Le problème Spinoza de Irvin D. Yalom

Titre original : The Spinoza problem

Catégorie(s) : Littérature => Anglophone , Sciences humaines et exactes => Psychologie , Sciences humaines et exactes => Philosophie

Critiqué par Pieronnelle, le 11 août 2012 (un petit hameau quelque part, Inscrite le 7 mai 2010, 68 ans)

La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 4 avis)
Cote pondérée : 7 étoiles (2 582ème position).
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Spinoza et Rosenberg sur le divan de Yalom

J’ai admiré la manière dont Irvin Yalom a construit ce roman en faisant se côtoyer des personnages qui a priori n’ont rien en commun à des siècles d'intervalle.
Ici pas de rencontre physique imaginable (comme dans « Et Nietszche a pleuré »), il s’agit plutôt de mettre en parallèle deux esprits complètement différents tout en désirant les mettre face à face dans leurs raisonnements.
D’un côté Baruch Spinoza en 1656, en pleine recherche et apprentissage de sa démarche philosophique, rebelle au sein de la communauté juive des Pays-Bas, lieu d’accueil des marranes d’Espagne et du Portugal ayant fui l’inquisition.
De l’autre Alfred Rosenberg en 1918 qui lui, construit lentement et je dirais d’une manière horriblement banale son idéologie nazie et déjà pense à déporter dans les « grandes étendues inutiles tous les juifs d’Europe ».
Nous assistons aux interactions de ces pensées et réflexions par des retours dans le lointain passé pour Spinoza et dans le contemporain pour Rosenberg.
Irvin Yalom , écrivain astucieux et subtil essaie de démontrer comment Rosenberg, cet anti-juif virulent se trouve confronté à la pensée du juif Spinoza d’une façon obsédante grâce à Goethe qu’il vénère et qui admirait le philosophe au point de garder en permanence ses écrits dans sa poche.
Yalom n’est pas psychanalyste pour rien, il les fait passer en quelque sorte tous les deux sur le divan ! Mais pas de la même façon même si la démarche est de remonter aux sources de ces deux parcours et d’aller à l’intérieur de ces deux personnalités.
Pour Rosenberg, ce sera par sa rencontre avec un certain Friedrich qui le met « à nu» le présentant comme un homme introverti, incompris par son entourage, obsédé par sa haine des juifs.
Pour Spinoza sa rencontre avec le libre penseur Van den Enden, séduit par son l’intelligence, lui permettra, grâce à l'enseignement des philosophes, de mettre un peu d’ordre dans son esprit en rébellion contre la communauté hébraïque.
Il nous plonge ainsi dans le raisonnement perturbé et effrayant de Rosenberg et dans celui éclairé et courageux de Spinoza.
Mais le « problème Spinoza » est là. Comment parvenir à le comprendre. Comment pénétrer dans son « Ethique », qualifiée au départ par Rosenberg de « charabia » mais dont il va avoir du mal à se détacher. Et si Rosenberg se trouve attiré par la pensée du philosophe n’y a-t-il pas chez Spinoza, du fait de son rejet des lois de la religion juive, des réflexions et démonstrations qui apportent de l’eau au moulin des antisémites ?
Ce roman débute ainsi : Deux professeurs d’un collège en Estonie sont atterrés par les idées profondément aryennes de leur élève Rosenberg qui affirme :
« Je crois que si nous ne sommes pas vigilants, la race juive aura raison de nous. Ce sont des faibles. Des parasites. L’éternel ennemi. La race qui s’oppose à la culture des valeurs allemandes ».
