Magma de Lionel-Édouard Martin

Catégorie(s) : Littérature => Francophone , Théâtre et Poésie => Poésie

Critiqué par Gregory mion, le 24 septembre 2013 (Inscrit le 15 janvier 2011, 36 ans)
La note : 10 étoiles
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Un amour de gamberge.

La gamberge est une longue maladie, ce roman de poésie la talonne ; il traque la gamberge d’un amour qui s’est férocement retiré, comme on lit sur la rubrique nécrologique « décédé brutalement ». Les retombées de la gamberge sont traîtres, on n’a même pas de quoi s’apitoyer sur quelque chose de concret. C’est pire que les mésaventures de Raphaël marquis de Valentin, avec son histoire de Peau contractile qui s’amenuise, qui se fiche des sentiments tardifs et qui le précipitera au trente-sixième dessous ; c’est même pire que les souffrances du pétulant Werther, parce que lui, au moins, il s’épanche dans les courriers du cœur sinistré, il a encore de quoi se risquer dans le roulé-boulé de la parole qui se cherche des raisons, il n’a pas lâché le morceau malgré la destination balistique qui le guette, lui, l’homme des tempêtes et des assauts sous un crâne, lui qui finira par se roussir la cervelle pour calmer les effusions de son magma romantique. Disons que Raphaël et Werther, ce sont deux gamberges radicales, bien identifiées, pas timorées avant d’aller au charbon. Celle dont se préoccupe Lionel-Édouard Martin, c’est une gamberge qui lambine, qui se penche au-dessus du ravin, le genre de vire-vire plein de retenue et qui parfois redoute la crudité de ses causes. Alors ne tournons plus autour de cette gamberge ; elle est là, bien persistante dans la tête d’un mec, parce que le mec en question se demande par quels boyaux du destin il a été charrié jusqu’ici, par quelles routes merdeuses il a pu se trouver que celle qu’il aimait se soit amourachée d’un autre que lui, car c’est une chose entendue, « il y a eu, forcément pine en elle il y a eu […] » (p. 29).

