Lipstick Traces. Une histoire secrète du vingtième siècle de Greil Marcus

Lipstick Traces. Une histoire secrète du vingtième siècle de Greil Marcus
(Lipstick traces : a secret history of the twentieth century)

Catégorie(s) : Littérature => Anglophone , Sciences humaines et exactes => Economie, politique, sociologie et actualités

Critiqué par AmauryWatremez, le 4 novembre 2011 (Evreux, Inscrit le 3 novembre 2011, 48 ans)
La note : 8 étoiles
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Greil Marcus et le troupeau aveugle

« Oh Dear
Be a man
Kill a man
Be someone
Kill someone
Be a man
Kill yourself »

paroles de « Belsen » des « Sex Pistols »

En France, on chercherait vainement les écrivains de la trempe de Greil Marcus, ou Don DeLillo, ou Brett Easton Ellis, malheureusement les trois quart et demi du temps, on a surtout le droit à la prose douteuse de ronds de cuir de la littérature qui n'ont pas grand-chose à dire, ne se soucient pas de leur époque, cherchant vainement une identité que jamais ils ne trouveront car ils n'en ont pas à l'origine. Ils jouent les terreurs politiques, ils aimeraient bien se comporter en voyous, en mauvais garçons, ou mauvaises filles, mais au fond d'eux, ils restent des petits garçons ou des petites filles bien sages et bien proprets à leur PapaMaman. C'est le problème. Ils passent de temps en temps à la télé, à la radio, en profitant alors pour clamer qu'on les bâillonne, qu'on les empêche de s'exprimer. Aucun ne semble alors s'étonner du paradoxe contenu dans ce qu'ils affirment, car leurs opinions sont plutôt répandues, et de plus en plus décomplexées, quant à les bâillonner, parfois, oui, on aimerait bien. Quand un talent original émerge malgré tout de l'anonymat, la meute de ces petits fonctionnaires de la littérature se jette sur lui. Ainsi, j'ai quand même du mal à comprendre que l'on critique autant Houellebecq qui ne se borne pas à raconter sa vie drôlement sympa ou drôlement triste. Bien sûr, cela, le génie méconnu, genre qui pullule sur le net, ne pourra en convenir. S'il/elle reste méconnu, c'est à cause d'une conspiration, forcément. Il/elle a tendance à jouer la modestie, l'humilité, la simplicité des « vrégens », alors qu'avouons le, balancer sa prose en ligne est quand même le signe d'un égo largement développé.

Le paragraphe qui précède n'est pas forcément une digression comme on pourrait le croire car Greil Marcus évoque justement la pauvreté de l'inspiration littéraire, et de la création, en France, mais surtout dans la plupart des pays consuméristes, et riches, et le besoin de célébrité instantané de la plupart des personnes, ceci afin de combler un vide laissé par la nécessaire destruction des traditions, des communautés, de l'art de la convivialité et de l'histoire, ceci afin que le consommateur ne vive plus que dans un perpétuel présent et consomme encore plus. L'auteur a lu Debord, mais pas seulement, il en fait aussi la critique car finalement le situationnisme échoue à provoquer des changements, ou du moins les changements provoqués accélèrent-ils la chute et la destruction du monde ancien et de tout ce qui maintenait un semblant d'altérité. L'autre est le mal, le mal absolu, car il gêne la satisfaction immédiate des désirs, l'autre n'est là que pour jouer le rôle que l'on lui indique, il n'a pas le droit au chapitre, encore moins au libre-arbitre. La réflexion de l'auteur montre également que le semblant de libération des mœurs, de révolution, de mise à bas de l'ordre traditionnel ne fait que participer au développement de la mainmise du tout-économique sur les mœurs, les âmes, les cœurs.