Ils ont alors l’idée de l’obliger à lire Spinoza pour lui faire comprendre à quel point cette conviction d’infériorité de la race juive est absurde, en se servant de Goethe pour lequel Rosenberg voue une admiration sans borne.
« Alfred Rosenberg ne réussit jamais à se libérer de l’image du grand Goethe à genoux devant le juif Spinoza. A chaque fois que lui venait la pensée de Goethe et de Spinoza (désormais liés), il n’en accusait que brièvement la dissonance, avant de l’évacuer du premier coup de balai idéologique qui se présentait .(…) A moins que Spinoza n’ait été un juif qui vole ses idées aux penseurs aryens… »
Mais les professeurs feront une énorme erreur de jugement sur l’élève Rosenberg en estimant que son niveau d’intelligence ne pourrait jamais faire de lui un homme dangereux par une influence sur les autres. L’Histoire démontrera que la lecture d’un philosophe éclairé ne peut parvenir à contrer l’obscurantisme d’un esprit borné.
L’habileté d’Irvin Yalom c’est de se servir de personnages célèbres, dans une construction imaginaire, pour aborder la question juive sur toutes ses faces d’ombres et de lumières ainsi que celle du comportement humain dans toutes ses failles et grandeurs. Il fait ainsi se confronter philosophie et nazisme en présentant ces deux parcours atypiques.
Dans son interprétation de la Bible le jeune Bento Spinoza va se détacher des règles arbitraires dictées par les religions car les Livres selon lui s’adressent à tous les hommes et non pas à un peuple élu ; Il parlera même d’ignorance et de manipulations des rabbins concernant tous ces rites et superstitions ce qui l’opposera définitivement à la communauté juive allant jusqu’à subir l’excommunication dès l’âge de vingt ans.
Le jeune Rosenberg lui, des siècles plus tard, tout en se trouvant confronté à la pensée troublante de Spinoza, désorienté par son sentiment de « non- appartenance » à un peuple, une famille, un pays, (né en Estonie il faisait partie de ces allemands de la Baltique ballottés entre l’Allemagne et la Russie), et en pleine quête identitaire liée à la situation politique d’une Europe en pleine guerre et une Russie déjà propulsée dans son processus révolutionnaire, élaborera peu à peu son idéologie nazie axée sur un racisme anti-juif mais également anti-chrétien, anti-franc-maçon, anti-bolchevick ; idéologie qui le conduira au sein du gouvernement d’Hitler.
On est passionné par les destins si opposés de ces deux hommes. Dans une intéressante post-face Irvin Yalom précise ce qui est fictif et historique.
Ce faisant nous découvrons, pour ceux qui comme moi ne s’étaient jamais plongés vraiment dans l’œuvre de Spinoza, cet esprit éclairé, original et moderne pour ce XVIIè siècle, profondément humain à travers la pensée d’un Dieu qui est Nature et non objet de superstition, perverti par les dogmes religieux ; qui a influencé et influence encore nombre de philosophes.
Et quand l’un devient Amour,"Amor Dei Intellectualis", l’autre devient un bourreau effrayant par son déterminisme et sa conviction d’avoir raison (au procès de Nuremberg il défendra toujours Hitler et n’éprouvera aucun remords).
Et on est alors en droit de se demander pourquoi l’auteur a-t-il voulu une telle rencontre d’esprits a priori si dissemblables ? Pour les comparer ? Les faire se rejoindre en un point mystérieux qui rapproche peut-être tous les hommes sans qu’ils le sachent, anges ou démons ?

