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Forums  :  Forum des livres  :  Lac  :  "Lac" de Jean Echenoz

Palorel

avatar 27/12/2008 @ 16:09:38
Didier da Silva apprécie également Echenoz. Il vient de citer deux pages de "Cherokee" sur son blog. Je ne suis donc pas le seul.

Palorel

avatar 27/12/2008 @ 16:16:44
Voici le texte d'Echenoz choisi par Didier da Silva (en fait, je ne suis qu'un perroquet):


Le perroquet Morgan était âgé d’une soixantaine d’années, ce qui correspond en gros, à l’échelle humaine, à une soixantaine d’années, la génération du père de Georges. Son oeuf était éclos à l’est du Cameroun, dans un modeste nid situé entre Deng-Deng et Meiganga. Par son appartenance à une variété tellement minoritaire, sans doute eut-il à souffrir d’un certain ostracisme avec ses congénères issus des principaux clans de psittacidés, qui constituaient de puissants groupes d’influence dans toute l’Afrique tropicale. Il connut néanmoins une enfance heureuse, choyé par une famille à qui tenait à cœur la perpétuation de la sous-espèce, dans l’évitement soigneux de toute mésalliance. L’animal apprit rapidement à imiter une bonne centaine de bruits de brousse, feulements de fauve, chants de collègues, pluie et vent, puisant sans retenue dans le répertoire de ses aînés. Il ne possédait en revanche aucune notion de bantou avant sa rencontre, sur sa vingt-cinquième année, avec une horde de chasseurs venus du levant qui pénétrèrent un beau matin dans son coin de brousse résidentielle à la suite de quatorze gnous, et massacrèrent ceux-ci sous l’œil éveillé de l’oiseau gris, perché non loin sur une racine aérienne de figuier. Morgan profita de l’occasion pour assimiler quelques exclamations cafres, un peu de vénerie bantoue, le cri du gnou frappé à mort.

Il ne rencontra plus aucun sapiens durant la vingtaine d’années qui suivit, au cours desquelles il mena une existence classique de perroquet, membre estimé de sa communauté, bientôt heureux père de trois petits Morgan, pas plus, la logique génétique d’une sous-espèce rarissime affectant un numerus clausus à sa fonction reproductrice. Âgé de quarante-quatre ans, au cours d’une réunion de famille sur les basses branches d’un bananier, il aperçut un groupe d’humains blancs vêtus de blanc, escortés d’humains noirs vêtus de pagnes. Tous semblaient fatigués d’avoir marché longtemps. Un des blancs portait une barbe pointue ; quand il parlait, les autres obéissaient. Il désigna le couvert du bananier pour qu’on s’y reposât un peu parmi les welwitschies. Toute la famille Morgan s’était naturellement tue à l’arrivée des inconnus, mais au bout d’un moment, ceux-ci paraissant assoupis, on reprit la conversation interrompue, d’abord à bas bruit, puis cela dégénéra en un piaillement frénétique qui tira de son sommeil l’homme à la barbe pointue. Celui-ci ouvrit les yeux, les écarquilla sur le groupe d’oiseaux pérorant au-dessus de lui, sauta sur ses pieds et se mit à hurler deux ou trois phrases, toujours les mêmes, que la famille Morgan reprit en chœur aussitôt. À ce bruit, les indigènes se levèrent comme un seul indigène, déployèrent un filet et cinq minutes plus tard, la rafle achevée, les deux tiers des Morgan étaient pris. Barbe-pointue fit son choix parmi les captifs dont il ne retint finalement que deux individus, Morgan et un cousin, que l’on mit plusieurs jours à transporter jusqu’à la mer dans une cage accrochée à des perches ainsi qu’une arche d’alliance. Puis on les répartit dans des caissons distincts, chargés sur un cargo qui longeait vers l’ouest la côte de l’Or, la côte d’Ivoire, la côte des Graines, avant de remonter au nord avec une escale au Cap-Vert et une autre à Las Palmas. À Tanger, on transféra Morgan et son voisin dans de nouvelles cages climatisées, puis le bateau ne retrouva la terre qu’au Havre.

