Tchaïkovski de Nina Nikolaevna Berberova

Tchaïkovski de Nina Nikolaevna Berberova

Catégorie(s) : Littérature => Biographies, chroniques et correspondances , Arts, loisir, vie pratique => Musique

Critiqué par Pieronnelle, le 6 juillet 2012 (Dans le nord et le sud..., Inscrite le 7 mai 2010, 72 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 2 avis)
Cote pondérée : 6 étoiles (11 579ème position).
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Tchaikovski au coeur !

La préface de Nina Berberova écrite lors de la nouvelle édition du livre en 1987 complète de façon remarquable son portrait de Tchaikovski.et l’on devrait, à mon avis, s’y reporter plutôt après la lecture de la biographie.
Berberova nous plonge dès l’enfance dans l’intimité de l’homme et elle intériorise de façon approfondie les différentes facettes du compositeur. Rien n’échappe à Berberova ! Cette biographie qui fit scandale à sa première parution en 1937 du fait de la révélation sans équivoque de l’homosexualité de Tchaikovski, est un portrait attachant de cette personnalité complexe. Il est impossible de ne pas le voir, ne pas le suivre dans ses doutes, ses tourments, ses douleurs. Il portait cependant un « masque », comme l’a précisé Rachmaninov ; masque pour ne laisser rien paraître de cet Autre moi, celui qui le tourmentait sans cesse :
« Ce masque avait disparu au moment de la mort. Toute sa vie, P.I.T. avait marché comme en chaussons, en pantoufles, sans presque jamais hausser la voix, conservant en permanence sur le visage une expression de candeur (…) toujours aimable avec tout le monde. (…) Un « garçon de verre » comme disait Fanny sa gouvernante ».
Né en 1840 au sein d’une grande famille bourgeoise, Tchaikovski ne commença à composer que vers l’âge de 20 ans. Il ne fut pas enfant prodige même si pendant une très courte période de l’enfance Mozart provoqua en lui une émotion si intense qu’il en tomba malade (il sera très tôt atteint d’une maladie nerveuse conséquence d’une rougeole). Puis tout s’arrêta, il devint fonctionnaire d’un ministère, simple musicien amateur jouant des polkas pour la famille et les amis.
A 20 ans donc, il décide de rentrer au conservatoire de Saint-Petersbourg dirigé alors par Anton Rubinstein. Berberova le suit dans ce parcours atypique en le présentant comme un homme rongé de doutes sur ses capacités mais qui va cependant, de façon surprenante, se placer sur le chemin des grands compositeurs.
« Ses rêves n’avaient encore rien de positif, il n’y entrait ni ambition, ni les instances d’un talent en croissance. Il rêvait d’être compositeur »
Il va rêver longtemps jusqu’à prendre la décision de quitter l’administration pour la musique. Travailleur infatigable, considéré comme sans grand talent par ceux du monde musical qui l’entourait et ne le comprenait pas, il réussit à s’imposer lentement, par la petite porte, avec une persévérance qui force l’admiration. A l’extérieur rien ne semblait l’atteindre, il paraissait lisse, charmant, un peu fade malgré sa beauté ; à l’intérieur ce n’était que chaos.
Il se rapprocha un peu du « groupe des cinq » du fait de son arrivée tardive dans la composition mais sans jamais désirer l’intégrer. Le groupe lui reprochait d’être trop classique et les autres, principalement les frères Rubinstein Anton et Nicolaï, pas assez. Ce dernier sera son mentor presque toute sa vie et Tchaikovski se dégagera très tard de son emprise.
Berbérova avance, toujours « à l’intérieur » de l’homme et du compositeur, avec son sens de la narration très particulier assez envoûtant, sans chapitre ; et la vie de Tchaikovski se déroule comme un long poème symphonique.
Les échecs du compositeur ne le rebuteront pas et l’on est surpris par sa détermination qui n’a cependant rien avoir avec celle des grands compositeurs incompris mais sûrs de leurs génies.
Tchaikovski travaille intensément, il est modeste, doute, mais avance envers et contre tous ; tout en cachant soigneusement, avec la peur au ventre, son goût pour les jeunes garçons. Au point de se marier pour faire taire les rumeurs (l’homosexualité était passible du bagne et de la déportation en Sibérie). Mais ce mariage sera un désastre. Exemplaire également sera cette très longue et profonde correspondance avec madame Von Meck, admiratrice et mécène, qui l’aimait passionnément mais qu’il refusera toujours de rencontrer et qui sera certainement la seule personne à laquelle il aura pu se confier sur la création de ses œuvres.
J’ai aimé la façon dont Berberova aborde la question de son intimité. L’homosexualité est évoquée en permanence de manière délicate, discrète, comme en filigrane, mais source de souffrance, de désespoir et de culpabilisation.
Ce n’est pas un traité musical, cependant presque toutes les œuvres y sont évoquées et leurs créations intimement liées avec les moments de la vie du compositeur :
-romances ; pièces et poèmes symphoniques (La tempête, Roméo et Juliette, ouverture 1812… ) ; pièces de musique de chambre (la grande sonate, quatuors dont l’andante du premier fit pleurer Tolstoï, Souvenir d’un lieu cher;;; ) ; une messe ; six symphonies ; quatre concertos pour piano et violon et diverses fantaisies et suites…; enfin les opéras dont: Vakoula le Forgeron et le Voïvode qui furent des échecs ; La pucelle d’Orléans ; Eugène Onéguine ; La dame de pique ; Yolanta ; sans oublier la musique de ballets : le lac des cygnes , la belle au bois dormant et casse-noisettes .

