Les agneaux du Seigneur de Yasmina Khadra

Les agneaux du Seigneur de Yasmina Khadra

Catégorie(s) : Littérature => Arabe , Littérature => Francophone

Critiqué par Septularisen, le 23 novembre 2007 (Luxembourg, Inscrit le 7 août 2004, 52 ans)
La note : 8 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 7 avis)
Cote pondérée : 7 étoiles (1 594ème position).
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SANGLANTE ALGERIE…

Tiens il y a donc un livre de Yasmina KHADRA qui n’est donc pas encore critiqué sur CL.?

Dans «Les agneaux du Seigneur», KHADRA nous parle donc de son Algérie natale, durant les années 90. On y retrouve une bande d’amis dans un petit village nommé Ghachimat. On trouve là Dactylo l’écrivain public du village, Kada l’instituteur, Zane le nain, Jafer Wahab qui traîne toute la journée à ne rien faire, Mourad et son frère Boudjema les accros au kif, Lyès le ferronnier, Allal le policier amoureux de Sarah la fille du maire…
La vie suit son cours, tout à fait banalement, on se jalouse, on se jauge, on déteste ceux qui réussissent, on méprise ceux qui sont restés dans la misère.

Le retour au village du jeune Cheikh Abbas, un imam radical fanatisé déchaîne les passions, les anciens amis doivent choisir leur camp, se déterminer par rapport à leur vie, à leur passé.

Arrivent donc les élections de juin 90 remportées par le FIS (Front Islamique du Salut) de la prise de pouvoir du fils, le maire est remplacé par un membre du FIS, et si au début ceux-ci se comportent de façon tout à fait normale (réfection des routes, installations de lampadaires…), très vite leur véritable nature reprend le dessus…

Les élections législatives de décembre 1991 (qui allaient aussi être gagnées par le FIS) sont annulées par le pouvoir en place. Le Cheikh Abbas est emprisonné ainsi que ses principaux lieutenants. Mais déjà les vieilles rancoeurs s’exacerbent, les vengeances se déclenchent, les anciens humiliés se révoltent contre leur anciens bourreaux, le ressentiment, la rancœur explosent…

Le petit village de Ghachimat se divise, se déchire, entre pro et non islamistes. Certains prennent les armes et le maquis, d’autres se contentent de continuer à vivre.
Si au début les islamistes jouissent de la sympathie des habitants du village, leurs exactions, leur violence, les meurtres, les viols, les assassinats, les bombes, les massacres de familles entières retournent l’opinion contre eux…

Les anciens amis d’autrefois vont-ils pouvoir se retrouver? Survivre? S’en sortir?..

Comme toujours l’écriture de KHADRA est magnifique, son style unique et inimitable toujours aussi beau.On a toujours autant de plaisir à la lecture, et franchement je pense qu’il s’agit là d’un des plus «grands» actuels de langue française. Ne fut-ce que par sa connaissance des mots, et son «art» de les accommoder de façon si précieuse, si incroyable…
Si j’avais juste un seul reproche à faire à ce livre, il s’agirait des descriptions des scènes de violence, très crues et beaucoup trop nombreuses à mon goût, mais sans doute l’auteur n’a-t-il pas trop eu le choix pour décrire la situation de l’Algérie dans ces années là…

Comme tous les livres de KHADRA, à lire d’urgence donc…

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Les agneaux du seigneur

8 étoiles

Critique de Sousou (, Inscrite le 9 septembre 2017, 62 ans) - 10 septembre 2017

Ma première lecture de Yasmina Khadra et c'est un véritable coup de coeur ???? une très belle plume, riche et foisonnante. Un style dépouillé
mais avec une musicalité telle qui te fait oublier le sujet grave et très dur du livre. J'ai juste envie de plonger dans l'oeuvre de cet auteur qui m'a vraiment touchée. A conseiller chaudement ! !

apprendre, comprendre avec Khadra

10 étoiles

Critique de Joanna80 (Amiens, Inscrite le 19 décembre 2011, 63 ans) - 13 octobre 2012

Khadra, un des plus grands écrivains je pense qui nous fait vivre l'histoire à travers ses romans. Des histoires pas toujours faciles à "vivre", mais enfin on apprend, comprend aussi énormément de choses.
Je ne vais pas résumer le livre, c'est fait déjà assez souvent, simplement dire qu'on ne s'en sort pas indemne, il fait réfléchir, comprendre l'histoire de l’Afrique du nord et c'est peut-être ce qu'il nous manque (dans la littérature d')aujourd'hui.

