexuelle, pour éveiller, réveiller, attiser le désir de sa femme. Mais après l’amour, l’animal est triste. Pendant aussi, souvent, comme si chacun repoussait les limites de sa pratique sexuelle, sans cesse à la recherche de moments vraiment intenses, vraiment vivants, qui se dérobent toujours.

La narratrice – qui, sur ce point, ressemble étrangement à l’auteur – plonge régulièrement dans des souvenirs d’enfance et de jeunesse qui n’ont rien de nostalgique, réglant ses comptes avec un père tyrannique et une mère comme statufiée. C’est peut-être là que réside le principal intérêt de ce livre. Dans des passages où éclate la rancœur de la narratrice pour ce passé familial mortifère, source sans doute du désarroi affectif où elle est plongée :
"Est-ce que j'ai déjà dit qu'il y a une fille, enterrée quelque part avec, à son doigt, une bague à moi ? et qu'on a tous, au choix, une mère lâche ou un père fou ? et qu'un silence emprisonne celui qui le garde ? et que j'ai toujours en voiture l'impression que je vais mourir ? et que marcher me paraît un reflet en général assez juste de comment les gens baisent ? et que mes yeux font peur comme le diable ? et que j'ai des années d'illusions en moins que les autres ? et qu'un jour, mon père m'a envoyée dans la salle de bains. Tu as l'air d'une pute ! me laver le visage ? Il y a des choses, avec l'habitude, qui deviennent plus faciles à dire. C'est pour ça que j'aime bien les répéter."

Et puis cette écriture très particulière dans la découpe des phrases et l’emploi de la ponctuation, fautives si l’on s’en réfère à l’usage ordinaire mais il n’est rien d’ordinaire dans ce livre : « Je suis bien, à ma place, dans le regard qu’il pose, sur moi, ne pèse rien. Il a attendu que j’aie fini, le cendrier sur la quatre, allumé dans les toilettes, remonté les casiers, que tout soit prêt. » Phrases éclatées, pensées explosées, comment dire le sexe, la vie, la mort, la peur, la haine ? Et ces lignes en italiques où, presque à chaque page, la narratrice distancie le regard qu’elle porte sur elle-même avant de revenir à la première personne, à la confession sans concessions : « C’est pour cette raison que je le laissais me donner la fessée, et m’assécher le sexe avec le cuir de sa ceinture, et jouer de mon cul sur sa queue comme un bilboquet. Parce que les jours passent, vous savez ? qu’ils usent la peau comme une pierre ponce et qu’on se retrouve, un matin, avec un visage de crâne et des cheveux blancs. »
Un visage de crâne et des cheveux blancs…

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Trithérapie

10 étoiles

Critique de Kinbote (Jumet, Inscrit le 18 mars 2001, 59 ans) - 31 octobre 2005

Trois parties d’égale longueur pour couvrir des durées différentes : 3 heures, 3 jours, 3 mois.
De la sorte Christine Aventin impose un rythme à notre lecture et distord le temps de la fiction en donnant l’impression de délayer l’action dans le temps. Mathématisation du réel qui enserre, comprime pour mieux libérer l’essentiel. La structure du roman m’a fait penser à ce tour de cartes (communément dévoilé au profane) qui comprend 21 cartes et qui permet à celui qui le fait de replacer, après trois manipulations, la carte préalablement choisie par le tireur au milieu du tas central. Cette carte mystère, la scène pivot qui se trouve au strict milieu du paquet est celle où le père qui apprend que sa fille aime en dehors du milieu familial la bat et l’expulse de son domicile. Il faudrait toujours commencer un livre par son mitan : au centre du livre se niche parfois son coeur.
Comme les artistes contemporains ou les scientifiques, Christine Aventin fabrique le dispositif qui va lui permettre d’expérimenter, d’oser, de trouver.

La narratrice entretient une relation trouble avec un homme et son épouse, elle se sert de son corps androgyne comme d’une monnaie d’échange à la bourse des sentiments, se laissant tout faire, mais l’usage de la parole, c’est elle qui en garde la maîtrise. On devine qu’elle expérimente, qu’elle n’a pas d’a priori, de désirs propres, de sexualité univoque, qu’elle est ce qu’on lui demande d’être sans doute parce que son père préconisait l’avoir.
Christine Aventin fait exploser la ponctuation, semant ses signes à tout bout de phrase. Elle fait éclater la phrase traditionnelle et la libère de ses sens uniques, mais dans un tourbillon de sensations très près du corps. Une hémorragie de signes qui morcelle la phrase et lui permet comme de faire respirer toutes ses parties, de multiplier les possibilités de connexion entre elles, de produire une phrase flexible, fissible, insufflant son énergie dans le réseau du texte.
Roman fulgurant qui joue sur plusieurs niveaux, excédant l’espace qui lui est imposé, réinventant le genre en faisant acte de création littéraire. Saisissant.

