Nicolas Ier de Henri Troyat

Nicolas Ier de Henri Troyat

Catégorie(s) : Sciences humaines et exactes => Histoire , Littérature => Biographies, chroniques et correspondances

Critiqué par Shelton, le 11 novembre 2010 (Chalon-sur-Saône, Inscrit le 15 février 2005, 61 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 8 étoiles (basée sur 2 avis)
Cote pondérée : 5 étoiles (20 221ème position).
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Excellente biographie !!!

Avant d’ouvrir ensemble ce remarquable ouvrage, je voudrais réfléchir un instant sur l’intérêt de lire des biographies sur des rois, des tsars ou autres personnages illustres et historiques de nations qui nous sont parfois très éloignées. En dehors de la passion de l’histoire qui m’habite et qui est bien réelle, je trouve utile, en tant que citoyen du monde, de connaître l’histoire qui a fasciné les autres même si je peux avoir l’impression que la Russie des tsars, pour notre exemple, n’a rien à voir avec la République française de ce début du vingt et unième siècle. Chaque histoire humaine a laissé des traces dans la vie quotidienne des peuples d’aujourd’hui et se pencher sur ce passé constructeur, c’est se donner de meilleures clefs de compréhension du présent, de meilleurs outils pour construire demain… A ce titre, lire des ouvrages d’histoire n’est pas perdre son temps mais investir pour demain…

Le deuxième point à évoquer – seulement évoquer pour éviter de vous faire perdre trop de temps – est de comprendre pourquoi les « humanités », en particulier l’histoire, ne sont plus des matières enviées, des études respectées et des cursus à la mode. Il me semble que ce type de réflexion est à l’opposé de ce que l’on cherche à faire de nos jours, c’est à dire à « marchandiser » l’ensemble des activités humaines. Celui qui lit l’histoire, entre autre, est potentiellement un résistant et il fait peur avant même d’avoir commencé à penser et agir ! Lire une biographie de Nicolas Ier, tsar de toutes les Russies, est probablement dangereux. Le lecteur pourrait se mettre à critiquer certaines formes d’autocratie qui s’installerait en France… Allez savoir !

Mais revenons-en à nos moutons, enfin, à notre tsar Nicolas Ier, frère et successeur du grand Alexandre Ier, celui qui avait gagné le respect de l’Europe dans sa lutte contre Napoléon Ier. Nicolas n’a que cinq ans quand son père, Paul Ier meurt assassiné par une conspiration, sinon soutenue, au moins connue de son frère Alexandre qui va devenir instantanément tsar. C’est commencer sa vie par un traumatisme profond qui laissera des traces puisque toute sa vie il imaginera être victime de trahisons ou de révoltes.

Durant le règne d’Alexandre Ier, son frère, Nicolas aurait voulu pouvoir se battre, connaître l’épreuve du feu, en particulier contre les troupes de Napoléon Ier. Il n’aura pas cette « chance » puisque chaque fois il arrivera trop tard ou sera éloigné des champs de batailles par son frère et ses conseillers.

A la mort d’Alexandre Ier, il a tout juste trente ans et aucune expérience militaire, pas plus que politique, diplomatique ou sociale. C’est un grand gamin qui va se retrouver à la tête d’un empire qu’il ne désirait point. Normalement, c’est le second des garçons, Constantin, qui aurait du accéder au trône de tsar. Mais il n’en veut pas ! Nicolas hésite, il ne veut pas bousculer les évènements et n’est pas certain d’être taillé pour une telle mission. La comtesse Nesselrode écrit : « L’histoire n’offre point d’exemple de deux frères si honnêtes qui se rejettent une couronne comme un ballon ». En Russie c’est même une exception totale car on a plus d’exemples d’assassinat à l’intérieur de la famille pour régner plus vite que le rejet d’une couronne !

Mais les évènements – surtout le peuple – ne peuvent pas attendre indéfiniment que les frères s’entendent. Au loin, à l’extérieur du palais, la révolte – peut-être même la révolution – gronde. Il est urgent de trouver le successeur. Nicolas accède au trône en même temps qu’il doit faire face à des opposants dangereux pour la famille des Romanov et le système autocrate russe. Ces excités de décembre 1825 – on les nommera définitivement les décembristes – veulent plus de liberté, une constitution, une forme de régime parlementaire, une application raisonnable de la Révolution Française en Russie, l’abolition au moins partielle du servage… On dirait, aujourd’hui, que ce sont des modérés qui ne veulent qu’un régime humain pour que tous puissent mieux vivre.