DRAMATIQUE ALGERIE

8 étoiles

Critique de TRIEB (BOULOGNE-BILLANCOURT, Inscrit le 18 avril 2012, 68 ans) - 16 mai 2012

Dans un village algérien, Ghachimat, au temps de la guerre civile ayant opposé les islamistes du GIA au régime en place, les personnages s’y dévoilent et s’illustrent, tragiquement, par la rancune, l’envie, la jalousie, la frustration, cette dernière impactant tous les domaines de leur vie.

Au début du roman, Yasmina Khadra les présente, comme dans une scène introductive d’une pièce de théâtre pour les situer :il y a Allal Sidhom, le policier, Jafer Wahab , déshérité , Kada Illal , l’instituteur , et bien d’autres protagonistes qui ont tous pour point commun d’avoir le sentiment , justifié ou non, d’avoir raté leur vie, d’avoir raté une indépendance vraiment réussie de leur pays , l’Algérie .

Ainsi , Jafer exprime son ressentiment dès les premières lignes du roman : « Quand j’essaye de faire l’inventaire de mon existence, je découvre que ça ne mérite pas le détour . Vingt-sept ans de nullités. Des jours aussi blancs que les nuits . Toujours les mêmes réflexes et les mêmes futilités. »
La force de la démonstration de Yasmina Khadra, c’est de mettre en évidence le rôle décisif de la frustration, de la misère, la nature exécrable des rapports humains que les personnages entretiennent depuis trop longtemps, pour ne pas sombrer dans l’ornière du terrorisme, dans la spirale de la violence et de la barbarie. Yasmina Khadra décrit avec une grande pertinence et beaucoup d’efficacité l’envahissement de toute une société par la fragilité, la rancœur, moteur des pires exactions : « Le pays est aussi fragile qu’un hymen .C’est juste un slogan tapageur sur les façades, un mensonge zélé. (…) Regarde un peu ton douar, tends l’oreille et essaye d’couter ce que taisent les murs, ce qu’occulte sa fausse léthargie. La haine est en train d’éclore, la rancœur gagne du terrain. »

Une radiographie lumineuse des causes observables de la violence terroriste. Ouvrage dont la lecture est précieuse pour la compréhension de l’Algérie contemporaine.

A charge

8 étoiles

Critique de Bolcho (Bruxelles, Inscrit le 20 octobre 2001, 71 ans) - 11 novembre 2011

C’est une charge féroce contre l’extrémisme religieux. Mais aussi une sorte d’hypothèse sur ses origines sociales ou même internationales.
On en a un aperçu lorsqu’un des illuminés religieux fait un discours : « Peuple d’Algérie, que fais-tu sous les décombres ? Pourquoi as-tu baissé ta garde ? ». Il poursuit : « (…) j’ai vu se profiler le népotisme et la vanité, l’abus et la trivialité, et j’ai vu la foule déambuler allègrement vers les cataractes de toutes les perditions… Mon peuple n’a plus d’âme, plus de repères, plus d’espérances. Sa tête est devenue le dépotoir de l’Occident ».
Les « cataractes de toutes les perditions », c’est un poil amphigourique, je vous l’accorde, mais le « dépotoir de l’Occident », ce n’est pas vraiment faux.

Poignant , révoltant et bouleversant ...

