Citrons acides de Lawrence Durrell

Citrons acides de Lawrence Durrell
(Bitter lemons)

Catégorie(s) : Littérature => Anglophone , Littérature => Biographies, chroniques et correspondances

Critiqué par Eric Eliès, le 17 avril 2016 (Inscrit le 22 décembre 2011, 43 ans)
La note : 10 étoiles
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Un récit autobiographique et pittoresque, progressivement teintée d'amertume

Remarquable conteur, Lawrence Durrell maîtrise parfaitement l’art de la narration et sait comment captiver son lecteur. Son écriture, portée par un style puissant et souvent poétique, emporte le lecteur et l’immerge dans la réalité singulière de Chypre au milieu des années 50, île paisible et rurale où le temps s’écoule lentement à l’écart de l’agitation du monde. L’île, où les différentes communautés (anglaises, chypriotes et turques) vivent en bonne intelligence dans un cadre méditerranéen idyllique, va hélas peu à peu s’embraser en raison des revendications nationalistes de la Grèce continentale et des maladresses politiques commises par l'administration britannique. Le talent d’écriture de Lawrence Durrell, que j’ai découvert par ce livre (je me lancerai bientôt dans le quatuor d’Alexandrie), est admirable. Ses descriptions de la côte battue par les vagues, des splendides couchers de soleil sur la mer assoupie, des montagnes rocailleuses, des plaines couvertes de fleurs et des jeux de lumière entre la terre, la mer et le ciel pourraient inspirer bien des poètes ; outre leur beauté intrinsèque, elles font ressentir le contraste entre la splendeur élémentaire de paysages méditerranéens immémoriaux, tels qu’ils existaient déjà dans l’Antiquité, et l’agitation un peu vaine des hommes, qui se déchirent au nom de rivalités idéologiques et de susceptibilités froissées au gré des passions et des rapports de force versatiles qui font et défont les empires. La tutelle anglaise sur Chypre ne fait que succéder à celle de Rome, de Byzance, de Venise, de l’empire ottoman, etc. Les peuples se combattent tandis que les individus, eux, n’aspirent qu’à vivre en paix mais ils subissent l’enchaînement d’évènements qui les dépassent et les entraînent.

Lawrence Durrell a vécu à Chypre de 1953 à 1956 et sera, malgré lui, un acteur de la crise : « Citrons acides » est donc un récit autobiographique, où l’auteur se pose en observateur passionné et amusé puis progressivement désabusé. Même s’il reste très discret sur sa vie intime (la présence de sa fille est à peine suggérée au détour de quelques phrases), l’auteur relate les évènements de sa vie quotidienne (par exemple, les péripéties tragi-comiques de l’achat de sa maison dans un petit village de montagne) et impose sa subjectivité, qui irrigue le texte et lui insuffle un souffle de vie, grâce à des images originales et fortes, teintées d’un humour subtil qui fait souvent naître un sourire (par exemple, un anglais flegmatique et élégant, qui se tient immobile à côté d’un bassin, est décrit comme ressemblant à un « psychanalyste pour poissons rouges »). Lawrence Durrell excelle à restituer toute les subtilités de la psychologie humaine et à brosser le portrait, par la description et par le récit d’anecdotes pleines de vie, des individus rencontrés. Grâce à son amabilité et à sa maîtrise de la langue grecque, qui fascine les chypriotes autochtones, il parvient à nouer de nombreuses relations d’amitié au sein des communautés grecques et turques, dont il loue les qualités respectives tout en soulignant leur identité originale, avant tout profondément chypriote. A chaque fois qu'il est confronté à l’hostilité de chypriotes unionistes favorables au rattachement avec la Grèce, sa vaste culture, sa connaissance du monde méditerranéen et un sens aigu des relations humaines lui permettent de désamorcer les tensions et de transformer une dispute latente en conversation amicale.

