Pierre Hubermont: Écrivain prolétarien, de l'ascension à la chute de Daniel Charneux, Claude Duray, Léon Fourmanoit

Pierre Hubermont: Écrivain prolétarien, de l'ascension à la chute de Daniel Charneux, Claude Duray, Léon Fourmanoit

Catégorie(s) : Sciences humaines et exactes => Histoire

Critiqué par Kinbote, le 17 mai 2021 (Jumet, Inscrit le 18 mars 2001, 62 ans)
La note : 9 étoiles
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Hubermont face à l'Histoire

Dans cet ouvrage, les trois auteurs relatent la vie de Joseph Jumeau, plus connu sous le nom de Pierre HUBERMONT, né à Wihéries en 1903, sous l’angle de l’homme politique et de l’écrivain. Ils s’interrogent sur ce qui a conduit cet homme, écrivain précoce, issu d’un milieu populaire, d’abord situé à gauche du Parti Ouvrier Belge., défenseur des ouvriers et de la culture wallonne, vers une forme de collaboration avec l’occupant en 1940.

Dans la première partie de l’ouvrage, on lit que Joseph Jumeau a été un précurseur à la fois du régionalisme wallon et de l’unification européenne et qu’il a pu naïvement croire, en 1940, que l’Allemagne pourrait favoriser l’ancrage wallon au sein d’une Europe unifiée. C’était faire peu de cas des agissements du régime hitlérien durant les années précédentes, ce que les auteurs ne manquent pas de rappeler scrupuleusement. Il faut aussi signaler que Hubermont était surtout rentré de France, après l’exode, pour des raisons sentimentales, par amour pour une jeune femme avec laquelle il se mariera.

On comprend aussi que pour des raisons objectives ou non sa trajectoire politique voire littéraire été contrecarrée par des personnes qu’il a jugées ensuite hypocrites ou manipulatrices et qui ont accru en lui un délire de persécution latent ainsi qu'alimenté son ressentiment.

Fin 1940, il écrit dans Le Nouveau Journal, dans le cadre de plusieurs Lettres à un jeune ouvrier attaquant principalement la franc-maçonnerie et les socialistes, « fabricants d’électeurs », en les blâmant d’avoir trahi le peuple et la causes qu’ils étaient censées défendre:

« Il s’agissait avant tout de conquérir places et prébendes, et on ne s’embarrassait plus d’idéologie.(…) Il ne s’agissait plus alors d’égalité. Il ne s’agissait même pas de capacité et de valeur, ce qui était plus grave. »
Et de décrire un système favorisant plus la médiocrité que l’honnêteté ou le courage.

Daniel Charneux a analysé l’oeuvre littéraire débutée dès 1923 par Pierre Hubermont par un recueil de poésie publié à Paris et à laquelle la guerre – et les faits pour lesquels il sera jugé – mettront un coup d’arrêt. Sans cela, on peut penser que l’homme de lettres jouirait aujourd’hui d’une autre reconnaissance, d’autant plus qu’après son procès et sa détention pour collaborationnisme, plus personne, même récemment, n’a pris le risque de publier ses écrits dont une partie demeure inaccessible ou a été égarée.

Ainsi, son fils, Paul Jumeau, n’a pas permis aux auteurs de cette monographie la consultation de documents et œuvres inédites déposés à l’institut Jules Destrée car il estime que le temps [76 ans après la fin de la guerre !] de la sérénité autour du personnage n’est pas arrivé.

Il s’est passé, entre la libération et le décès de Pierre Hubermont, près de quarante années au cours desquelles il n’aurait pas cessé d’écrire ; il a déclaré à la Sabam une quarantaine de textes restés inédits…

Pourtant, les auteurs fournissent de larges extraits de deux œuvres écrites juste après la guerre, suite à ses interrogatoires et sa condamnation pour collaborationnisme, qui, outre le fait qu’elle semblent d’un bon niveau littéraire, pourraient, dans le cadre d’une contextualisation, éclairer à la fois la période tourmentée de la guerre et pointer ce que l’écrivain en a tiré.

L’un des faits surprenants que nous apprend ce livre, c’est que Pierre Hubermont, une fois de plus sous un nom d’emprunt, après avoir possiblement abusé le directeur du journal, a rédigé plusieurs chroniques en 1961 dans Combat, l’organe du Mouvement populaire wallon fondé et dirigé par André Renard, en y rédigeant plusieurs articles durant trois mois de l’année 1961, après la grève générale.

En fin de volume, les auteurs prennent soin de signaler que leur étude ne s’inscrit pas dans le cadre d’une réhabilitation de l’homme et de ses actions sous l’occupation, en l’occurrence ses prises positions extrémistes en faveur du Grand Reich et plus d’un article publiés durant la guerre où il fustigeait entre autres les méfaits du « cosmopolitisme d’inspiration juive » et estimait que ce qu’il manquait à la culture wallonne, c’était la « source germanique ». Mais leur travail engage à porter un regard neuf, indépendamment du jugement porté sur l’action répréhensible de l’homme durant cette période, sur ses œuvres et la place qu’elles ont occupée dans le paysage littéraire francophone belge d’avant la seconde guerre mondiale.

On ne peut que rejoindre les auteurs quand ils indiquent que son cas reste empreint d’une certaine injustice si on le compare, en France, au sort réservé à l’oeuvre littéraire d'un Céline, ou, en Belgique, à celle de Constant Malva.

Par certains aspects, même s'il n’est pas une œuvre de fiction, le présent ouvrage m’a fait penser aux Eblouissements de Pierre Mertens qui racontait le parcours et l’aveuglement du poète Gottfried Benn.

Ce livre apporte un nouvel éclairage, qui résonne toujours aujourd’hui, sur une époque en un lieu donné, celle du socialisme wallon d’avant-guerre et des écrivains prolétariens, de même que sur les mécanismes qui ont bouleversé le destin d’un homme, le faisant basculer d’un ancrage à gauche à une adhésion aux idées et mots d’ordre de l’occupant nazi.

Pierre Hubermont est décédé le 18 septembre 1989 à Jette à l’âge de 86 ans.

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