10 étoiles

Critique de Aidaa (Rabat, Inscrite le 4 novembre 2008, 47 ans) - 3 décembre 2008

Ce livre poignant et bouleversant raconte l’histoire de Ghachimat , un village Algérien et décrit tout un pan de l’histoire récente de l’Algérie. Il explique parfaitement bien comment ce pays avait sombré, dans les années 90, dans un terrorisme fanatique sanguinaire sans précédent. Cette petite bourgade tranquille, paresseuse et fière se taillait une petite place au beau milieu des vergers et se croyait « l’épicentre du monde ». Elle n’a jamais espéré ou fait d’efforts pour s’agrandir. « Il lui suffisait simplement d’être là ». Ses gens étaient heureux et francs . Cette bourgade était la seule patrie d’une poignée de jeunes gens qui y sont nés et qui y ont grandi sans histoires. Rien ne s’y passe et on est seulement parmi les siens . Yasmina Khadra nous présente ses personnages un à un, dans un texte truffé de dialogues . On apprend que Allal le flic est un peu mal vu car on pensait qu’il avait tourné sa veste comme beaucoup de flics . Kada Hilal, cet Instituteur qui n’a jamais pardonné à la vie de le rabaisser au rang de « roturier » , lui petit fils d’un ancien caïd tyrannique ; se trouve malgré lui sympathisant de la mouvance islamique encore clandestine , pour véhiculer sa haine . Il se trouve une existence nulle et futile qui accentue son désespoir . Zane le nain est tout le temps perché comme un oiseau sur les branches d’un arbre pour suivre tout ce qui se passe au village . Il a été toute sa vie le souffre- douleur des autres et l’objet de leurs plus dégradantes moqueries . Jafar , aussi perdu que ses amis , aurait aimé être un lion . « Non pour être un roi –Un roi, c’est beaucoup de tracasseries – mais seulement un fauve peinard , proxénète à ses heures perdues , avec un harem , une tripotée de rejetons , l’odeur des proies et un incommensurable sentiment d’impunité... ». Allal veut épouser Sarah , la fille du maire , la plus belle fille ou « la vestale de Ghachimat » . Kada avait aussi des vues sur elle . Mais Sarah est amoureuse de Allal , Un amour secret caché pour « se préserver du mauvais œil ». Issa est un homme d’un certain âge qui travaille à la mairie . Les gens ne lui ont jamais pardonné son ancienne collaboration avec les Français , car «A Gahchimat , la rancune est la principale pourvoyeuse de la mémoire collective » . Les gens ne travaillent pas assez , « ils préfèrent se fossiliser au pied d’un arbre » ...Ils font des enfants sans trop se soucier de subvenir à leur besoins . Quant à les nourrir , « ils délèguent le bon Dieu ». Haj Maurice passe oisivement ses journées sur sa chaise en rosier en train de se rappeler le bon vieux temps . Quand on lui reproche sa paresse excessive , il répond qu'il « s’arabise ». il avait quitté l’Algérie à contre cœur après la fin de la guerre, mais il n’a pas pu s’habituer à Lyon et le soleil de sa terre « natale » l’a appelé au retour . Le cheikh Abbass, le plus jeune Imam de Ghachimat ; ses quelques séjours en prison lui ont conféré de la sympathie et son « grand savoir » l’estime des ses partisans qui sont de plus en plus nombreux à suivre avec fascination ses discours . Il se fait un « troupeau » de gens ou plutôt d'agneaux qui commencent à le vénérer et à le sacraliser . Rapidement il se fait un statut de saint , un digne serviteur de Dieu . Kada se voit refuser la main de Sarah , elle qui était tout pour lui , son rêve depuis qu’il était enfant . « La colère déferle en lui , ululante , chaotique ; quand il apprend que Sarah ne sera pas sienne ». Il se laisse pousser la barbe. Tej Osmane , le fils de Issa « La honte », traverse aussi des « zones de turbulence » dans sa vie , il doit cautionner sa réhabilitation et faire preuve de sa citoyenneté ; c’est pour cela que les Frères le sollicitent . On dirait qu’ils choisissent leurs proies parmi les plus désespérés et les plus démunis . Ils les mettent sous leurs ailes et leur donnent leur estime , cette estime qui est devenue au fil du temps très convoitée . Dactylo , l’écrivain publique de Ghachimat a fait de cette bourgade sienne, il s'est fait une place par sa sympathie et sa discrétion. Les gens ont pris du temps pourtant à comprendre qu’il n’était ni un marabout , ni un guérisseur et qu’il n’avait aucun pouvoir sur les possédés , les malades et les femmes stériles ;même s'il était illuminé d’esprit , et qu’il était un simple écrivain public .