La critique fut sévère avec Tchaikovski mais le public l’acclama. Personnellement je pense qu’il est inclassable ; sa musique magnifiquement orchestrée, sensible ,sincère et ouverte aux autres, qualifiée souvent de « sentimentale » est empreinte d’influences occidentales et de couleurs russes ce qui dérouta sans doute les critiques de l’époque et même parfois ceux d’aujourd’hui… .

Berbérova rétablit également la vérité sur cette rumeur qui affirmait que Tchaikovski s’était suicidé.
Je ne sais si l’on peut pénétrer à ce point à l’intérieur d’un personnage que l’on n’a pas connu comme le fait Berbérova. Elle s’est appuyée sur des lettres (Tchaikovski allait jusqu’à écrire quarante lettres par jour), des témoignages, des archives, le journal du compositeur . On est « avec » Tchaikovski, dans ses pensées, ses perturbations de l’esprit, ses tâtonnements, ses affres de la composition, son désespoir suicidaire, son âme et son cœur d’enfant .
Je le trouve pathétique comme le fut sa dernière symphonie dédiée à son grand amour inavouable.

« Il savait que cette symphonie était la meilleure chose qu’il avait écrite. Non parce que c’était la dernière œuvre, non parce que pendant de longues années il avait voulu répondre, pour lui-même, à des questions poignantes et qu’il y avait enfin répondu, non parce que cette symphonie contenait toute la douleur, tout le délire qui était en lui, et que maintenant il était vidé, comme si on lui avait arraché son âme, mais parce que cette musique c’était, plus que jamais, lui-même, la chair de sa chair et le sang de son sang »

http://youtu.be/eZFUaQxuymA
http://youtu.be/_UEs0aubxoY aussi pour le plaisir du film "Le concert"
http://youtu.be/FfmoVC0_1wY
http://youtu.be/yhhsTBQzw5k


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Une vie bien difficile

8 étoiles

Critique de Saule (Bruxelles, Inscrit le 13 avril 2001, 54 ans) - 9 décembre 2012

Pas grand chose à dire après la très belle et complète présentation faite par Pieronnelle. La préface de Berberova à son propre livre est en effet assez éclairante : elle explique bien qu'étant romancière et non musicologue, elle s'attache dans ce livre à la vie du compositeur et pas tellement à ses œuvres.

Tchaïkovski aura vécu une vie bien difficile, il endura les affres de son "honteux" secret, son homosexualité (à une époque ou l'homosexualité conduisait au bagne). Le mariage de Tchaïkovski, destiné à le laver de tout soupçon, fut un désastre car il se mettra à haïr sa femme et cela le conduira à faire une tentative de suicide. Tchaïkovski eut pendant longtemps une relation épistolaire avec une aristocrate riche mais vieille et laide, une mécène qui chérissait le compositeur et avec laquelle il parlait abondamment de sa musique.

Ce livre vaut surtout pour le portrait d'une époque et d'un milieu, la Russie Tsariste dans les grandes familles, ainsi que le portrait de la scène musicale russe à la fin du 19ème siècle. La plume légère de Berberova rend la lecture tout à fait agréable. Par contre, on reste un peu sur sa faim quand à une étude des œuvres du compositeur.

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