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Paofaia
avatar 06/12/2013 @ 18:01:59
Note sur mes lectures


J'ai très peu inventé dans les histoires et dans les voix qui se croisent dans ce livre. J'en ai entendu raconter certaines et elles habitaient ma mémoire depuis longtemps. J'ai découvert Willi Münzenberg en lisant
La fin de l'innocence de Stephen Koch ,et j'ai suivi sa piste dans Le passé d'une illusion de François Furet, livre aussi admirable que son titre, ainsi que dans le deuxième volume des mémoires d'Arthur Koestler, Hiéroglyphes et sur un nombre surprenant de pages internet.

J'ai découvert le beau nom de Milena Jesenska dans les surprenantes Lettres à Milena de Frantz Kafka, un livre de poche qui m'a longtemps suivi. C'est ce prénom, isolé comme titre d'un livre, Milena , qui m'a amené à découvrir son auteur, Margarete Buber-Neumann, dont j'avais trouvé la piste chez Koch et Furet en tant que personnage mineur, cité dans des notes en bas de page.
Les deux volumes de son autobiographie, Prisonnière de Staline et d'Hitler: Déportée en Sibérie et Déportée à Ravensbrück dont j'avais découvert la trace dans le catalogue du Seuil, m'ont été rapidement envoyés de Paris par mon éditrice, Annie Morvan. Il est étrange que sur ce sombre épisode des enfers construits par le nazisme et le communisme abondent tant de témoignages féminins.

Ont été capitaux pour moi Contre tout espoir de Nadejda Mandelstam, et surtout Le Vertige d'Evguénia S. Guinzbourg, dont j'avais lu pour la première fois le nom dans un livre extraordinaire de Tzvetan Todorov, Face à l'extrême que j'ai découvert dans sa traduction anglaise, Facing the Extreme, Moral life in the Concentration Camps. . J'ai beaucoup appris sur Todorov en lisant "L'homme dépaysé ".

A propos de la situation des Juifs d'Espagne, j'ai lu à fond "Les origines de l'Inquisition ", la tendancieuse et monumentale étude de Benzion Netanyahu, et, beaucoup plus brève et équilibrée, la classique Histoire de L'inquisition espagnole d'Henry Kamen, sans oublier un livre qui personnellement me semble extraordinaire, malgré son extrême concision, Historia de una tragedia de Joseph Perez.

Mon ami Emilio Lledo a lu pour moi le très long journal du professeur Klemperer dans l'original allemand ( Victor Klemperer, Mes soldats de papier, Journal 1933-1941, et Je veux témoigner jusqu'au bout, Journal, 1942-1945.....)

Mais j'oubliais presque de citer deux des auteurs les plus décisifs pour ma formation dans les années récentes, sans lesquels il est probable que ce livre n'aurait pas existé, que je n'aurais pas trouvé l'état d'esprit nécessaire à l'écrire.
Je fais référence à Jean Améry et à Primo Levi.
J'ai découvert par hasard en 1995 le livre de Jean Améry sur Auschwitz dans une librairie d'occasion, sans en avoir jamais entendu parler. Il a été publié par Actes Sud en 1995 sous le titre Par delà le crime et le châtiment , et je n'ai pas entendu dire qu'il ait intéressé aucune maison d'édition espagnole .

Grâce à Mario Muchnik, le lecteur espagnol a accès à la grande trilogie des mémoires de Primo Levi, qui comprend Si c'est un homme, La Trève, Les Naufragés et les Rescapés: quarante ans après Auschwitz.

Ce que l'on peut apprendre sur l'être humain et sur l'Histoire de l'Europe au vingtième siècle dans ces trois volumes est terrible mais aussi très instructif et honnêtement, je ne crois pas que sans les avoir lus il soit possible d'avoir une conscience politique accomplie, ni une idée de la littérature qui ne comprendrait pas l'exemple de cette manière d'écrire.

Il y a eu d'autres livres, mais ceux que j'ai cités plus haut sont ceux qui m'ont le plus nourri pendant que j'écrivais Séfarade.
J'ai aussi tâché de prêter attention à beaucoup de voix, parmi elles je dois citer avec gratitude celles de Francisco Ayala et de Jose Luis Pinillos, la voix sonore et joviale d'Amaya Ibarrui ,qui par un matin d'hiver m'a invité à prendre un café et m'a raconté certains épisodes extraordinaires du roman de sa vie, la voix d'Adriana Seligmann qui m'a parlé des cauchemars en allemand de son grand-père, et la voix de Tina Palomino qui est venue chez moi un soir alors que je croyais terminé ce livre et qui m'a fait comprendre sans s'en rendre compte, tandis que j'écoutais l'histoire dont elle me faisait le cadeau, qu'il reste toujours autre chose qui mérite d'être raconté.

Madrid, décembre 2000
Antonio Munoz Molina

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