En territoire ennemi de Carole Lobel
Catégorie(s) : Bande dessinĂ©e => Divers
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Le sexe n'est pas la guerre
RĂ©sumĂ© : Au dĂ©but, lâhistoire de Carole et de StĂ©phane avait tout de lâidylle. Pour Carole, StĂ©phane possĂ©dait toutes les qualitĂ©s de lâamant idĂ©al, elle oubliait tout lorsquâelle Ă©tait entre ses bras. Carole Ă©tait encore jeune et inexpĂ©rimentĂ©e, mais peu Ă peu, les signes dâune relation toxique sâinstallaient, Ă commencer par des rapports sexuels lors desquels StĂ©phane semblait indiffĂ©rent Ă la douleur ressentie par sa partenaire. Puis progressivement, confrontĂ© Ă une suite de dĂ©convenues professionnelles, StĂ©phane montrait un autre visage, beaucoup moins avenantâŠ
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Je le dis tout de go, si cette bande dessinĂ©e nâavait pas obtenu un prix Ă AngoulĂȘme, je ne me serais jamais donnĂ© la peine de la lire (et jâaurais pu mâen mordre les doigts !), rebutĂ© par un dessin que je trouvais vraiment moche : trait simpliste et enfantin, personnages difformes, proportions qui piquent les yeux et composition boiteuse⊠Et comme lâautrice Ă©voque dans cet ouvrage autobiographique sa passion pour le dessin, ses annĂ©es aux Beaux-arts de Nantes et son embauche en tant que graphiste dans une petite boĂźte de jeux vidĂ©o, jâai voulu chercher trace de ses travaux sur Internet, en espĂ©rant y trouver son blog ou sa page Instagram⊠Sans succĂšs⊠Du coup, je suis restĂ© avec cette interrogation : pouvait-il sâagir dâun parti-pris ? Si lâon accepte la dĂ©marche, alors oui, on pourra se dire que câest tout Ă fait raccord avec lâesprit du livre.
Et de ce point de vue, la narration est exemplaire. Carole Lobel nous captive tout au long de ces quelques 200 pages qui se lisent dâune traite. Lâautrice a rĂ©ussi faire dâune histoire assez ordinaire, la sienne, quelque chose qui sâapparente Ă un vĂ©ritable thriller psychologique. Un mĂ©lange dâempathie pour sa narratrice et dâeffroi saisit le lecteur devant cette avalanche de galĂšres liĂ©es Ă cette relation toxique, alors quâon assiste au fil des pages Ă lâĂ©volution inquiĂ©tante de son compagnon StĂ©phane vers le « cĂŽtĂ© obscur ».
Carole Lobel nous livre ici un tĂ©moignage fort et prĂ©cieux sur un Ă©pisode de sa vie dont elle nâest pas ressortie totalement indemne, mais qui rĂ©vĂšle nĂ©anmoins la rĂ©silience dont elle a fait preuve. MĂȘme si elle apparaĂźt fragile dans la façon dont elle se met en scĂšne, on rĂ©alise que le plus fragile dans lâhistoire, câest en rĂ©alitĂ© StĂ©phane, malgrĂ© ses gesticulations virilistes et son attitude arrogante. Ce dernier impute constamment ses propres Ă©checs Ă autrui, sans chercher Ă se remettre en cause, tout en camouflant son dĂ©ni dans les vapeurs de weed.
Ce qui ressort de cette lecture, ce sont dâabord, bien sĂ»r, les consĂ©quences nĂ©fastes dâune relation toxique, oĂč lâun des conjoints cherche Ă Ă©tablir sa domination sur lâautre, mais aussi le mĂ©canisme Ă lâĆuvre aujourdâhui qui transparaĂźt Ă travers les rĂ©seaux sociaux. A ce titre, StĂ©phane en est une parfaite illustration, avec un caractĂšre qui le prĂ©disposait Ă glisser vers ces gouffres obscurs du cyberespace oĂč, tapie dans lâombre, une idĂ©ologie fĂ©tide attend ses adeptes crĂ©dules, qui Ă leur tour iront rĂ©pandre la « bonne parole » complotisteâŠ
Et pour en revenir au dessin, ses imperfections finissent par sâeffacer devant un contenu aussi saisissant, qui fait rĂ©ellement froid dans le dos. On pourra mĂȘme lui reconnaĂźtre des qualitĂ©s, dâabord une bonne lisibilitĂ©, mais aussi une certaine habiletĂ© poĂ©tique Ă illustrer les Ă©tats dâĂąme de sa narratrice, telle cette façon quâelle a de symboliser la sexualitĂ© par une vĂ©gĂ©tation luxuriante ou les manifestations de lâemprise « viriliste » de StĂ©phane. De mĂȘme, Lobel sait diffuser lâhumour nĂ©cessaire Ă la prise de distance et de fait, Ă sa survie morale. En somme, son trait bancal restitue bien la fragilitĂ© morale dans laquelle elle se trouvait Ă cette Ă©poque de sa vie, et respire mĂȘme une urgence qui entravait tout fignolage, le but nâĂ©tait assurĂ©ment pas de faire « joli »âŠ
On relĂšvera enfin Ă©galement la qualitĂ© littĂ©raire des textes, qualitĂ© Ă©tayĂ©e par lâimpĂ©rieuse nĂ©cessitĂ© de livrer un tel tĂ©moignage.
Au final, « En territoire ennemi » sâavĂšre un roman graphique aussi terrifiant quâenrichissant, justifiant son fauve attribuĂ© par le jury angoumoisin. Il nous permet de comprendre, du moins en partie, le phĂ©nomĂšne qui a fait des rĂ©seaux sociaux, au dĂ©part conçus comme un espace dâĂ©changes et de libertĂ©, une sorte de marĂ©cage nausĂ©abond oĂč ont prospĂ©rĂ© les thĂ©ories les plus fallacieuses et toute la propagande rĂ©actionnaire, dĂ©sormais vĂ©ritable menace pour nos fragiles dĂ©mocraties. Lâexplication se trouverait-elle quelque part dans les propos de lâautrice elle-mĂȘme, Ă propos de son compagnon ? « Que cherchait-il vraiment ? Sans doute, aussi dĂ©voyĂ©e soit-elle, une forme de dignitĂ©. »
Les éditions
En territoire ennemi [Texte imprimé] Carole Lobel
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