Conscience contre violence de Stefan Zweig

Conscience contre violence de Stefan Zweig
(Ein Gewissen gegen die Gewalt : Castellio gegen Calvin)

Catégorie(s) : Littérature => Européenne non-francophone , Sciences humaines et exactes => Histoire , Sciences humaines et exactes => Essais

Critiqué par Radetsky, le 20 janvier 2012 (Massieu, Inscrit le 13 août 2009, 74 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 10 étoiles (basée sur 2 avis)
Cote pondérée : 6 étoiles (3 229ème position).
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Critique de la déraison pure

Qui connaît Sébastien Castellion (1515 - 1563) ? Pour ma part, j'avoue devoir à Stefan Zweig ma première rencontre avec cet étonnant personnage dont on comprend, au fur et à mesure qu'on avance dans la lecture de l'ouvrage, qu'au fond personne n'ait jamais tenu à le sortir d'une ombre où il préférait lui-même se maintenir, sauf à devoir se dresser contre l'injustice, le mensonge, l'iniquité.
Un humaniste Réformé, comme cette époque en vit tant éclore, tels Erasme, Mélanchton, Zwingli, etc. ; et si je ne cite pas à la suite de ces derniers Luther ni Calvin, on va voir grâce à l'enquête de Zweig que le terme "humanisme" n'est pas vraiment ce qui les caractérise au premier chef : Luther a le sang de Thomas Münzer et des Anabaptistes sur les mains et la conscience, Calvin quant à lui porte pour l'éternité la responsabilité d'une mort atroce : celle de Michel Servet brûlé vif à Genève le 27 octobre 1553. Mais le "cas" Servet n'est en aucune façon une exception dans la cité lémanique, puisque Calvin, durant les cinq premières années de son pouvoir, fera mettre à mort 58 (cinquante huit) personnes par la corde, la hache ou le bûcher...! "le pauvre homme", aurait dit Tartuffe. Car il s'agit bien du procès de l'hypocrisie, tapie au fond de l'esprit d'un système, qu'entreprend Sébastien Castellion qui s'extrait de ses études, de ses charges pastorales et universitaires, pour se dresser contre Calvin et lui mettre sous les yeux cette atroce évidence : il n'est qu'un tyran aveugle et dénué d'humanité.
Castellion s'est à deux reprises déjà permis de contredire Calvin sur des points de doctrine, tout à fait secondaires en réalité, mais qui vont servir à ce dernier à monter par la suite une machination diabolique d'ingéniosité afin de compromettre et abattre (et espère-t-il d'éliminer physiquement) Castellion qui s'est dressé sans crainte en accusateur, à la suite du meurtre de Michel Servet.
On a froid dans le dos à la lecture de ce récit, Stefan Zweig ayant sûrement présent à l'esprit, alors qu'il écrit son ouvrage en 1936, ce que Bertold Brecht intitulera "La résistible ascension d'Arturo Ui".
Calvin est la préfiguration des plus modernes dictatures, qu'elles s'inspirent du politique, de l'économique, du religieux. Son système de pensée et de gouvernement, où plus rien n'échappe à l'autorité et au regard du "guide" (car toute distinction disparaît entre profane, privé, religieux), s'appuie sur la rigueur d'une doctrine dont il est le seul habilité à exprimer la véracité, la pertinence, les conséquences pratiques ; et à ce titre, la discussion critique faite par Castellion du principe de la prédestination ne sera pas pour rien dans la réaction démesurée et démente de Calvin. En exagérant à peine, on pourrait dire que la Gestapo, le Guépéou et autres amabilités sont nés à Genève au XVIe siècle. Il y a eu l'Inquisition bien sûr - et d'ailleurs Calvin ne craint pas de s'allier à elle (!) afin de tendre les pièges sournois dans lesquels il espère voir tomber ceux qui le contredisent - mais le pouvoir temporel, que les princes catholiques n'étaient nullement disposés à partager avec les inquisiteurs, était assez puissant pour s'opposer parfois à ses décisions. Ici, rien de tel, puisque Calvin a la haute main sur le pouvoir de l'Etat de Genève dont le Conseil n'est plus qu'un petit peuple de marionnettes obéissantes et terrorisées. Ce pouvoir, d'abord servi par l'éloquence de la parole et l'exemple d'une vie irréprochable, va ensuite s'installer dans la matérialité du gouvernement des choses et des esprits, et pour ce faire utiliser auxilliaires, provocateurs, espions, en plus de la "police" officielle. Tout un chacun est institué observateur, censeur, dénonciateur de tous...et pas moyen d'échapper au système, sinon par la fuite clandestine ou la mort.
Castellion échappera de justesse au sort de Servet, sans avoir jamais renié sa conviction d'être humain humble, tolérant, sans avoir jamais manié la menace ou l'intimidation, sans vitupération, sans bave aux lèvres, sûr de cette évidence : la vérité, vérité humaine, d'abord humaine et fraternelle. Castellion, rejeté par les uns et les autres, ne verra son nom à nouveau cité en exemple que bien plus tard et cette exhumation littéraire entreprise par Stefan Zweig n'est que justice. Quoique parfaitement documenté, il ne s'agit pas d'un travail universitaire (pas de notes de bas de page, pas de bibliographie, sinon celle des ouvrages ayant eu affaire avec la controverse Castellion-Calvin), mais on sent Zweig maître de son sujet et si la chaleur communicative de son propos entraîne parfois des redites, qu'on songe à l'époque de sa rédaction !
La violence et l'arbitraire étaient consubstantiels à ces temps-là. Mais le protestantisme naissant n'y a rien changé, sinon en épurant les moyens d'appliquer une doctrine rigidifiée jusqu'à l'absurde, avec fatalement les mêmes résultats lorsqu'elle est suivie et appliquée par des sectaires auxquels on abandonne le pouvoir : l'injustice et la mort.
Le tout, bien sûr, au nom du "dieu d'amour" !
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Les éditions