Ce qui est fabuleux est que, contrairement à nombre d'auteurs français ou francophones, perclus de certitudes, d'idéologies, de droâte ou de gôche, menant des réflexions somme toutes virtuelles, Greil Marcus s'appuie sur des considérations concernant la « pop culture », en particulier le mouvement punk, qui est bien « la plus grande escroquerie du Rock and Roll », avec ses pires ou ses meilleurs représentants dont Sid Vicious ou John Lydon, qui ont des aspirations qui sont finalement celles des petits bourgeois de leur époque, se laisser aller à leurs pulsions, se foutre du passé clairement, par des chansons souvent tout simplement dégueulasses et non politiquement incorrectes. Le crétin lambda en frétille, quand il les voit s'affubler de croix gammées, et faire le salut nazi sur scène car finalement pour lui tout ça n'avait pas si grande importance, il en est persuadé dans son for intérieur et n'osait cependant pas trop le dire avant Internet, comme maintenant il peut le faire anonymement planqué en toute quiétude derrière son écran, il est ravi, il en a presque une érection.
Quand Sid Vicious braille « Be Someone », il dit exactement la même chose que les demeurés décérébrés qui peuplent les lofts télévisuels. Le troupeau aveugle préfère vivre dans un perpétuel présent qu'on lui impose sans trop de difficultés, un présent virtuel, qui l'est de plus en plus, et de moins en moins tourné vers l'intime et la connaissance de soi et des autres.

Au Japon, par exemple, comme dans d'autres pays, on préfère s'en remettre à des machines qui ont l'avantage de n'avoir aucun état d'âme et qui permettront d'éviter les rapports directs avec d'autres personnes.

Pour appuyer sa démonstration, Marcus invoque les films mettant en scène le professeur Quatermass dans les années soixante, et particulièrement « Quatermass and the pit » débilement traduit en France par « les monstres de l'espace ». Dans ce film, les martiens auraient envoyé sur terre il y a cinq millions années des explorateurs implanter chez les hommes préhistoriques leurs gènes donc plus d'intelligence, ceci afin de survivre à la destruction de Mars détruite à cause de leurs pulsions de haine et de violence, survivant dans un état de stase afin d'attendre le moment propice pour réveiller chez les êtres humains les mêmes pulsions. Aux esprits sages ou chagrins, l'histoire paraîtra débile mais le film montre grâce au talent du réalisateur que la civilisation n'est qu'un vernis très fragile et que nous espérons sans nous l'avouer sa destruction afin de nous laisser submerger par notre animalité ce qui est bien sûr beaucoup plus confortable, comme de devenir rhinocéros comme dans la pièce de Ionesco un peu hâtivement réduite à la dénonciation des totalitarismes staliniens ou hitlériens. Greil Marcus montre aussi que le troupeau n'aime pas la liberté dont il dispose, il n'aime pas la démocratie au bout du compte car elle suppose des règles à respecter afin de vivre en harmonie avec son entourage, des règles aveuglément perçues comme parfaitement arbitraires car ayant pour conséquences de devoir réfréner ses désirs, ses pulsions non pas libératrices mais totalement aliénantes. Même parmi les croyants, les grands rassemblements grégaires sont considérés comme largement plus importants que le dialogue avec Dieu, ce genre de rassemblements défoulatoires qui permettent d'oublier qui on est.

Le consumérisme spectaculaire réussit là où les utopies globalisantes ont échoué, il impose des conduites, des réactions, des émotions standardisées, toutes copiées sur des participants de jeux débiles télévisuels (pléonasme) ou des personnages de feuilletons de plus en plus sanglants, de plus en plus faussement libérateurs et curieusement de plus en plus ou millénaristes ou apocalyptiques. Il vit du désordre, de l'absence totale de cohésion sociale, annihilée, réduite à néant par les libéraux et les libertaires, les idiots utiles persuadés du progrès inéluctable de l'espèce humaine, et surtout que le progrès des techniques accompagne forcément celui des consciences, tous ceux qui se compromettent sans trop de scrupules aussi, tous ceux qui rêvent de pureté terrestre et ne font que semer la destruction, tous ceux qui veulent imposer un bonheur collectif, qui sera forcément insoutenable. Il en est aux États-Unis pour d'ailleurs préparer un avenir post-humain, hâter la mise au au point d'un surhomme qui serait alors « amélioré » par la génétique ou l'ingénierie électronique, ce qui en ferait derechef un sous-être docile et soumis, un imbécile heureux au sens premier du terme. La société libérale-libertaire est finalement en passe de concrétiser les rêves des totalitarismes du vingtième siècle.

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