L’indépendance n’a pas réhabilité les gens . Ils sont devenus de plus en plus « insignifiants en se laissant aller ». Les jeunes sont perdus , les espoirs minés . le pays est fragile , il sommeille dans une léthargie inquiétante sous laquelle fourmillent bien des choses . Un Islamisme aveuglé de haine et de rancœur gagne de plus en plus de terrain et se trame dans ses replis les plus profonds . Des événements embrasent la capitale , signalant un mal être général. Le peuple s’insurge et se révolte contre les gens du pouvoir qui « l’ont assujetti » . L’onde de choc arrive à Ghachimat . Mais ce n’est que du défoulement , « un signe de bonne santé »... Ceci a permis aux Frères d’émerger de la clandestinité et de se donner une légitimité . Dans ce genre de bourgades tribales où la hiérarchie régnait et se faisait des lois depuis l’aube des temps , tels que le « droit d’ainesse » et « la piété filiale » ; elle se trouve menacée et contestée par les jeunes partisans des Frères, remontés à bloc contre ces traditions obsolètes . Les jeunes se mettent en affront contre les Anciens . Les jeunes commencent à critiquer la façon dont leurs parents exerçaient la religion en les traitant de mécréants, eux qui ont toujours été pieux et musulmans . Un conflit dans la pratique des détails de l’Islam qui ne fait qu’envenimer les choses et qu’exagérer l’incompréhension et les différents .

Ghachimat rallume ses réverbères , Allal épouse Sarah . Yasmina Khadra décrit les traditions nuptiales de l’Algérie profonde . Au moment d’honorer la vierge , tout Ghachimat attend dehors « le jupon de la vérité »... Kada n’était pas de la partie et suit tout ça de loin comme un supplice , « vouant à l’enfer le village entier » . Kada part armé en volontaire en Afghanistan rejoindre les Moudjahidines, parmi les troupes envoyées du FIS .

Les Anciens perdent la face et perdent la main. Les frères réussissent à s'accaparer le Minbar de la mosquée du village. Les discours des fanatiques attirent un grand auditoire dans les mosquées, car ils dénoncent le népotisme , la vanité , les abus , la corruption du système et la trivialité . Les discours des Frères deviennent de plus en plus incendiaires et embrasent comme un feu affamé tout sur leur passage . Ils font de la religion leur « cheval de Troie » . Rapidement le châtiment a fait place au pardon et la phrase assassine à la tolérance. « Les loups sont lâchés , l’agneau ferait mieux de regagner sa bergerie » . Le front Islamique du Salut ( FIS) se fait de plus en plus de partisans et fait des versets du Coran ses slogans . Il progresse jour après jour et rafle les élections communales. La jeunesse galvanisée se laisse pousser des barbes , en guise de signe d’appartenance et s’exalte en devançant les Anciens qui se trouvent dépassés et qui deviennent de plus en plus insignifiants . Le voile est imposé aux femmes . « Ni démocratie ni modernité , seulement le Coran et la Sunna ». Le village se mue le visage et se transforme en une jungle mortelle . Les mentalités sont en train de changer : la bonhomie des gens a fait place à la terreur à force d’intimidations et d’agressivité et le chaos total a fini par s’installer . Zane le nain a choisi son nouveau camp ; il s’est rallié au rang des Frères , non par conviction « mais parce qu’il faut se mettre à temps du bon côté » . Même si son infirmité ne lui permettait pas de porter la bannière et le sabre ; il allait leur servir d’œil et d’oreille pour espionner les bougres . Les jeunes s’exercent à manier les armes . Le temple millénaire du village est démoli pour construire à la place une nouvelle mosquée , malgré les efforts de Dactylo pour arrêter ce « vandalisme » de l’histoire .