  • Conscience contre violence ou Castellion contre Calvin [Texte imprimé] Stefan Zweig traduit de l'allemand par Alzir Hella préface de Hervé Le Tellier et postface de Silvain Reiner
    de Zweig, Stefan Reiner, Silvain (Postface) Hella, Alzir (Traducteur)
    le Livre de poche / Le Livre de poche
    ISBN : 9782253153719 ; EUR 6,50 ; 29/09/2010 ; 286 p. ; Broché
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Esprit libre contre dictateur

9 étoiles

Critique de Poet75 (Paris, Inscrit le 13 janvier 2006, 61 ans) - 18 avril 2016

Ce livre, paru en 1936, garde sa brûlante actualité et la gardera toujours, tant l'histoire n'en finit pas de bégayer. Toujours, malheureusement, il se trouvera des hommes pour chercher à imposer leur idéologie par la contrainte et la violence. Mais toujours, heureusement, il s'en trouvera d'autres qui, au péril de leur vie, s'élèveront contre toutes les oppressions et tous les diktats. Dans le récit de Zweig, c'est du réformateur bien connu Jean Calvin (1508-1564) dont il est question: un homme qui, alors qu'il avait lui-même dû fuir des persécutions, a néanmoins tout entrepris pour instaurer, dans la ville de Genève où il avait trouvé refuge, un véritable système totalitaire; un homme froid, calculateur, austère et ne supportant pas la contradiction. Néanmoins, il s'est trouvé un autre homme, un certain Sébastien Castellion (1515-1563), un homme épris de liberté et de tolérance, pour oser défier par ses écrits le dictateur de Genève. C'est cet affrontement que raconte Zweig avec son immense talent de biographe. Un récit passionnant, haletant, documenté, et dont bien des passages résonnent fortement en lien avec les événements de notre actualité.

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