Comme toujours chez Irvin Yalom on rentre dans le Grand par la petite porte et on en ressort grandi.

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quatre siècles vous contemplent

10 étoiles

Critique de Jfp (Yerres (Essonne), Inscrit le 21 juin 2009, 68 ans) - 13 août 2016

Contrairement à d'autres de ses romans ("Mensonges sur le divan", "Et Nietzsche a pleuré"), l'humour en demi-teinte, si typique de cet auteur, a disparu. Car l'heure est grave. Il s'agit rien de moins que d'une remise en cause de l'essence même de la religion, la croyance en un "au-delà" et en l'origine divine de textes sacrés. Le célèbre philosophe Spinoza, rejeté par la communauté sépharade d'Amsterdam, croyait en la Nature (à laquelle il identifiait Dieu) et rejetait toute idée de vie après la mort. Ses textes, sur lesquels transpirent encore aujourd'hui nombre de bacheliers, ont inspiré maints philosophes, parmi les plus grands, et sa vision humaniste et universaliste est toujours d'actualité, d'autant plus en ces temps où la religion devient prétexte à régler ses comptes. Irvin Yalom met en miroir les destins de deux personnages que tout oppose au-delà des presque quatre siècles qui les séparent. Le théoricien nazi Alfred Rosenberg, qui a contribué à l'ascension prodigieuse d'Adolf Hitler, se posait un problème à propos de ce Spinoza, vénéré par Goethe, dont il était persuadé qu'il ne pouvait pas être tout à fait juif avec une intelligence aussi brillante. La question qui est en filigrane dans ce double récit, mêlant faits réels (historiquement avérés) et imaginaires (des personnages viennent s'ajouter, générant discussions et polémiques), est bien : qu'est-ce qu'être juif ? Sans apporter de réponse, l'auteur fait ce qu'il sait si bien faire, nous raconter une histoire, mais avec intelligence, en laissant le lecteur, comme un de ses patients sur le divan, apporter lui-même ses réponses.

Si Dieu savait !

8 étoiles

Critique de Monocle (tournai, Inscrit le 19 février 2010, 56 ans) - 24 décembre 2015

Rien à rajouter aux deux premières critiques qui détaillent avec justesse cette œuvre très fouillée.
Pour ma part j'ai beaucoup appris dans ce livre et grandement apprécié la construction de la corrélation entre les deux personnages clés : Rosemberg et Spinoza.

Toutefois j'ai ressenti moins de ferveur que face à "Et Nietzsche a pleuré" ainsi que "Mensonges sur le divan".
Le point positif est qu'on sent que Irvin Yalom est aussi capable de varier les styles.


Talentueusement analysée, une fascination du nazi Rosenberg pour le philosophe juif Spinoza

8 étoiles

Critique de Ori (Kraainem, Inscrit le 27 décembre 2004, 81 ans) - 22 mars 2013

Ce roman nous offre deux portraits, celui de Spinoza, le penseur juif hollandais, excommunié à Amsterdam au sein de sa communauté, et 3 siècles plus tard celui d’Alfred Rosenberg l’antisémite furieux. On suit ainsi leur vie quotidienne que l’auteur nous présente par chapitres alternés.

Mais qu’est-ce qui relie Baruch Spinoza le philosophe révolutionnaire à Alfred Rosenberg, l’idéologue et conseiller d’Hitler ?

Rosenberg, inspirateur de la doctrine nazie ne parvient pas à comprendre comment le grand Goethe, son phare et modèle, ce pur Allemand, a-t-il pu être l’admirateur inconditionnel du philosophe juif vivant au siècle précédent … et c’est le problème Spinoza !

Un problème que Rosenberg, fasciné par Spinoza, essaya de résoudre en tentant de déchiffrer ses écrits, puis en s’emparant de sa gigantesque bibliothèque.

Spinoza pose également un problème à Irvin Yalom ! Comment ce sage, immergé dans la communauté juive d’Amsterdam a-t-il pu se distancier de la religion, de ses clercs et de ses rituels pour devenir épicurien. Comment a-t-il pu prôner un panthéisme selon lequel Dieu et Nature ne feraient qu’un et que l’avènement du messie ne serait qu’une fable ! En conclusion, Spinoza m’apparait ainsi comme un surprenant précurseur de la libre pensée contemporaine !

Le romancier reconnait avoir pris quelques libertés avec l’Histoire en inventant, pour la propre édification de ses lecteurs, des interlocuteurs psychothérapeutes recueillant les états d’âme de Spinoza et de Rosenberg, alors qu’à la vérité, ces personnages furent de grands solitaires.

C’est en fait l’opinion d’André Gide retrouvée dans ce livre, selon laquelle il voyait « le roman comme de l’histoire qui aurait pu être, et l’histoire comme un roman qui avait eu lieu » !

N’était-ce quelques longueurs évitables, cet opus m’est apparu prodigieusement instructif, à la fois sur le plan des idées philosophiques véhiculées au 17è S., et sur celui des faits historiques vécus par les proches d’Hitler.

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