La Saint-Barthélemy : Les mystères d'un crime d'Etat, 24 août 1572 de Arlette Jouanna

La Saint-Barthélemy : Les mystères d'un crime d'Etat, 24 août 1572 de Arlette Jouanna

Catégorie(s) : Sciences humaines et exactes => Histoire

Critiqué par Jlc, le 18 septembre 2008 (Inscrit le 6 décembre 2004, 77 ans)
La note : 8 étoiles
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Chronique d’un dimanche de sang

18 août 1572 : Même si l’atmosphère reste lourde, Paris est en liesse pour le mariage de Marguerite de Valois, la jeune sœur du roi catholique Charles IX, avec Henri, le roi protestant de Navarre. Ils n’ont pas 20 ans et leur union est le symbole de la paix retrouvée depuis la signature, en 1570, de l’édit de Saint Germain (sur lequel l’écrivain belge Francis Walder a écrit un très beau roman, « Saint Germain ou la négociation », prix Goncourt 1958) censé mettre fin aux guerres dites de religion qui ont ravagé le royaume. L’article 1 de l’édit demande certes « l’oubli du passé » ce qui induit pour le pouvoir royal une politique d’équilibre marquée notamment par l’entrée au Conseil du roi du chef des protestants Coligny perçue par certains catholiques comme la trahison de leur foi. Des prédicateurs vont jusqu’à affirmer que « Saint Germain n’est pas une paix mais un blasphème ». La méfiance est trop forte, trop dévastatrice pour que « L’amnésie imposée » ne soit bientôt plus qu’une utopie.
22 août 1572 : Coligny est blessé dans un guet-apens et le roi lui manifeste sa compassion attentive.
24 août 1572 : La Seine est un fleuve rouge, gorgée du sang des cadavres d’hommes, de femmes, d’enfants protestants auxquels leurs bourreaux catholiques refusent toute sépulture dont ils les jugent indignes. Coligny est abattu ainsi que les nobles protestants (à l’exception d’Henri de Navarre), la population parisienne se livre à un véritable carnage, le reste du royaume va suivre et, une semaine plus tard, on comptera quelques dix mille morts.

Mais comment a-t-on pu en arriver là, comment expliquer un tel revirement ?

Bien des historiens ont vu dans la mère du roi, Catherine de Médicis, une coupable toute trouvée qui aurait voulu abattre Coligny lequel « gouvernait trop l’esprit du roi » (il a 22 ans) au détriment de sa mère, longtemps régente absolue. Son coup ayant échoué et craignant d’être dévoilée elle aurait persuadé son fils d’éliminer la communauté protestante, source de contestation du pouvoir royal.
Arlette Jouanna, en historienne, récuse une explication plausible mais mal étayée par les textes tout comme elle ne retient pas davantage une querelle privée qui aurait mal tourné entre le très catholique duc de Guise et Coligny. Le massacre de la Saint Barthélemy est un crime d’Etat commis par un roi très soucieux de sa majesté royale, froissé du peu d’égards que lui manifeste le chef des Protestants dont le gendre a par ailleurs menacé le roi de se faire justice lui-même. Charles IX y aurait vu un déni de souveraineté et, dans sa jeunesse et sa faiblesse, aurait décidé en conseil royal, composé ce soir là d’ultra catholiques, d’exécuter en urgence les chefs protestants et donc sans autre forme de procès. C’est un crime politique et non le prurit d’un fanatisme religieux.
Cette première Saint Barthélemy, voulue par le pouvoir, fut suivie d’une seconde, imprévue. En effet le tumulte nocturne fut attribué à tort aux Huguenots par des Catholiques trop heureux d’en découdre et qui se livrèrent à un véritable carnage. Ce fanatisme fut encouragé par certains chefs ultra qui poussèrent la population à ces massacres tant au nom du roi que d’une sorte de légitime défense : puisque l’ennemi veut nous tuer, il faut l’exterminer avant. C’est ainsi que le bourreau s’autoproclame victime et se justifie.
Charles IX, horrifié, s’enferme dans son palais, non sans avoir dit : « Qu’on les tue tous et qu’il n’en reste aucun pour me le reprocher ».

Arlette Jouanna démonte ensuite le montage médiatique qui entend dissocier l’exécution des notables (présentée comme une décision royale au nom de l’intérêt supérieur du pays) des tueries urbaines qui seraient dues à l’émotion populaire suscitée par la rumeur du coup de force dont aurait pu être victime le souverain. Ce discours est notamment destiné aux autres cours européennes qui ont été extrêmement choquées par ce qui s’est passé en ce dimanche d’août à Paris. S’en suivit tout un débat sur la raison d’Etat à laquelle certains, citant Saint Augustin, opposeront la légitimité de la désobéissance quand la cause de Dieu est trahie.

« La Saint Barthélemy a fixé le destin catholique de la France et accéléré l’évolution vers le pouvoir absolu qui sera au siècle suivant celui des Bourbon. »

Arlette Jouanna, s’appuyant sur une solide documentation, livre une interprétation nouvelle sur cette affaire extrêmement mystérieuse et dont certains points restent encore obscurs. Elle brosse un très large portrait de la société de ce temps là, démontant les mécanismes qui inexorablement conduisirent à ces crimes puis à ce carnage. Elle sait mêler érudition et intuition, rigueur de l’universitaire et plaisir de raconter, précision du récit et réflexion sur le pouvoir. C’est à la fois un « thriller » historique (qui a fait quoi ? qui est l’assassin ? quel est le mobile ?) et un livre très moderne qui nous renvoie à nos interrogations contemporaines sur la vie ensemble de communautés dont les différences sont trop souvent imaginées comme des menaces.
Ce crime d’Etat fut une des pages les plus tragiques de notre histoire qui, hélas, sera ensuite parsemée de bien d’autres, tant au nom de l’intérêt supérieur de l’Etat que d’idéologie, de racisme, de fanatisme, de mauvaise foi, de cupidité ou de sournoise ambition. Datant de plus de quatre cents ans cette journée qui, elle aussi, a fait la France est annonciatrice de malheurs futurs. C’est ce qu’Arlette Jouanna rend remarquablement bien et qui fait aussi de ce livre une réflexion pour comprendre le présent.

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Les éditions

  • La Saint-Barthélemy [Texte imprimé], les mystères d'un crime d'État Arlette Jouanna
    de Jouanna, Arlette
    Gallimard / Les Journées qui ont fait la France
    ISBN : 9782070771028 ; 26,40 € ; 11/10/2007 ; 407 p. ; Broché
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