Kada Hilal revient au village et il fut accueilli comme un héros . Le Cheikh Abbass fut arrêté par les autorités . C’est Kada , fort de son passé de Moujahid en Afghanistan , qui devient le nouveau émir de Ghachimat et à qui on prête allégeance . La première des choses que fait Kada , c’est d’aller intimider l’Imam Salah , cet Ancien connu par sa sagesse et sa pureté, pour lui recommander une fatwa décrétant la guerre sainte contre les ennemis , « tout ceux qui portaient les képis : les policiers , les gendarmes , les chiens du régime... » . Voilà que « la part du diable qui est dans chaque religion de Dieu » prenne le dessus . L’obscurantisme s’empare des ignorants , les égare et les fait sombrer dans une cruelle barbarie . Je reprends un passage du livre qui m’a beaucoup marquée et que je voudrais partager avec les lecteurs ; où l’Imam Salah essaie d’éclairer Kada sur la moralité de l’histoire d’Abraham à qui Dieu avait demandé de sacrifier à la place de l’enfant un bélier : « Il voulait faire comprendre aux hommes que la Foi a ses limites aussi , qu’elle s’arrête dés lors qu’une vie d’homme est menacée . Car Dieu sait ce qu’est la vie . C’est en elle que réside toute sa générosité . »... L’Imam Salah refuse de décréter la fatwa et il se verra la tête tranchée et jetée dans un sac . Chaque jour des têtes tombent . Au début les gens se complaisaient lâchement et se divertissaient du croustillant des histoires qui rendaient « les assassinats des actes rocambolesques » voir même « légitimes » ... Puis les têtes tranchées deviennent de plus en plus nombreuses et les funérailles devenaient un spectacle habituel de Ghachimat . Ces pauvres gens « ont vécu anonymes , ils mourront ignorés , parce que officiellement ils n’ont jamais compté . Les misérables ... ». Même ceux qui ne « se reprochaient rien », sentaient leur heure s’approcher . Sur la liste des assassinés , les frères notaient devant chaque nom le motif inéluctable de son assassinat « Taghout ( injuste), renégat , Harki , hostile ... »... Les enfants sont égorgés , les femmes violées , les garçons recrutés de force ... On finira par tuer Haj Maurice car il est devenu « étranger » , lui dont le grand –père était né à Ghachimat . Plus tard on comprendra qu’on convoitait sa maison . L’absurde continue , on s’en prend même aux simples touristes . Sarah et sa famille furent aussi exterminés . Cette guerre pittoresque au nom de Dieu devient insensée , aussi insensée que ce Dieu qui « autorise d’égorger les nourrissons, de violer les fillettes , de dilapider les innocents et de piétiner les faibles ... » et qui promet par-dessus tout des paradis et des vierges aux assassins...

Des têtes puantes, des arbustes calcinés, des tombes de plus en plus nombreuses, tel est le nouveau paysage désoeuvré et profané de Ghachimat qui est entrain de rendre l’âme . La dignité et la conscience sont avilies , les rapports humains dénaturés et les rêves perdus à jamais . Voilà ce que la déferlante Islamique a laissé sur son passage ...
Puis vient un moment où l’horreur est tellement pesante et accablante qu’elle engendre une vague d’indignation et de prise de la conscience de la population . Il y a ceux qu’on tue et ceux qui enterrent et qui ont du mal à faire leur deuil . « Ils ont tué Dieu en eux » et à présent ils vont se constituer en groupe de patriotes volontaires d’autodéfense qui vont s’allier avec les autorités pour contrer les terroristes ; car c’est l’envie et la fureur d’exister qui prennent le dessus...

Il a été salutaire et courageux de la part de Yasmina Khadra d’avoir osé traiter ce sujet épineux du Fanatisme Islamique . Il a réussi à l’analyser avec beaucoup de finesse , de dignité et de recul .
Dans ce livre , Il y a ce gigantesque travail méticuleux qui retrace l’histoire des villages reculés de l’Algérie des années 90 qui ont été meurtris , dans ses moindres détails et facettes ... On est renseignés sur la petite vie des gens , sur leur mentalité et sur leur difficultés à exister . On sait comment le Fanatisme s’est constitué graduellement au fil du temps . Ce livre est aussi un travail digne de restitution de mémoire collective , nécessaire pour ce peuple qui a vécu le pire , pour se pencher sur un avenir meilleur.