Un roman pas comme les autres

7 étoiles

Critique de Bluewitch (Quelque part sous les étoiles, entre Bruxelles et Charleroi, Inscrite le 20 février 2001, 39 ans) - 10 mai 2005

Si je disais que le style ne m'a pas déroutée, je mentirais, si je disais que le fond ne m'a pas déroutée, je mentirais, si je disais que ce roman en entier ne m'a pas déroutée, je mentirais.
Difficile de faire mieux que la critique de Lucien pour donner toute la consistance de ce livre. Toute la force qui réside dans ses contraintes contre lesquelles l'auteur joue des coudes. Contraintes libératrices qui, au fond, n'apparaissent à l'oeil que parce qu'on les a chuchotée à mon oreille. C'est une image.
Ces phrases hachées, confuses, empreintes d'un vécu à distance, dont l'hermétisme (cet hermétisme qui sera et restera mon unique bémol) cottoie la violence, dont la crudité joue de concert avec la nudité des mots. Flashs successifs, ces phrases à la ponctuation si particulière sont autant de carrefours où il faut décider du chemin à prendre.
Tout semble mesuré, jaugé pour servir avant tout la sensation de lecture, l'évoqué.
Je parle de la forme et j'en oublie cette femme objet qui s'use et se cherche dans cette sexualité faussement désaffectisée, où elle ne croit pas "être" et où, pourtant, insidieusement, elle cherche la douceur. Lourdeur, rage, mélancolie, égarement.
Un livre dur, sans paillette, un travail, une création.

Une nuit, une semaine, un été

7 étoiles

Critique de Nothingman (Marche-en- Famenne, Inscrit le 21 août 2002, 38 ans) - 7 mai 2005

Avec ce "Portrait nu", Christine Aventin signe un roman érotique, mais serait-on tenté de dire, qui ne se limite pas qu'à ça! Ce roman, intimiste et travaillé jusque dans sa moindre phrase, son moindre signe de ponctuation, raconte la vie d'une femme que l'on sent ballottée par la vie, sans caractère, objet sexuel capable d'assouvir tous les fantasmes de son amant. Le tout divisé en trois parties racontant respectivement une nuit, une semaine, une saison. "Portrait nu " est le prototype du roman à contraintes – entre autres le dernier chapitre n'est écrit qu'avec des phrases issues des précédents chapitres. Mais, ces contraintes, on ne les sent jamais tant la lecture reste fluide.
Côté style, cette plongée dans l'esprit de cette femme s'accompagne d'un rythme saccadé, haché, des phrases éclatées, un peu comme les pensées intérieures de cette femme. J'ai beaucoup apprécié cette écriture qui sort de l'ordinaire mais qui parfois aussi impose une relecture de certains passages si l'on veut en saisir tout le sens.

Fragments

7 étoiles

Critique de MOPP (, Inscrit le 20 mars 2005, 81 ans) - 24 avril 2005

Fragments et collages. Un être à la recherche de soi ? Une écriture formelle guidée par une structure oulipienne ? Un détachement ? Beaucoup de questions se posent.
Et si 7 (modulo 3) était égal à 1 ? Comme une recherche de l'unité perdue ?

Le Cercle, c'est très bien !

8 étoiles

Critique de Didgy (Theux, Inscrit le 29 novembre 2004, 40 ans) - 18 décembre 2004

Portrait nu est un de ces livres "intenses" d'une littérature de l'intime, forte et prenante. C'est un des livres qui m'ont marqué comme Alissia Lone d'Etienne Ethaire ou Eros Androgyne de Nathalie Gassel.
Je suis donc d'accord avec l'avis positif de Lucien. En revanche, je suis choqué par sa considération envers les Editions Le Cercle, une maison à la ligne érotique, certes, mais de grande qualité littéraire. C'est en tout cas bien mieux de publier là que chez Gallimard et cie, n'en déplaise au prestige de "certaines" maisons.

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  Emprunt 4 Lucien 30 mars 2005 @ 15:58

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