Premier constat : le sujet est séculaire, un homme qui se fait larguer, qui se sent minable, c’est même un des thèmes de prédilection de Jean Echenoz et de toute une clique de romanciers imposants, et voilà que L-É. Martin se ramasse la patate chaude, ce « magma qui palpite, profond, dans le cœur de la terre » (p. 15), voilà qu’il en accepte les dépositions et les prolongements, les profondeurs communes et les manifestations casanières, qu’il en rédige un rapport à tout le moins éblouissant, aussi vif que les nausées du volcan qui s’apprête à rendre les puissances de ses tripes. Tout ceci est d’une force lexicale suffisamment gaillarde pour se mesurer au « magma » d’un esprit qui s’est fait lourder, car à parler correctement, le magma est une pâte, et elle n’est ici rien de moins que la pâte du langage, celle qui pèse sur les langues de ceux qui ont « dans le ventre une sacrée fringale de mots » (p. 10). Mais c’est à l’auteur de se farcir les mots, parce que son personnage s’en méfie, il se refuse à les libérer de sa valise et de son disque dur, peut-être par crainte de se voir submerger par un mot-valise, et de là par un début de phrase qui remonterait, qui se taillerait un passage dans la roche du souvenir, puis qui vous enquiquinerait sur toutes les latitudes de votre histoire personnelle (pp. 18-20). Autant se la fermer dans ces conditions, autant se faire le chantre d’un Wittgenstein du pauvre, sans antécédent logique ni conséquence de poids. La gamberge emporte tout sur son passage, et si toutes les villes ont la même gueule, les grasses comme les maigres (c’est l’incipit du roman), il n’en va pas de même pour la gamberge. Une gamberge, ça se singularise, et celle-ci vous enlève l’appétit, elle vous met des boules au ventre et des pieux dans la gangue abdominale, et gare à ce qui en sortira, d’un côté ou de l’autre, en haut ou en bas, ça pourrait accoucher d’un magma étrangement famélique (pp. 20-1), et cela ferait un mal de chien par où ça passerait. Reste la douleur de la gamberge, le passage du spirituel au temporel, lorsque descendent les idées noires et qu’elles se blottissent en tumeurs imaginaires, la douleur qu’on aimera en dépit de tout, la souffrance à laquelle on consentira in fine, pour se laisser une marge de métamorphose dans notre figement de statue cocufiée (p. 106). Cette douleur qu’on appréhende, on s’en fabrique une ALGODICÉE sur mesure, une théorie de nos pathétiques gémissements en trois parties, quelque chose qui commence dans le mutisme, dans une espèce d’ermitage du verbe, quelque chose qui se poursuit dans un début de bégaiement, un retour pénible à la parole (p. 77), et quelque chose qui se termine en matière première, dans un patois de revenant à l’amour, en dialecte poïétique, où, à défaut de recréer la liaison amoureuse, on crée une perspective de recoupement d’émotions, on parie sur des jeux de mots qui osent étendre « la métaphore typographique » de la femme qui est « Tout » majuscule et qui devient « amour capital » (p. 116).
Or Lionel-Édouard Martin, en exergue de son texte, a cité André Du Bouchet, le poète des blancs typographiques, celui qui affirme n’être capable de « [se] séparer de certains mots qu’en les brûlant » (p. 13). Sont-ce là des mots qui concernent la gamberge, ou plutôt des mots que même les blancs du texte ne peuvent plus suggérer tant ils sont tombés en crise, en crispation d’un je-ne-sais-quoi d’incommensurable à la phrase, y compris dans ses reprises de respiration, en deçà des virgules et des points-virgules ? Et pourquoi pas les deux à la fois, les mots de la gamberge et les mots déserteurs ? On aurait là, du reste, des mots en chaleur d’autres prononciations, des mots que, possiblement, il va falloir récupérer en terrain magmatique, en zone dangereuse, non pas en toquant à la maison-mère de la langue, mais à la porte d’une sorte de maison-ventre, celle-là même où se réfugie notre cornu, sa demeure de gamberge (p. 38). Ce ne sont là que des interprétations de notre part, bien ridicules par rapport à la poésie lapidaire d’un Du Bouchet, insuffisantes à mettre un couvercle définitif sur le cratère volcanique de ce Magma, mais nous aimons penser que les mots que Du Bouchet pourrait incinérer, ceux dont il envisage la séparation, ce sont ceux que L-É. Martin choisit, ceux dont il se requinque des vives braises et qui ont dans la bidoche de quoi cerner la pantomime de l’homme dé-cristallisé, jeté sur le bas-côté du monde amoureux.