« Citrons acides » constitue un témoignage saisissant sur la crise chypriote, ses causes et son développement. Lawrence Durrell est venu à Chypre pour y trouver un cadre propice à l’écriture mais il débarque dans un pays déjà agitée par la fièvre de l'enosis (l'union). Il loge tout d’abord chez un ami instituteur puis, grâce à un intermédiaire turc qu’on lui a recommandé et dont il parvient à s’attirer la sympathie, achète une très belle maison traditionnelle dans un petit village de montagne, à l’ombre d’une vieille abbaye, où il invite fréquemment des amis anglais et chypriotes. L’achat puis les travaux de rénovation de cette maison ancienne sont le prétexte de scènes - quasi théâtrales ! – révélatrices des coutumes et des habitudes locales. Il travaille ensuite comme professeur d’anglais au collège et au lycée (où il s’amuse des attitudes de ses élèves, respectueux jusqu'à la dévotion) mais, quand la tension devient palpable, il est engagé au service de presse du gouverneur britannique. Il découvre une administration entravée par les règlements et, parce qu’elle est dramatiquement coupée de la réalité quotidienne de l’île, incapable de comprendre les spécificités locales et de s’adapter aux subtilités de l’esprit byzantin. En fait, l’Angleterre gère Chypre comme une colonie, ce qui a offensé la fierté nationale des Grecs qui ont revendiqué l’appartenance de l’île. Alors que les Grecs se seraient aisément satisfaits d’une déclaration de principe sur l’identité grecque de Chypre, sans chercher à la mettre concrètement en pratique car les Chypriotes ont beaucoup d’estime et d’affectation pour l’Angleterre, le gouvernement britannique fait l’erreur de déclarer que Chypre est anglaise et que le problème chypriote est soldé. Athènes décide donc de saisir l’ONU et instrumente le clergé orthodoxe de Chypre pour attiser le sentiment d’identité nationale et provoquer l’émergence d’un mouvement unioniste. Flegmatique jusqu'à l'inertie et aveuglée par la certitude de son bon droit, l’administration anglaise de Chypre tarde à prendre conscience du phénomène et se trouve rapidement débordée par l’agitation étudiante (à laquelle participent les anciens élèves de Durrell). Durrell souligne fréquemment l’amateurisme des étudiants chypriotes (partagés entre les revendications politiques et le désir de ne pas compromettre leurs études !) et des forces de police britanniques (car la qualité des personnes qui la composent ne peut compenser l'insuffisance des effectifs et leur sous-équipement), qui apparentent les escarmouches à des scènes de tragi-comédie et laissent espérer qu’un apaisement est possible. En effet, les Chypriotes apprécient réellement l’autonomie que leur offre la tutelle britannique, qu’ils jugent aimable et conciliante. Néanmoins, la situation devient de plus en plus virulente en raison de la présence d’agents extérieurs, infiltrés depuis la Grèce et la Crète, dont Durrell redoute l’expérience et le savoir-faire. La tension croît progressivement et culmine avec des attentats à la bombe et des assassinats, qui provoquent finalement l’envoi des troupes et la mise en place d’un gouverneur militaire qui se substitue au pouvoir civil. Lawrence Durrell loue, avec beaucoup d’emphase, les qualités des militaires britanniques, hommes agissant par devoir et avec prestance et loyauté, mais constate que leur présence et la répression qu’ils instaurent (les membres de l'EOKA sont condamnés à mort lorsqu’ils sont reconnus coupables d’assassinat terroriste) ont fait basculer la crise dans un conflit irréversible. En outre, la radicalisation des Grecs provoque la défiance des Turcs, qui organisent une résistance interne efficace et incitent les Anglais à réprimer toujours plus durement la contestation des chypriotes grecs.

Finalement, sans prendre la peine de dire adieu à ses voisins et amis, Durrell quitte Chypre, presque comme on s’enfuit, le jour où le premier rebelle capturé et condamné à mort doit être pendu. Durrell, dont le meilleur ami chypriote sera assassiné le jour même, semble désemparé par cette situation insoluble et paradoxale, qui conduit inexorablement vers l’affrontement des hommes qui s’apprécient et s’estiment.

Le récit s'achève sur un court poème en vers libres, qui donne son titre au roman et condense l'amertume que ressent l'auteur en rentrant en Angleterre.

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