On se demande comment Yasmina Khadra a trouvé malgré les horreurs racontées , la force de sublimer son texte . Sa verve romanesque et sa volubilité poétique ont fait des paysages de Ghachimat un paradis et de ce récit d’horreur une œuvre littéraire exceptionnelle . Yasmina Khadra parle des gens , des feuilles d’arbres , des nuages , du ciel , de l’amour , de la mort ... Il y a ce jeu de métaphores zoomorphes mises en relief des fois (surtout quand il compare Zane à un oiseau , puis à force de progresser , à faire de lui un vautour ) ,qui enrichit élégamment et agréablement la structure sémantique de son texte... Un récit qui se veut aussi imagé , car les portraits des personnages sont décrits avec soin ainsi que les paysages . Les tréfonds de leur âme y sont aussi sondés et analysés ; et à la longue on réalise parfaitement toute la fragilité psychologique de ceux qui ont touchés le fond et qui sont devenus des terroristes et on comprend comment ils le sont devenus . Ce livre est dur car Il nous fait vivre des moments d’horreur au point que nous avions envie de crier d’indignation et de révolte .On est tourmentés , horrifiés et on espère de tout notre cœur que le massacre s’arrête...On veut rêver et y croire pour réinventer Ghachimat d'autrefois !
Yasmina Khadra partage avec nous aussi un condensé de ses réflexions profondes sur la vie et les hommes . Il nous émeut aussi avec sa belle plume moderne , révolutionnaire , belle et singulière.

Que dire de plus sur cet écrivain de talent ? Je répéterai ce qu’a dit Septularisen, que c’est l’un des plus grands écrivains contemporains de la langue Française . A lire absolument , il y a urgence . Il faudrait lire toute son œuvre pour lui rendre hommage .

Voyage au bout de l’horreur

8 étoiles

Critique de Antinea (anefera@laposte.net, Inscrite le 27 août 2005, 40 ans) - 27 novembre 2008

Dans le village algérien de Ghachimat, les jeunes n’ont pas espoir en l’avenir. Ils hésitent à quitter la maison familiale, ils ne se voient pas vivre ailleurs. Mais pourtant, ici, il n’y a pas de travail, le village de leur enfance est endormi. Ici, rester, c’est cultiver sa terre si l’on veut survivre, se contenter de peu, à l’image des générations précédentes, des « anciens », mémoires vivantes de la communauté et dont on respecte la sagesse. Mais face aux assoiffés d’espoir de Ghachimat, n’importe quel prêcheur prônant la révolte, armé de violence et généreux de promesses, trouve crédit. Alors, hypnotisés par le retour d’un tel enfant prodigue, le village se scinde : on se met à jalouser ce que l’on n’a pas, tout ce que ceux qui ont « réussi » possèdent, leurs jeunes épouses, leurs maisons, leur foi en l’avenir. En silence d’abord, jusqu’au jour où certains basculent dans l’extrémisme pour se venger de cette vie si peu conforme à leurs rêves de grandeur. Ce passage, galvanisé par la soif de vengeance de Zane, nain souffre-douleur de ses camarades, mènera Ghachimat jusqu’à l’horreur des massacres.

Sous le nom de Yasmina Khadra se cache un grand auteur algérien, ancien officier de l’armée de son pays. Et sous le déguisement de Ghachimat, de ses habitants et de son histoire terrifiante, il rapporte les massacres qui ont terrorisé l’Algérie dans la dernière décennie du siècle passé, sans concession. Face aux extrémistes dont on ne comprend pas forcément les revendications, un groupe de jeunes hommes s’organise pour résister et sauver ce qui reste du village, leurs vies, les « anciens » dont l’honneur est bafoué par les terroristes, les ruines de la cité antique que les révoltés détruisent, leur identité. Les personnages sont frappants de vérité, du traître Zane, mal-aimé qui fait chèrement payer sa note à la population, aux résistants Jafer et Allal, enfants de l’Algérie d’aujourd’hui. L’écriture est saccadée, riche en vocabulaire, « épicée », vivante. Elle rend hommage, sous le nom de Yasmina Khadra, à un pays qui a souffert, à sa culture et à ses enfants, offre ce formidable droit de mémoire grâce auquel ils peuvent à présent se reconstruire et aller de l’avant.

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