En territoire ennemi de Carole Lobel

En territoire ennemi de Carole Lobel

Catégorie(s) : Bande dessinĂ©e => Divers

Critiqué par Blue Boy, le 9 juin 2025 (Saint-Denis, Inscrit le 28 janvier 2008, - ans)
Critiqué par Blue Boy, le 9 juin 2025 (Saint-Denis, Inscrit le 28 janvier 2008, - ans)
La note : 7 étoiles
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Le sexe n'est pas la guerre

RĂ©sumĂ© : Au dĂ©but, l’histoire de Carole et de StĂ©phane avait tout de l’idylle. Pour Carole, StĂ©phane possĂ©dait toutes les qualitĂ©s de l’amant idĂ©al, elle oubliait tout lorsqu’elle Ă©tait entre ses bras. Carole Ă©tait encore jeune et inexpĂ©rimentĂ©e, mais peu Ă  peu, les signes d’une relation toxique s’installaient, Ă  commencer par des rapports sexuels lors desquels StĂ©phane semblait indiffĂ©rent Ă  la douleur ressentie par sa partenaire. Puis progressivement, confrontĂ© Ă  une suite de dĂ©convenues professionnelles, StĂ©phane montrait un autre visage, beaucoup moins avenant


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Je le dis tout de go, si cette bande dessinĂ©e n’avait pas obtenu un prix Ă  AngoulĂȘme, je ne me serais jamais donnĂ© la peine de la lire (et j’aurais pu m’en mordre les doigts !), rebutĂ© par un dessin que je trouvais vraiment moche : trait simpliste et enfantin, personnages difformes, proportions qui piquent les yeux et composition boiteuse
 Et comme l’autrice Ă©voque dans cet ouvrage autobiographique sa passion pour le dessin, ses annĂ©es aux Beaux-arts de Nantes et son embauche en tant que graphiste dans une petite boĂźte de jeux vidĂ©o, j’ai voulu chercher trace de ses travaux sur Internet, en espĂ©rant y trouver son blog ou sa page Instagram
 Sans succĂšs
 Du coup, je suis restĂ© avec cette interrogation : pouvait-il s’agir d’un parti-pris ? Si l’on accepte la dĂ©marche, alors oui, on pourra se dire que c’est tout Ă  fait raccord avec l’esprit du livre.

Et de ce point de vue, la narration est exemplaire. Carole Lobel nous captive tout au long de ces quelques 200 pages qui se lisent d’une traite. L’autrice a rĂ©ussi faire d’une histoire assez ordinaire, la sienne, quelque chose qui s’apparente Ă  un vĂ©ritable thriller psychologique. Un mĂ©lange d’empathie pour sa narratrice et d’effroi saisit le lecteur devant cette avalanche de galĂšres liĂ©es Ă  cette relation toxique, alors qu’on assiste au fil des pages Ă  l’évolution inquiĂ©tante de son compagnon StĂ©phane vers le « cĂŽtĂ© obscur ».

Carole Lobel nous livre ici un tĂ©moignage fort et prĂ©cieux sur un Ă©pisode de sa vie dont elle n’est pas ressortie totalement indemne, mais qui rĂ©vĂšle nĂ©anmoins la rĂ©silience dont elle a fait preuve. MĂȘme si elle apparaĂźt fragile dans la façon dont elle se met en scĂšne, on rĂ©alise que le plus fragile dans l’histoire, c’est en rĂ©alitĂ© StĂ©phane, malgrĂ© ses gesticulations virilistes et son attitude arrogante. Ce dernier impute constamment ses propres Ă©checs Ă  autrui, sans chercher Ă  se remettre en cause, tout en camouflant son dĂ©ni dans les vapeurs de weed.

Ce qui ressort de cette lecture, ce sont d’abord, bien sĂ»r, les consĂ©quences nĂ©fastes d’une relation toxique, oĂč l’un des conjoints cherche Ă  Ă©tablir sa domination sur l’autre, mais aussi le mĂ©canisme Ă  l’Ɠuvre aujourd’hui qui transparaĂźt Ă  travers les rĂ©seaux sociaux. A ce titre, StĂ©phane en est une parfaite illustration, avec un caractĂšre qui le prĂ©disposait Ă  glisser vers ces gouffres obscurs du cyberespace oĂč, tapie dans l’ombre, une idĂ©ologie fĂ©tide attend ses adeptes crĂ©dules, qui Ă  leur tour iront rĂ©pandre la « bonne parole » complotiste


Et pour en revenir au dessin, ses imperfections finissent par s’effacer devant un contenu aussi saisissant, qui fait rĂ©ellement froid dans le dos. On pourra mĂȘme lui reconnaĂźtre des qualitĂ©s, d’abord une bonne lisibilitĂ©, mais aussi une certaine habiletĂ© poĂ©tique Ă  illustrer les Ă©tats d’ñme de sa narratrice, telle cette façon qu’elle a de symboliser la sexualitĂ© par une vĂ©gĂ©tation luxuriante ou les manifestations de l’emprise « viriliste » de StĂ©phane. De mĂȘme, Lobel sait diffuser l’humour nĂ©cessaire Ă  la prise de distance et de fait, Ă  sa survie morale. En somme, son trait bancal restitue bien la fragilitĂ© morale dans laquelle elle se trouvait Ă  cette Ă©poque de sa vie, et respire mĂȘme une urgence qui entravait tout fignolage, le but n’était assurĂ©ment pas de faire « joli » 

On relĂšvera enfin Ă©galement la qualitĂ© littĂ©raire des textes, qualitĂ© Ă©tayĂ©e par l’impĂ©rieuse nĂ©cessitĂ© de livrer un tel tĂ©moignage.

Au final, « En territoire ennemi » s’avĂšre un roman graphique aussi terrifiant qu’enrichissant, justifiant son fauve attribuĂ© par le jury angoumoisin. Il nous permet de comprendre, du moins en partie, le phĂ©nomĂšne qui a fait des rĂ©seaux sociaux, au dĂ©part conçus comme un espace d’échanges et de libertĂ©, une sorte de marĂ©cage nausĂ©abond oĂč ont prospĂ©rĂ© les thĂ©ories les plus fallacieuses et toute la propagande rĂ©actionnaire, dĂ©sormais vĂ©ritable menace pour nos fragiles dĂ©mocraties. L’explication se trouverait-elle quelque part dans les propos de l’autrice elle-mĂȘme, Ă  propos de son compagnon ? « Que cherchait-il vraiment ? Sans doute, aussi dĂ©voyĂ©e soit-elle, une forme de dignitĂ©. »

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Les éditions

En territoire ennemi [Texte imprimé] Carole Lobel
de Lobel, Carole
l'Association / Ciboulette (Paris).
ISBN : 9782844148926 ; 26,00 € ; 06/09/2024 ; 224 p. BrochĂ©
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