Le cousin partit aussitôt vers Paris où, près des grilles du Jardin des Plantes, l’attendait un réduit donnant sur la Seine, ce qui le changea bien de la seule rivière qu’il eût jamais connue, qui était le quatrième affluent sur la gauche en remontant le fleuve Sanaga. On le céderait plus tard au zoo de Vienne, en échange d’un élan. Quant à Morgan, il passa quelques jours dans le noir au fond d’un dock, sur le port du Havre, avant d’être adopté par un ornithologue de Bruges chez lequel il vécut sept ans, correctement nourri, en compagnie de femelles d’une branche assez proche de la sienne pour qu’il en retirât quelque opportunité tout en s’initiant au flamand. Un jour, des huissiers vêtus de noir et de bleu foncé vinrent saisir les meubles du savant, confirmant une ruine déjà sensible depuis quelques mois à la fraîcheur irrégulière des graines et des fruits. Morgan fut vendu aux enchères à la mère supérieure d’un collège religieux situé à dix kilomètres de Bruges, vers Blankenberge. Depuis les fenêtres du bureau de la supérieure, près desquelles on avait disposé l’animal sur un perchoir avec une chaînette et un godet, il pouvait considérer la mer du Nord.

Jean Echenoz, Cherokee (1983), p. 146-148

Feint

avatar 27/12/2008 @ 18:44:57
Didier da Silva apprécie également Echenoz. Il vient de citer deux pages de "Cherokee" sur son blog. Je ne suis donc pas le seul.

C'est d'ailleurs pour ça que je t'ai conseillé son livre.

Palorel

avatar 27/12/2008 @ 20:01:29
L'influence est évidente, mais Didier da Silva est loin d'être un épigone.

Feint

avatar 27/12/2008 @ 20:49:47
Je ne sais même pas si on peut vraiment parler d'influence. Il y a, entre les auteurs - de même qu'entre les lecteurs, (les auteurs étant d'ailleurs aussi des lecteurs) - des affinités, des parentés, qui peuvent trouver une partie de leurs origines dans des lectures, des références artistiques communes ; mais aussi tout simplement dans des sensibilités, des "tournures d'esprit", comme on dit, communes. Cela se fait inconsciemment, comme on se forme ; et c'est pour cela aussi qu'il est naturel, en tant que lecteur, de trouver que tel auteur "nous" parle, plutôt qu'un autre - les choses étant d'ailleurs susceptibles d'évoluer avec le temps, l'âge, et la lecture.

Palorel

avatar 27/12/2008 @ 21:00:12
Le terme d'influence était peut-être mal choisi, disons qu'il y a une proximité qui ne vient, c'est certain, pas uniquement de la lecture.

Provis

avatar 30/12/2008 @ 15:01:43
Je n’ai lu jamais aucun livre d’Echenoz, que je connaissais pas, d'ailleurs, et d’après ce que vous nous dites, Feint et Palorel, c’est bien dommage. Mais parmi les titres dont vous parlez, "Lac", "Cherokee", "Ravel" et "Courir", lequel choisir finalement ? Lequel conseillez-vous ? Surtout au cas où il serait l’unique.. :o)

Et Palorel, stp, ne me dis pas qu’il vaut mieux tenir que « Courir » !! :o))

Palorel

avatar 30/12/2008 @ 18:58:47
Je ne saurais dire. Ce qui m'intéresse surtout chez Echenoz (pas que chez lui d'ailleurs, partout) c'est son art du décalage, qu'on retrouve dans toute l'œuvre. J'adore "Cherokee" dont je ne me lasse pas de l'incipit:
"Un jour, un homme sortit d'un hangar. C'était un hangar vide dans la banlieue est. C'était un homme grand, large, fort, avec une grosse tête inexpressive. C'était la fin du jour."

Feint

avatar 30/12/2008 @ 20:42:10
Et moi je ne l'ai pas assez lu pour bien conseiller, mais je vais me soigner.

Granada 30/12/2008 @ 21:47:30
Je suis aussi un amateur d'Echenoz bien que ses derniers m'aient moins convaincu.
Pour commencer, je proposerais "Cherokee" ou "L'Equipée malaise", deux bouquins époustouflants, le premier faux polar et l'autre roman d'aventure très décalé.
"Un an" est très bon aussi, moins décalé, plus direct.
"Les grandes blondes" est vraiment une comédie hilarante.
Si on arrive à entrer dans son monde, Echenoz se révlèle vite passionnant, son regard sur le monde est à la fois tellement précis et ironique que chaque mot, chaque phrase prennent un sens très particulier.
Pour les cousinages, il faudrait à mon avis citer Manchette, Queneau, Vialatte et Nabokov. On a vu pire...

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