Deuxième constat, donc : l’immense capacité du langage à se retaper, à s’auto-transcender, à pratiquer les sentes de la rupture, de la déchirure intime, sans jamais donner l’impression de redonder, sans jamais se calquer sur la monotonie du cœur blessé, sa « systole, diastole » un petit peu moins fougueuse, sa cadence physique qui voudrait tant se répandre sur la réalité et lui refiler des airs de domaine binaire, des airs manichéens à s’arracher les cheveux pour des matins trop noirs ou des ténèbres trop blanches. D’accord, il y a d’un côté le laissé-pour-compte, celui qui s’est fait remplacer par un meilleur candidat au coït, celui qui bande quasiment par contumace (pp. 99-101) – c’est le représentant des pensées sombres, celui qui se reconnaît écrivain et père littéraire de « succès relatifs » (p. 43) ; il y a d’un autre côté celle qui brille par sa blondeur, par ses espiègleries sémantiques de professeur de lettres classiques, celle qui fait des confessions sur les dizaines de verges qu’elle a jadis branlées et vannées – c’est la représentante de tout ce qui luit, de tout ce qui paraissait avec elle immaculé, mais d’un blanc méchant à l’intérieur, un blanc de baleine blanche qui vous traque. Cette femme de haut-libertinage, elle est celle qui désormais s’est absentée, elle incarne le point de bascule du « DEPUIS QUE » générateur de gamberge (p. 34), mais elle est celle qui relance toujours la mémoire de l’enténébré cocu ; ainsi les deux, le cocu et la coureuse, ils pourraient figurer cette « systole, diastole » arythmique, ce tout-blanc ou tout-noir qui s’échange les amabilités jusqu’à ce que ça puisse se calmer ou cesser carrément, jusqu’à ce que le cœur explose, malmené par le magma fanatique des biles noires, par le magma de celui qui adorerait intervertir les couleurs, quitte à continuer dans le binaire, quitte à se dire Vertueux quand elle, sa fugitive, ne serait que du Vicieux.
Présenté de la sorte, ce texte serait trop simpliste, et sa langue trop tranchée. Remarquons quand même que ce qui constitue les réserves du langage, ici, ce sont les réserves mêmes de la gamberge, et qu’elle n’est pas anodine lorsqu’elle vient se reposer sur les flancs aqueux de la Gartempe (p. 17), cette rivière qui apparaît plusieurs fois au milieu de ce spleen, comme se révélant par l’un de ses bras tourmentés quand d’autres de ses flux seraient plus tempérés… mais inaccessibles en l’état actuel du vire-vire. La gamberge et la Gartempe, la tentation est grande d’y voir du feu qui bat aux tempes, la tentation est même encore plus grande d’y déceler le « la, si, la, si » de la sirène des pompiers (p. 40), comme la preuve d’un effet Doppler qui offre à ce roman la sonorité d’une urgence, comme l’indice d’une menace qui plane sur la fréquence « systole, diastole », car le personnage principal, l’homme de toutes les afflictions, est proche de mourir d’aimer, ou proche de se noyer dans la Gartempe, de s’y jeter tel un Paul Celan à force de se sentir comme un « noyé qui ondule » (p. 53).

Troisième constat, enfin et cependant : le livre ne se contente pas de précipiter son affligé vers les rives d’un Styx en Poitou, car ce serait dommage, avouons-le, de faire venir un homme de la gare Montparnasse, de l’emmener jusque Poitiers en TGV, puis de le balancer dans une petite ville des alentours, après l’avoir fait cheminer en micheline, en un ralenti ferroviaire qui lui a ré-administré dans la conscience certaines des belles rudesses de la nature, au travers d’une expérience vouée à remonter à la racine du vivant, comme le fit Roquentin en scrutant la rugosité d’un marronnier. C’est beaucoup mieux que cela, donc, beaucoup mieux que l’histoire d’un suicidaire, parce que c’est l’histoire, surtout, d’un homme qui réapprend d’une part la parole de la matière vivante et débordante, tel un Rousseau qui s’est prescrit des rêveries en fin de parcours ; c’est également, d’autre part, l’histoire d’un homme qui va réapprendre les éloquences d’un discours réconcilié, guéri et cicatrisé de ses estafilades érotiques, un homme qui va se mettre « des cailloux, des racines dans la bouche […] » (p. 75), à l’instar d’un Démosthène moderne, afin d’apaiser le magma qui gît dans les parties confidentielles de sa cardiologie et qui en dégrade le dire.
Pour que le magma soit prenable, oui, « prenable » tel qu’on le dit d’un joueur de tennis qu’on estime avoir des chances de vaincre, il est indispensable d’en avoir atténué l’effervescence, de l’avoir conduit « vers la mer » des esprits tranquilles, pour qu’il puisse « s’y solidifier en orgues basaltiques. » (p. 11). C’est notre avis et on peut le critiquer, on peut le démanteler et le saper à satiété, toutefois il nous a paru qu’une des courageuses entreprises de ce roman de poésie, au sens où Pasolini a pu évoquer un « cinéma de poésie », c’était de refroidir la pâte du langage dés-entiché, c’était d’en produire une matière palpable et apaisée de ses amonts magmatiques, pour en citer la part du solide, pour s’y glisser plus facilement et en faire un fossile de gamberge, une pierre qu’on peut tenir dans les mains sans se brûler, une pierre gravée de nos textes gambergés, sur laquelle on peut lire un morceau de notre âme, une incrustation de nos terribles enfances, comme on peut lire sur les bâtons de Serge Pey sa poésie incrustée, avant qu’il ne s’en serve pour éclater des tomates et en faire jaillir des pulpes de magma.

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