Nicolas a peur de faire couler le sang et, pourtant, c’est ce qu’il fera en deux temps et probablement à cause de son manque de réactivité, de ses hésitations. Il fait d’abord tirer sur la foule devant le palais, et il y aura quelques soixante-dix morts, fauchés au canon ! Mais après cette tuerie inutile, il fait rechercher les responsables et après un procès à charge sans véritable défense, cinq leaders sont condamnés à mort par pendaison, les autres à l’exil. Cette difficile accession au pouvoir, sans expliquer toutes les erreurs de Nicolas Ier, va hanter la tête du tsar toute sa vie…

Nicolas Ier se veut autocrate et il le restera toujours pensant que les idées de la Révolution Française sont la cause de tous les maux que subissent les familles royales et impériales européennes. Du coup, il veut jouer le gendarme à travers l’Europe sans mesurer qu’il sera souvent la risée de tous et qu’il n’arrivera à rien sinon à la chute programmée de la grande Russie.

Il commencera par se mettre en tête de faire la guerre à l’empire Turc. S’il emballe cela en lutte des Chrétiens contre les Musulmans – il est le nouveau croisé du dix-neuvième siècle – il cherche surtout à offrir à la Russie de véritables débouchés sur les mers du sud à partir de la Mer noire et des détroits sous le contrôle des Turcs. Après d’autres déboires multiples en Europe, très bien décrits et expliqués par Henri Troyat, le tsar connaîtra l’échec total avec la guerre de Crimée. Les Français et les Anglais, lassés de voir les Russes chercher à s’imposer dans cette région, débarquent non loin de Sébastopol et assiègent la ville. C’est la défaite catastrophique dont il ne se remettra pas. Il se laisse mourir, il n’y a pas d’autre mot…

Nicolas Ier n’aura jamais rien compris à son siècle, à l’Europe et à son peuple. L’autocrate veut protéger son pouvoir sans comprendre que le siècle a fait naître, aussi, l’opinion publique et que l’on ne peut rien faire sans en tenir compte. Voilà l’exemple d’un pauvre type qui n’était pas fait pour diriger un tel empire comme Louis XVI n’était pas adapté à son rôle de roi de France. L’un a perdu la tête dans une révolution, l’autre a réussi à s’imposer en matant une révolte mais a laissé un empire à ses successeurs un régime sans aucun avenir. C’est Nicolas II qui en fera les frais…

Cette biographie d’Henri Troyat est passionnante et se lit comme un roman, plus exactement comme une aventure humaine. Parfois le héros est le tsar Nicolas Ier, mais c’est aussi sa femme aimante et fidèle, Alexandra, ou sa jeune maîtresse des derniers mois, Varenka… En fait, le héros principal est le peuple russe, l’âme russe… C’est probablement ce que cherchait à faire Henri Troyat avec ces biographies historiques des grands russes, rendre la grande Russie vivante à jamais !

C’est pour moi, une des meilleures biographies de Troyat avec celle consacrée à Pouchkine, poète que l’on croise plusieurs fois à la cour de Nicolas Ier.

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Les éditions

  • Nicolas Ier [Texte imprimé] Henri Troyat,...
    de Troyat, Henri
    Perrin
    ISBN : 9782262016791 ; Prix : 125 F : 19,06 EUR ; 19/06/2000 ; 231 p. ; Broché
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Une perspective utile pour le présent

6 étoiles

Critique de Colen8 (, Inscrite le 9 décembre 2014, 76 ans) - 13 août 2017

Les 30 ans du règne de Nicolas 1er (1825-1855) ont été marqués par des débuts compliqués sur le plan intérieur et une fin tragique après l’échec de sa guerre contre la Turquie(1). Jeune frère du vainqueur de Napoléon la succession doit revenir à son autre frère plus âgé, Constantin qui a décidé d’y renoncer. Au même moment se déclenche le complot dit des « décembristes » l’obligeant à une répression sévère pour contenir les velléités d’assouplissement de l’autocratie portées par les idées révolutionnaires qui se propagent partout en Europe. Sa méfiance envers toute forme de dissidence et d’opposition en sortira renforcée. Soucieux du maintien de l’ordre européen instauré après le congrès de Vienne (1815) il n’a pas hésité non plus à s’engager auprès de l’Autriche comme de la Prusse tout en écrasant sans état d’âme l’insurrection de la Pologne catholique perçue comme une menace à son pouvoir.
Troyat, académicien, grand romancier, excellent biographe, né dans la Russie tsariste que ses parents doivent fuir après la révolution bolchevique, on était en droit d’attendre plus de ce portrait traité un peu à la légère. Par contre il apporte un éclairage utile à l’Histoire du XXe siècle, et donne un relief particulier à la situation actuelle si l’on en croit les déclarations du président Poutine se voulant le continuateur de ce tsar(2).
(1) Guerre de Crimée (1853-1856) pendant laquelle Napoléon III allié aux Anglais et aux musulmans s’opposent au démantèlement de la Turquie voulu par la Russie, elle qui se pose en protectrice des millions de chrétiens peuplant l’empire ottoman.
(2) http://lefigaro.fr/vox/monde/…

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