Romain Rolland de Stefan Zweig

Romain Rolland de Stefan Zweig
(Romain Rolland : der Mann und das Werk)

Catégorie(s) : Littérature => Européenne non-francophone , Littérature => Biographies, chroniques et correspondances

Critiqué par Poet75, le 10 juin 2017 (Paris, Inscrit le 13 janvier 2006, 61 ans)
La note : 6 étoiles
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Une biographie trop hagiographique

Je ne me lasse pas de lire et relire les ouvrages de Stefan Zweig (1881-1942) qui fut non seulement un remarquable romancier et nouvelliste mais aussi un biographe de grand talent. Il y a deux ans, je relisais avec bonheur et avec passion le livre qu'il avait consacré à Honoré de Balzac, un ouvrage de référence s'il en est, l'exemple parfait du talent de l'auteur autrichien. Avec l'ouvrage qu'il a consacré à Romain Rolland (1866-1944), me voilà cependant obligé de nuancer quelque peu mes propos. A vrai dire, si ce livre n'est pas aussi satisfaisant que d'autres, c'est probablement parce que, pour une fois, Zweig s'est risqué à se faire le biographe non d'une personnalité du passé mais d'un de ses illustres contemporains et, qui plus est, d'un homme et d'un écrivain avec qui il était intimement lié. De ce fait, comme l'indique très justement Serge Niémetz, qui en a rédigé la préface, l'ouvrage ressemble davantage à une hagiographie qu'à une véritable biographie.
Tout ce qu'a fait, pensé et écrit Romain Rolland prend une forme dithyrambique sous la plume de Stefan Zweig. L'admiration sans borne qu'il éprouve pour l'auteur de « Jean-Christophe » l'aveugle quelque peu, il faut le dire, et semble, parfois même, fausser son jugement. On a le sentiment de lire l'éloge d'un maître rédigé par un élève si transi d'admiration qu'il ne peut dévier d'un iota du registre apologétique. C'est exagéré car, si Romain Rolland mérite en effet certains compliments, il n'en est pas moins, semblable à tout un chacun, encombré de petitesses, d'étroitesses d'esprit et de préjugés. De plus, contrairement à ce que laisse supposer Stefan Zweig pour qui chaque ouvrage du maître semble être un sommet d'excellence, l'oeuvre de ce dernier apparaît composée de volumes de qualités très inégales. Je me souviens d'avoir lu, il y a longtemps, « Colas Breugnon », qui m'avait paru bien peu intéressant. De même pour ce qui concerne « L'Âme enchantée » que j'ai lu en 1979 et qui, si je me souviens bien, ne m'avait guère enthousiasmé. Seul l'ouvrage le plus fameux de Romain Rolland, « Jean-Christophe », que j'ai lu en 1976, m'avait fait forte impression (mais je me demande s'il en serait de même si je le relisais aujourd'hui...).
Il est étrange de constater combien l'admiration et la vénération peuvent rendre tout à la fois lucide et aveuglé celui qui les éprouve. Les quelques pages que Zweig consacre à la question juive (comme on dit) telle qu'elle apparaît chez Romain Rolland sont la caractéristique de cet écartèlement. A propos du personnage de Jean-Christophe, Zweig écrit : « Sans que sa libre nature se laisse brider par n'importe quel sentiment de haine collective, il a cependant hérité de sa pieuse mère une certaine aversion à leur égard [les Juifs], et, en ce qui le concerne, il doute que ces gens par trop détachés de tout aient vraiment pris note de son œuvre et de sa personne ; mais il est sans cesse obligé de constater qu'ils sont les seuls à témoigner de l'intérêt pour son œuvre, ou du moins pour ce qu'elle offre de nouveau. » (p. 239). Curieusement, si l'on en croit le préfacier de la biographie, ce texte correspond exactement à l'ambivalence de sentiments qui habitait Romain Rolland dans son rapport avec Stefan Zweig. Mais que dire de cette phrase extraite de « Jean-Christophe » et citée par Zweig (p. 241) ? « Les Juifs sont comme les femmes : excellents quand on les tient en bride ; mais leur domination à celles-ci et à ceux-là est exécrable. ». Une phrase qui aurait dû faire bondir d'indignation l'auteur de « 24 heures de la vie d'une femme » !
A mon avis, Romain Rolland ne mérite vraiment les éloges que lui décerne Stefan Zweig que durant une seule période de sa vie. Mais quelle période puisqu'il s'agit de celle qui correspond aux années de la Grande Guerre ! Quand elle éclate, l'auteur se trouve en Suisse, pays dans lequel il devra resté confiné durant toute la durée des hostilités, tant ses positions suscitent de rejets et d'incompréhensions. Le titre même de son ouvrage le plus célèbre de cette époque (« Au-dessus de la mêlée ») provoque la confusion. Contrairement à ce qu'on lui a reproché, Romain Rolland n'a pas voulu se situer en dehors du conflit, mais il a voulu échapper à tout prix à toutes les propagandes et à tous les préjugés qui encombraient les esprits de ce temps-là, y compris les plus avisés. Les rêves de fraternité européenne que Romain Rolland n'avait cessé de magnifier se trouvaient alors fracassés et ne semblaient rien d'autre qu'une fumeuse utopie. « Cette guerre européenne est la plus grande catastrophe de l'histoire depuis des siècles, la ruine de nos espoirs les plus saints en la fraternité humaine », écrivait-il dans son « Journal » le 3 août 1914 (cité par Zweig p. 275). Pourtant, il ne veut pas baisser les bras ni se laisser envenimer par les poisons d'antipathie qui ne cessent de se répandre dans les deux camps : « Je ne veux pas haïr, écrit-il, je veux rendre justice même à mes ennemis. Je veux garder au milieu des passions la lucidité de mon regard, tout comprendre et tout aimer. » (p. 277). Quel contraste par rapport à ce que beaucoup d'autres écrivaient à cette époque, surtout dans la presse ! Rolland méconnu, incompris, vilipendé, mais ne voulant pas se laisser infester par l'esprit du temps a persisté contre vents et marées dans l'attitude la plus estimable qui soit et que Stefan Zweig avait bien raison d'approuver, tout en corrigeant les mauvaises interprétations de la pensée du maître : « Rolland, explique-t-il, ne combat (…) pas la guerre (comme plusieurs le crurent souvent), mais bien l'idéologie de la guerre, l'ingénieuse déification de l'éternelle bête humaine » (p. 305).
Je trouve regrettable que Stefan Zweig n'ait pas été capable de prendre un peu de recul par rapport à celui qu'il considérait comme un maître et un ami et avec qui il échangea une abondante correspondance, afin d'éviter le ton trop hagiographique de sa biographie. Cela étant dit, l'ouvrage mérite d'être lu, ne serait-ce, comme je l'ai indiqué, qu'à cause des pages saisissantes qu'il consacre à la période de la Grande Guerre.

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